Sanofi, Pasteur : chronique d’une mort annoncée de la recherche française

Sanofi a un an de retard dans la disponibilité de son vaccin contre la Covid-19 tandis que l’Institut Pasteur a abandonné un de ses projets dans ce domaine. Ce fiasco est le symbole du déclin de la recherche française, qui est lui-même le produit des politiques publiques.

L’Allemagne consacre 3,02% de son PIB à la recherche et développement contre 2,25% en France, soit le double en valeur absolue puisque le PIB allemand est supérieur de 45% au PIB français (voir ici).

Entre 2011 et 2018, les crédits publics en R&D sont passés de 23,7 Mds€ à 31,5 Mds€ en Allemagne (+33%) alors qu’ils passaient de 16,8 Mds€ à 13,9 Mds€ en France (-17%) (voir ici). Durant la même période, la part des crédits consacrés à la santé a augmenté de 11% en Allemagne alors qu’ils diminuaient de 28% en France (voir ici).

Un rapport parlementaire de 2018 notait également « la faiblesse relative de la rémunération des chercheurs statutaires français par rapport aux autres pays », le salaire moyen en début de carrière d’un chercheur français s’établissant à seulement 63 % du salaire moyen des pays de l’OCDE.

Alors que les deux premiers vaccins disponibles (ceux de Pfizer-BioNTech et de Moderna) sont le fruit de collaborations entre la recherche fondamentale dans les universités et des start-ups de « biotech », la France est à la traine dans ce domaine comme le note un rapport du Conseil d’Analyse Économique (CAE). De même, l’écart en nombre de brevets déposés dans le domaine des médicaments et des vaccins n’a cessé d’augmenter depuis 25 ans entre la France et les pays leaders dans ce domaine (Suisse et Danemark).

Au point que le CAE, qui est rattaché au Premier ministre et n’est donc pas une officine de la « gauche radicale », préconise dans ce même rapport d’« augmenter les fonds publics alloués à la recherche fondamentale et [de] poursuivre les efforts visant à renforcer les collaborations entre les universités et les start-ups ».

On se souvient qu’en mars 2020, Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS, avait expliqué comment les crédits alloués à son équipe pour faire de la recherche fondamentale sur les coronavirus avaient été drastiquement réduits à partir de 2006 (voir ici). Pourquoi ? Parce que la politique de financement de la recherche publique consiste à financer des « projets » qui sont évalués en fonction de leurs débouchés potentiels à court terme. En 2006, le SRAS n'était plus qu'un mauvais souvenir, à quoi bon poursuivre des recherches ?

Et cela va aller en s’accentuant avec la loi de programmation pluriannuelle de la recherche qui vient d’être adoptée par la majorité et qui prévoit la création de « CDI de mission scientifique », dont la durée sera alignée sur celle du projet pour lesquels les chercheurs seront recrutés. La part du financement sur « projet » va donc continuer de croitre au détriment du financement pérenne, allant de pair avec une précarisation accrue des chercheurs (voir ici). C’est très exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire en matière de recherche fondamentale.

La recherche dans la santé décline donc en France mais aussi la production de médicaments (voir ici). En 2017, elle était de 21,9 Mds€ en France, très inférieure à celle de l’Allemagne (30,5 Mds€) ou de l’Italie (31,2 Mds€). Environ 80% des principes actifs des médicaments consommés en France sont importés et c’est ainsi que le gouvernement français a « découvert » au printemps 2020 que l’on risquait des ruptures d’approvisionnement en Doliprane…

Mais il n’y a pas que la production qui baisse. Les effectifs de R&D des entreprises pharmaceutiques en France ont eux aussi baissé de 23 586 en 2007 à 17 504 en 2018 (voir ici). Le crédit d’impôt recherche (CIR), qui a été considérablement étendu en 2008, est à l'évidence un franc succès. Il n’existe pas d’équivalent en Allemagne et pourtant les dépenses de R&D y sont de 50% supérieures à celles de la France. Cherchez l’erreur.

Sanofi, qui perçoit environ 130 M€ par an au titre du CIR, vient d’annoncer la suppression de 400 postes en R&D. Depuis 2007, cette entreprise a supprimé près de la moitié de ses effectifs R&D alors qu’elle a perçu environ 1 Mds€ de CIR (voir ici). C'est le seul acteur parmi les dix premiers mondiaux de l'industrie pharmaceutique dont les effectifs ont continuellement baissé depuis 2015 (voir ici). Mais le bénéfice par action ne cesse d’augmenter depuis 2004 (voir ici) et l’entreprise a versé 3,94 Mds€ de dividendes en 2020 (voir ici). Tout ne va donc pas si mal, du moins pas pour tout le monde.

Moins d’argent pour la recherche publique d’une part, réduction des effectifs de R&D et augmentation des dividendes dans les entreprises privées d’autre part. Ainsi va la recherche française dans la santé : elle ne sait plus développer de vaccins mais pour ce qui est de « créer de la valeur pour l’actionnaire », ses entreprises savent de mieux en mieux faire. Le constat vaut d'ailleurs pour bien d'autres secteurs de l'industrie.

Quand, depuis des lustres, ce sont les inspecteurs des finances qui définissent les politiques publiques avec comme seule boussole la baisse des dépenses publiques et que l’un des leurs, passé par la banque d’affaires, dirige l’économie de ce pays depuis près de dix ans, faut-il s’en étonner ?

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