Malik Oussekine, Rémi Fraisse, Adama Traoré, Zineb Redouane et Steve Maia Caniço

« A force de tout voir on finit par tout supporter... A force de tout supporter on finit par tout tolérer... A force de tout tolérer on finit par tout accepter... A force de tout accepter on finit par tout approuver ! » Saint Augustin.

Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, après l’une des nombreuses manifestations contre le projet de réforme des universités, Malik Oussekine, un étudiant âgé de 22 ans, mourait sous les coups des voltigeurs motocyclistes dans le hall d’immeuble de la rue Monsieur le Prince où ils l’avaient poursuivi.

Le lendemain, Alain Devaquet, ministre délégué chargé de la Recherche et de l'Enseignement supérieur, présentait sa démission. Le projet de loi était retiré par le Premier ministre Jacques Chirac le 8 décembre. Le président de la République, François Mitterrand, rendit visite à la famille Oussekine : « J’ai voulu apporter à cette famille en deuil le témoignage de la Nation et lui dire personnellement ma peine devant ce grand malheur». Les unités de voltigeurs furent ensuite dissoutes. Les deux voltigeurs directement impliqués dans la mort de Malik Oussekine, furent condamnés le 27 janvier 1990 à une peine de cinq et deux ans de prison avec sursis.

La visite du président Mitterrand en période de cohabitation n’était évidemment pas dénuée d’arrière-pensées politiques et la condamnation des deux policiers ne fut que symbolique. Et pourtant, même cela montre l’étendue du chemin parcouru depuis une trentaine d’années.

Le 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, militant écologiste de 21 ans, était tué par une grenade offensive lancée par un gendarme lors d’une manifestation contre le projet de construction du barrage de Sivens dans le Tarn. Pendant quelques jours, le ministère de l’Intérieur, sous l’autorité de Bernard Cazeneuve, a tenté de dissimuler les causes du décès et la responsabilité des gendarmes. La plainte déposée par la famille de Rémi Fraisse a finalement été classée par la justice, par une ordonnance de non-lieu rendue le 9 janvier 2018.

Dans cette affaire, aucun ministre n’a démissionné, ni le préfet du Tarn ni le directeur général de la gendarmerie n’ont été limogés, et le gendarme qui a lancé la grenade n’a pas été sanctionné. Rémi Fraisse a été tué par les « forces de l’ordre » sans que personne ne soit jugé responsable et encore moins déclaré coupable. Tandis que le président Hollande se limitait à appeler à la « compassion », le président du Conseil Général du Tarn, M. Thierry Carcenac (PS), tenait ces propos infâmes : « Mourir pour des idées, c’est une chose, mais c’est quand même relativement stupide et bête ».

Le 19 juillet 2016, après son interpellation à Beaumont-sur-Oise, Adama Traoré, âgé de 24 ans, était transféré à la gendarmerie de Persan, où les pompiers l'ont retrouvé gisant face contre terre et menotté. Après l’autopsie, le procureur de Pontoise s’empressa de conclure que le décès était dû à « une infection très grave, touchant plusieurs organes », ce qui a été démenti par la suite. Plus de 3 ans après les faits, après de multiples expertises et le dépaysement de l’enquête, cette affaire est toujours en cours d’instruction. Aucun des gendarmes ayant procédé à l’interpellation n’a été suspendu.

Le 1er décembre 2018, Zineb Redouane, âgée de 80 ans fermait les volets de son appartement du 4ème étage à Marseille afin d’éviter les fumées des gaz lacrymogènes utilisés par les CRS pour réprimer une manifestation des gilets jaunes. Atteinte à la tête par un tir de grenade lacrymogène, et transportée à l’hôpital, elle mourut le lendemain lors de l’opération. Le procureur de la République et le ministre de l’Intérieur expliquèrent immédiatement que la police était hors de cause. A aucun moment, le président de la République ou le Premier ministre ne se sont exprimé sur cette affaire. Aucun policier n’a été suspendu à ce jour et le capitaine Bruno Félix, qui commandait l’unité de CRS qui a tiré sur Zineb Redouane, a même été décoré le 14 juillet 2019 de la médaille de la sécurité intérieure par le ministre de l’Intérieur, M. Castaner.

Le 22 juin 2019, vers 4h00 du matin, sur le quai Wilson à Nantes, les policiers de la compagnie départementale d’intervention (CDI) et de la brigade anti-criminalité (BAC) chargèrent violemment les derniers fêtards récalcitrants en lançant des grenades lacrymogènes, des grenades de désencerclement et en utilisant des lanceurs de balles de défense (LBD) ainsi que des Tasers. L’opération provoqua un mouvement de panique  et 14 personnes tombèrent à l’eau. Parmi elles, Steve Maia Caniço, âgé de 24 ans, n’est jamais réapparu. Le préfet de Loire-Atlantique s’empressa de déclarer que la réaction de la police avait été « proportionnée ». Aucun policier n’a été suspendu à ce jour et le commissaire Grégoire Chassaing, qui a notamment donné l’ordre d’utiliser les gaz lacrymogènes à Nantes ce soir-là, a même été décoré le 14 juillet 2019 de la médaille de la sécurité intérieure par le ministre de l’Intérieur, M. Castaner.

En 1986, un ministre démissionnait après la mort de Malik Oussekine. Aujourd’hui, le pouvoir et ses affidés n’expriment même plus la moindre « compassion ». Le 30 avril 2019, M. Jean-Michel Fauvergue, député LREM déclarait qu’il fallait « oublier l’affaire Malik Oussekine » parce que le souvenir de cette affaire inhibait les « forces de l’ordre ». En 2019, les responsables des opérations de « maintien de l’ordre » qui causent la mort d’une personne sont décorés par le ministre de l’Intérieur.

MM. Macron, Philippe et Castaner ont bel et bien oublié l’affaire Oussekine : ils ont donné carte blanche à la police pour matraquer, éborgner et mutiler. Quand il y a un mort, ils « assument », ce verbe emblématique de la novlangue macronienne qui veut dire : « On s’en fout ». Mais surtout, ils nient toute violence policière. « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit », déclarait M. Macron le 7 mars dernier.

Si la France était encore un État de droit, ce seraient les faits de violences policières et non les mots qui seraient inacceptables. Mais sous un régime qui ne tient plus que par la répression, un syndicat de police peut se permettre de menacer la hiérarchie policière et les juges en cas de sanctions contre les policiers, sans provoquer la moindre réaction de la ministre de la Justice ou du ministre de l’Intérieur (voir ici). Car, comme l’écrit Frédéric Lordon dans son dernier billet de blog : « Un gouvernement qui ne se maintient plus que par elle tombe nécessairement dans la main de sa police. »

#QuiATuéZineb ?

#OuEstSteve ?

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