Les gilets jaunes étaient plus surveillés que l’assassin de Conflans-Sainte-Honorine

Le président de la République et les ministres rivalisent de formules martiales et de coups de menton depuis vendredi. S’agirait-il d’allumer des contrefeux ?

Emmanuel Macron l'a martelé : « Ils ne passeront pas », « La peur va changer de camp. Les islamistes ne doivent pas pouvoir dormir tranquilles dans notre pays. » Gérald Darmanin a immédiatement renchéri : « Pas une minute de répit pour les ennemis de la République ».

M. Macron n'entend pas se laisser dépasser par l’extrême-droite et la droite extrême après lesquels il ne cesse de courir depuis trois ans. Mais cette course à l’échalote nauséabonde, c'est surtout de la « poudre de perlimpinpin » destinée à masquer les failles des services de l’État placés sous son autorité.

Si l’assassin du professeur de Conflans était en effet inconnu des services de renseignement, ce n’était pourtant pas faute d’avoir été très actif sur Twitter (plus de 700 tweets en 4 mois) et d’y avoir laissé libre cours à son fanatisme (voir ici). A tel point que son compte avait fait l’objet d’un signalement à la plateforme Pharos dès le 30 juillet.

L'auteur de l'attaque à la machette qui a blessé le mois dernier deux personnes près des anciens locaux de Charlie Hebdo était lui aussi inconnu des services de renseignement (voir ici). M. Darmanin peut bien expliquer que plus d'une trentaine de projets d'attentats auraient été déjoués depuis 2017 (ce que personne ne peut évidemment vérifier), deux attentats en moins d'un mois dont les auteurs sont passés sous le radar de nos fins limiers des services, cela ne passe pas inaperçu et explique la fébrilité de l'exécutif.

Sans lien avec ces deux attentats, Marianne révèle par ailleurs dans cet article cette information troublante : le directeur du renseignement territorial des Yvelines a été limogé en 2019 par le préfet du département. Pour son inefficacité dans la surveillance des milieux islamistes ? Non, bien au contraire : parce que son action gênait certains élus locaux et notamment le président du Conseil Départemental Pierre Bédier, lequel s’arrange avec quelques groupes islamistes de Mantes-la-Jolie en échange de leur soutien électoral… Condamné pour corruption en 2009, Pierre Bédier est un élu LR qui pourrait être un allié potentiel pour Macron lors des départementales de 2021 car il est à couteaux tirés avec Valérie Pécresse.

Les services de renseignement sont-ils donc incompétents ou entravés dans leur action ou bien les deux mon capitaine ? Ils étaient pourtant d’une redoutable efficacité quand ils traquaient les gilets jaunes sur Facebook afin de savoir à quel endroit ils allaient manifester ou quel rond-point ils allaient occuper. De même, il n’avait fallu que cinq jours à la police pour retrouver le couple qui avait piqué quelques couverts au Fouquet’s en mars 2019 (voir ici). Enfin, s’agissant des dangereux militants d'ANV-COP21 qui décrochaient les portraits de M. Macron dans les mairies, la direction de la gendarmerie nationale avait donné des instructions pour que le Bureau de la lutte antiterroriste soit partie prenante à l’enquête (voir ici).

Le 15 juillet 2019, au sortir du mouvement des gilets jaunes, la Coordination Nationale du Renseignement et de la Lutte contre le Terrorisme (CNRLT), organisme rattaché à la présidence de la République, publiait une « feuille de route » pour les services de renseignement dans laquelle on pouvait lire ceci (voir ici) : « L’anticipation, l’analyse et le suivi des mouvements sociaux et crises de société par les services  de  Renseignement  constituent  une  priorité. » Pierre Bousquet de Florian, qui dirigeait cet organisme jusqu'en juillet 2020, a depuis été nommé directeur de cabinet de ... Gérald Darmanin (voir ici). Et Laurent Nuñez, ex-secrétaire d’État à l'Intérieur, lui a succédé à la tête de la CNRLT (voir ici).

Tout ce petit monde est donc bien placé pour évaluer les remarquables résultats des priorités qu'ils avaient définies l'année dernière avec leur patron. Car lorsqu’on leur désigne les vrais « ennemis de l’intérieur », c'est-à-dire ceux qui s’opposent à la politique de classe de M. Macron, les services de renseignement ont démontré qu'ils savaient les surveiller efficacement.

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