L’Absurdistan et ses policiers qui « déconnent »

Une banale affaire de policiers absurdistanais ayant fait un peu trop d’exercice physique crée des remous dans le pays.

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Après qu’un conseil de défense délibérant dans le plus grand secret eut autorisé la vente des arbres de Noël, la police avait délogé violemment des réfugiés installés sur l’une des places de la capitale de cette contrée exotique. Puis elle les avait pourchassés toute la nuit dans les rues de la ville, dans l’une de ces chasses à l’homme qui font le charme de ce pays. Il faut dire que celui qui le dirige est un grand amateur de cynégétique.

Que s’est-il donc passé récemment dans un arrondissement de l’ouest de la capitale pour venir troubler la quiétude des dignitaires du régime ?

M.Z., un producteur de musique, est interpelé en début de soirée par la police pour défaut de port du masque alors qu’il regagnait son studio d’enregistrement. Circonstance aggravante, il se trouve que M.Z. est Noir. Or un Noir entrant dans des bureaux de cet arrondissement plutôt huppé, c’est évidemment suspect aux yeux de la police aburdistanaise, dont l'expertise en matière de délit de faciès est universellement reconnue.

A coup sûr, il s’agit d’un voleur. Fort légitimement, quatre policiers lui sautent donc promptement dessus, entrent dans son studio, et commencent à le passer à tabac. Jusqu’ici, rien de plus normal et rien de plus conforme à ce que les dirigeants de ce pays appellent avec des trémolos dans la voix « les valeurs de la République ». Cela se passe ainsi depuis des lustres et ces faits d’armes valent immanquablement à leurs auteurs les félicitations de leurs supérieurs, parfois une promotion, quand ce n’est pas une décoration de la part de leur ministre de tutelle.

Qu’est-ce qui a donc conduit cette fois le ministre de l’Intérieur à dire que ces valeureux policiers avaient « déconné » ? Tout d’abord, ils ont omis de mettre hors service les caméras de vidéosurveillance du local avant de commencer à tabasser M.Z. Cela, c’est pourtant le b.a.-ba du métier, enseigné dans toutes les écoles de police du pays : ne jamais laisser de traces. On comprend le légitime courroux du ministre puisque les images enregistrées ont été publiées quelques jours plus tard sur un site en ligne, une de ces officines qui ont pour seul objectif de nuire au régime et de saper les fondements de la République.

La regrettable diffusion de ces images a suscité une vive émotion en Absurdsitan, le peuple de ce pays se laissant souvent aller à des réactions excessives. A tel point que le président et son ministre de l’Intérieur ont dû se déclarer « choqués », eux qu’on ne peut pourtant guère suspecter de souffrir d’un excès de sensiblerie. Il faut dire que depuis quelque temps, la presse internationale publie des articles critiquant la politique autoritaire du président, la comparant même à celle de son ennemi le Grand Turc et le mettant de ce fait dans une colère noire.

Mais ce n’est pas tout. Non contents de tabasser M.Z. dans son studio alors qu’ils étaient filmés, les quatre policiers l’ont ensuite roué de coups dans la rue, devant une dizaine de leurs collègues qui sont restés les bras croisés à compter les poings au lieu de prendre la relève. Le plus vaillant de ces policiers s’est en conséquence blessé à la main, alors qu’une répartition plus équitable de la charge de travail aurait évité ce fâcheux accident. Serait-ce cette passivité qui a conduit le ministre de l’Intérieur à déclarer que ces policiers avaient « sali »  leur bel uniforme et qu’ils seraient donc sanctionnés ?

Encore une fois, on se doit de souligner le caractère somme toute fort banal de cette affaire. Depuis des décennies, le tabassage des populations originaires des anciennes colonies de l’Absurdistan est monnaie courante dans ce que la presse locale appelle « les quartiers ». Ceux qui survivent à ces passages à tabac sont condamnés par la justice pour violence envers les policiers et finissent en prison. Les chaines de désinformation en continu n’en parlent que pour louer le courage des « forces de l’ordre » et la Chambre d’Enregistrement vote chaque année une nouvelle loi pour mieux « protéger ceux qui les protègent ».

Quant aux ministres de l’Intérieur successifs, ils ont toujours affirmé leur soutien indéfectible aux policiers et fait de leur « fermeté » un tremplin pour leur carrière politique. Il est donc fort regrettable que le manque de professionnalisme de cette escouade de policiers assombrisse - provisoirement on l’espère - l’avenir politique de l’actuel ministre de l’Intérieur, avenir qui s’annonce des plus brillants.

Un de ses lointains prédécesseurs - son modèle ? - avait pu compter en son temps sur des policiers irréprochables. Eux ne « déconnaient » pas. C’était l’époque où, des centaines de manifestants originaires d'une des colonies finirent noyés dans le fleuve traversant la capitale de l’Absurdistan et où des militants du principal parti d’opposition moururent écrasés à l’entrée d’une bouche de métro après une charge de la police.

 © Allan Barte (@AllanBARTE) © Allan Barte (@AllanBARTE)

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