La manifestation des policiers du 19 mai ou le « point Gorafi »

Appelons « point Gorafi » un moment de l’actualité politique où la réalité dépasse la parodie. Force est de constater qu’il sera atteint et même dépassé ce mercredi 19 mai à l'occasion de la manifestation de policiers devant l'Assemblée Nationale.

Qu’on en juge. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a annoncé qu’il se rendrait à la manifestation pour témoigner de son soutien aux policiers (voir ici). En général, une manifestation de fonctionnaires est le plus souvent dirigée contre leur employeur, à savoir l’Etat. S’agissant de policiers, celui qui représente l’État et qui est leur responsable hiérarchique, c’est le Directeur général de la police nationale (DGPN) placé sous l’autorité du … ministre de l’Intérieur.

Gérald Darmanin va-t-il manifester contre lui-même ou contre le plus haut responsable de la police nationale ? On ne saurait écarter l’hypothèse que dans sa course échevelée vers l’extrême-droite, il ait quelque peu perdu ses facultés de discernement, à supposer qu’il en fût préalablement doté. En effet, si le « premier flic de France », comme il se plait à se présenter, était mécontent de la hiérarchie policière, il lui suffirait de limoger le DGPN.

La manifestation étant prévue devant l’Assemblée Nationale, le ministre entend-il plutôt faire pression sur celle-ci ? Pourtant, son gouvernement dispose d’une majorité dans cette Assemblée et celle-ci a su démontrer depuis quatre ans qu’était d’une docilité à toute épreuve et qu’il suffisait d’un claquement de doigts d’un ministre pour lui faire voter n’importe quoi.

Au passage, qu’un membre de l’exécutif manifeste devant le siège du pouvoir législatif ne semble pas conforme à l’idée que l’on pourrait se faire de la séparation des pouvoirs dans une démocratie. Fort heureusement, la France n’en a plus que les apparences et un ministre peut donc manifester devant le Parlement. Après tout, le président de la République et les ministres critiquent régulièrement les décisions de justice (voir ici). L’exécutif, qui s’essuie les pieds sur le pouvoir judiciaire entend bien  le faire « en même temps » sur le pouvoir législatif. L’équilibre est respecté.

Le ministre de l’Intérieur, s’il viole ouvertement les principes les plus fondamentaux de la séparation des pouvoirs, peut constater avec satisfaction qu’il est appuyé par la quasi-totalité des forces politiques représentées au Parlement, à l’exception notable de la France Insoumise. Que le RN, qui a depuis longtemps noyauté les syndicats de police, soit présent, nul ne peut s’en étonner. Que les dirigeants du PS (Olivier Faure), d'EELV (Yannick Jadot) et du PCF (Fabien Roussel) annoncent leur soutien à cette entreprise achève de démontrer que les partis de feue la Gauche plurielle font désormais partie de la « droite complexée », de moins en moins complexée d’ailleurs puisque manifester aux côtés de Darmanin et du RN ne leur pose pas le moindre problème.

Cette manifestation pose enfin des questions aussi passionnantes qu'ubuesques. Qui va assurer le maintien de l’ordre et empêcher d’éventuels policiers excités de jouer à une version française de l’invasion du Capitole ? Des policiers en service vont-ils affronter des policiers manifestants ? Et si les premiers sympathisaient avec les seconds ? Par prudence, faudra-t-il déployer les forces de la gendarmerie, comme ce fut le cas le 9 mai dernier quand les gendarmes bouclaient le quartier de l’Élysée tandis que des policiers manifestaient sur les Champs-Élysées ? Le préfet de police de Paris, toujours prompt à interdire des manifestations en raison du « risque de troubles à l’ordre public », devrait-il interdire celle à laquelle participera son ministre de tutelle ?

Enfin, s’il devait y avoir des affrontements entre les forces de l’ordre et … les forces de l’ordre, si des gendarmes venaient à tabasser des policiers ou l’inverse, devra-t-on parler de violences policières ? Mais de la part de qui ? Pour qui les chaînes d’info en continu qui apportent toujours leur soutien aux forces de l’ordre vont-elles prendre parti ? Qui seront les bons et qui seront les méchants dans cette affaire ?

Le « point Gorafi » est bel et bien dépassé. Au train où vont les choses, il devrait l’être à de nombreuses reprises d’ici l’élection présidentielle.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.