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Billet de blog 25 avr. 2020

L’euro aux temps du coronavirus : c’est à Berlin que tout va se décider

L’ampleur du choc économique va placer l’Italie mais aussi l’Espagne et la France dans une situation budgétaire proche de celle de la Grèce après la crise financière de 2008.

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La récession causée par la crise financière de 2008 dans un premier temps puis par les « remèdes » imposés ensuite par la Troïka (Commission Européenne, BCE, FMI) a causé une envolée de la dette publique grecque rapportée au PIB : de 103,1% en 2007, à 126,7% en 2009 et à 172,1% en 2011.

En 2020, la crise économique déclenchée par le Covid-19 va entrainer une hausse considérable de l’endettement public en raison des mesures de soutien à l’économie et de la forte de baisse du PIB causée par la récession. Le ratio dette / PIB de plusieurs pays européens va donc lui aussi très fortement augmenter entre 2019 et 2020 :

  • de 95,5% à 113% en Espagne
  • de 98,1% à 115% en France
  • de 134,8% à 155% en Italie

D’ici quelques semaines ou tout au plus quelques mois, la dette italienne va faire l’objet d’une défiance croissante des investisseurs, qui vont douter - à juste titre - de la capacité de l’Italie à supporter le poids de cette dette. L’enchaînement observé en 2008 pour la Grèce va se reproduire : hausse des taux d’intérêt alimentée par les attaques spéculatives jusqu’au moment où l’Italie ne pourra plus emprunter sur les marchés et sera donc dans l’impossibilité de faire rouler la dette arrivant à échéance.

Ce sera le moment de vérité : ou bien l’UE viendra en aide à l’Italie, ou l’Italie devra sortir de l’euro et c’en sera fini de la monnaie unique.

Mais cette fois, vu le montant de la dette italienne, les demi-mesures ne suffiront pas. Comme le dit Frédéric Lordon dans son dernier billet de blog (Euro : le miracle ou la mort), il n’y aura d’autre solution que l’achat direct de la dette italienne par la BCE et l’annulation d’une partie de cette dette, afin de desserrer l’étau budgétaire et d’éviter le défaut qui ferait tomber les grandes banques les unes après les autres.

D’ores et déjà, les gardiens du temple de l’orthodoxie budgétaire et monétaire ont prévenu : il n’est pas question d’effacer la dette (Christine Lagarde), il va donc falloir la rembourser (François Villeroy de Galhau) et, pour cela, il va falloir « faire des efforts » (Bruno Le Maire). Les discussions au sein de l’Eurogroupe n’aboutissent à rien à ce jour, voyant l’Allemagne et les pays du nord de l’Europe s’opposer à ceux qu’ils appellent les « pays du Club Med ». Aux yeux des premiers, les seconds n’ont pas su gérer leur économie (faute de « reformes structurelles » suffisantes, bien évidemment). Pourquoi faudrait-il les aider ? Ou alors, cette aide devrait se faire aux conditions dictées par l’Allemagne et ses satellites, comme ce fut le cas pour la Grèce. Or, accepter une telle mise sous tutelle serait inacceptable pour l’Italie et le gouvernement qui y consentirait serait immédiatement renversé.

Le train est donc lancé à grande vitesse et le mur approche. Sans décision rapide qui jette aux orties les dispositions des traités de l’UE en matière monétaire (indépendance de la BCE, interdiction du financement direct de la dette publique), le crash est inévitable. L’Italie devrait alors sortir de l’euro, et après avoir retrouvé sa souveraineté monétaire, faire racheter sa dette par la Banque d’Italie. Sans l’Italie, l’euro n’existe plus car l’Espagne et la France seraient immédiatement attaquées de la même manière, et donc conduites à sortir de l’euro à la suite de l’Italie.

Or les dispositions des traités de l'UE qu'il faudrait remettre en cause sont précisément celles que l’Allemagne a exigées lors de la création de l’euro et elles sont inscrites dans la Loi fondamentale de la République Fédérale depuis sa création en 1949. Pourquoi l’Allemagne consentirait-elle maintenant à renier ses principes, alors même qu’elle gère la crise sanitaire bien mieux que l’Italie, l’Espagne et la France et que son économie sera en conséquence moins affectée (prévision de baisse du PIB de l’ordre de 5% au lieu de 8 à 10%) ?

La seule raison serait que les dirigeants allemands arrivent à la conclusion que, bien que s’en sortant mieux à court terme, les perspectives de leur pays sont bien moins bonnes à moyen terme. Le « modèle » économique de l’Allemagne était déjà menacé par le protectionnisme des États-Unis et par la montée en puissance de l’industrie chinoise qui pourra de plus en plus se passer des produits allemands. La crise du coronavirus ne peut qu’accélérer et amplifier ces tendances. Une Union Européenne transformée en un champ de ruines sous l’effet de l’intransigeance allemande ne pourrait qu’assombrir un peu plus le tableau.

Pour autant, une nation ne revient pas sur 70 ans de dogmes et sur des dispositions d'ordre constitutionnel par un coup de baguette magique. Il y faudrait une puissante volonté politique et des dirigeants capables d’expliquer qu’il est dans l’intérêt de l’Allemagne d’y renoncer, faute de quoi elle sera à son tour prise au piège des règles qu’elle a définies pour elle-même en 1949 puis qu'elle a imposées à la zone euro en 1992. Cette volonté politique et ces dirigeants existent-ils ? On peut en douter : Angela Merkel est affaiblie et a prévu de passer la main, le SPD est en bien mauvaise posture et l’AfD est sortie renforcée des dernières élections. Les prochaines élections auront lieu dans moins de 18 mois : quel parti politique, quel dirigeant serait capable de soutenir un tel changement de paradigme dans les mois qui viennent ?

Or le temps est compté : ou bien l’Allemagne bouge ou l’Italie va très rapidement se retrouver le dos au mur, et à sa suite l'Espagne et la France. Pour reprendre le titre du billet de Frédéric Lordon, l'alternative, c’est donc le miracle ou la mort de l’euro.

A ce stade, la mort semble plus probable.

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