L'insurrection qui vient

« Sous quelque gouvernement que ce soit la nature a posé des limites aux malheurs des peuples. Au-delà de ces limites, c’est ou la mort, ou la fuite, ou la révolte. » Diderot.

Quand les avocats jettent leur robe devant la ministre de la Justice ; quand les médecins jettent leur blouse devant le directeur d’un hôpital ; quand les professeurs jettent cahiers et copies devant la Sorbonne ; quand les artisans du Mobilier National déposent leurs outils devant leur directeur ; quand les pompiers quittent une cérémonie célébrant la Sainte Barbe dès que les élus prennent la parole, le moment est venu de constater que les gouvernants de ce pays ont perdu toute légitimité aux yeux de l’immense majorité des gouvernés.

Quand un pouvoir n’a de cesse depuis deux ans et demi de dresser les catégories sociales les unes contre les autres, jeunes contre vieux, actifs contre retraités, salariés du privé contre fonctionnaires, chauffeurs de bus du Havre contre ceux de la RATP, Français contre Migrants, « les gens qui réussissent » contre ceux « qui ne sont rien », comment ne pas voir qu’à force d’attiser le ressentiment, il finira par générer la haine ?

Quand le président de la République qualifie de « dialogue respectueux et républicain » l’effroyable répression policière et judiciaire du mouvement des gilets jaunes, on se dit qu’Orwell n’en aurait pas cru ses oreilles.

Quand les forces de l’ordre commettent des actes d’une sauvagerie qui dépasse l’entendement (voir les plus récents ici, ici et ) sans qu’un seul policier ait été suspendu à ce jour ; quand « au nom du peuple français » la justice classe systématiquement sans suite les plaintes contre les policiers alors qu’elle condamne à tour de bras les gilets jaunes à des peines de prison ferme avec mandat de dépôt (voir ici), l’Etat de droit est-il autre chose qu’un souvenir dans ce pays ?

Quand une députée LREM traite un syndicaliste de terroriste ; quand les ministres et leur porte-voix médiatiques qualifient à longueur de journée les grévistes de la RATP et de la SNCF de preneurs d’otages ; quand les lois « antiterroristes » sont utilisées pour réprimer les manifestants, ne faut-il pas y voir la preuve que ce pouvoir considère celles et ceux qui contestent sa politique comme des « ennemis intérieurs » qu’il convient d’éliminer ?

Quand le préfet de police de Paris répond avec mépris à une manifestante qu’ils ne sont « pas dans le même camp » ; quand la porte-parole du gouvernement déclare que « si provoquer de la violence, c'est faire les réformes pour lesquelles on a été élu, ça je l'assume » ; quand le président de la République qualifie les gilets jaunes de « foule haineuse », alors il n’y plus de doute possible : ce pouvoir est en guerre, en guerre contre le peuple. Et ce président qui se pense investi d’une mission ayant une dimension de transcendance entend la mener jusqu’au bout.

Nous nous approchons donc du moment où, comme l’écrit Frédéric Lordon dans ce billet, on ne saurait être surpris « qu’après avoir jeté si longtemps des paroles de détresse, des appels à être entendus, puis des blouses, des robes et des cartables, il vienne aux violentés des envies de jeter d’autres choses ».

Quand ce moment viendra, et à l’heure de choisir son camp comme dit le préfet Lallement, il faudra se remémorer les fortes paroles de Dom Hélder Câmara, archevêque de Recife sous la dictature au Brésil :

« Il y a trois sortes de violence.

La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. »

 

 © Christian Creseveur © Christian Creseveur

Mes remerciements à Christian Creseveur à qui j'ai emprunté ce dessin.

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