Gilets jaunes, un mouvement qui pourrait servir Macron

En mettant l'accent sur le "ras-le-bol fiscal", le gouvernement pourrait fort bien tirer parti de ce mouvement.

Depuis 18 mois, la politique économique de M. Macron et de son gouvernement s'attache à :

  • augmenter la part des revenus du capital dans la valeur ajoutée : loi travail qui exerce une pression à la baisse sur les salaires par une précarisation accrue des salariés, CICE, baisse des cotisations salariales, baisse de l'impôt sur les sociétés.
  • réduire la fiscalité des revenus du capital : suppression de l'ISF, prélèvement forfaitaire unique de 30%.
  • réduire la dépense publique : désindexation des pensions et des aides sociales par rapport à l'inflation, réduction des effectifs de la fonction publique, baisse des aides sociales, diminutions à venir sur les prestations chômage et retraite par points qui vise à faire baisser un peu plus les pensions.

Ces mesures ont permis une amélioration immédiate de la rentabilité du capital, comme en attestent l'amélioration des marges des entreprises, la hausse des dividendes et des rachats d'actions.

Mais l’augmentation de la part du gâteau dévolue au capital ne suffit pas pour les classes dirigeantes qui ont porté M. Macron au pouvoir ; il est nécessaire d'agrandir ce gâteau. Comment ? Par le transfert vers le secteur privé de pans entiers des services publics (notamment santé et éducation) et la réduction drastique de la part socialisée des salaires (assurance maladie, chômage, retraites) au profit de solutions d'assurance individuelle gérées par le secteur privé (assurance maladie privée, fonds de pension). Ces secteurs brassent aujourd'hui des centaines de milliards d'euros qui échappent à la logique du marché et ne génèrent donc pas de profits.

Pour y parvenir, il faut dans un premier temps que les services publics se dégradent, que les prestations d’assurance-maladie et de retraite baissent afin d'amener nos concitoyens à se tourner vers le secteur privé. Et pour opérer cette dégradation, il suffit de réduire progressivement les recettes qui financent les services publics et les prestations sociales. "Starving the beast" (affamer la bête) est l'expression qui fut employée aux Etats-Unis sous Reagan pour résumer cette stratégie.

Pour justifier la baisse des recettes, il convient d'entretenir la suspicion sur les allocataires des prestations sociales (arrêts maladie injustifiés, chômeurs qui ne traversent pas la rue pour chercher du travail, etc...) et il faut continuer de saper le consentement à l'impôt chez les citoyens (fonctionnaires qui ne travaillent pas assez, inefficacité de la dépense publique, etc...). Sans oublier d'expliquer que nous-vivons-au-dessus-de-nos-moyens et que nous-allons-léguer-une-dette-colossale-à-nos-enfants.

Paradoxalement, c'est ici que le mouvement des gilets jaunes, né de l'augmentation de la taxe sur le carburant, pourrait offrir une excellente opportunité au gouvernement. "Je vous ai compris" pourrait dire M. Macron à celles et ceux qui expriment un "ras-le-bol" fiscal et j'entends y remédier en allant plus loin et plus vite dans la baisse des impôts et des cotisations sociales.

Quel que soit le bien-fondé de la colère de celles et ceux qui sont les plus touché(e)s, le mouvement des gilets jaunes pourrait in fine permettre à M. Macron de surfer sur la vague du ras-le-bol fiscal pour continuer à réduire la dépense publique.

Bien entendu, tout dépendra de l'ampleur ce mouvement et surtout de ses suites. S'il est le déclencheur d'un mouvement social bien plus large, la marge de manœuvre de M. Macron sera des plus limitées. S'il reste cantonné au mécontentement autour des taxes sur le carburant, nul doute que le gouvernement saura en tirer parti.

On mesure au passage le risque pris par les formations politiques de gauche qui soutiennent ce mouvement dans une perspective électoraliste de court-terme (tout ce qui peut gêner Macron est bon à prendre). Surfer sur le ras-le-bol fiscal n'est pas une option gagnante sur le long terme car, pour mettre en œuvre des politiques économiques radicalement différentes, il faudra au contraire rétablir le consentement à l'impôt et faire comprendre la nécessité de socialiser une part plus importante de la richesse produite.

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