« Vivre avec le virus » ... et laisser mourir l’hôpital public

« Nous avons assumé (…) cette stratégie de vivre avec le virus, y compris face à un haut niveau d’incidence, supérieur à celui de nos voisins » Emmanuel Macron, le 29 avril 2019.

Dans ce passage d'un entretien à plusieurs titres de la presse régionale, et comme à chaque fois qu’il utilise le pronom « nous », le président de la République se réfère à une décision qu’il a prise seul et dont nous subissons les conséquences, en l’occurrence 300 morts par jour en moyenne depuis fin octobre 2020 et des dizaines de milliers de personnes supplémentaires qui souffriront du « covid long », malgré deux confinements et un couvre-feu permanent.

M. Macron a donc décidé seul que nous devions « vivre avec le virus » et il justifie sa décision en expliquant qu'il n’a « jamais cru au zéro Covid ». « Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être l'organisateur », disait Cocteau. Mais le Grand Épidémiologiste vénéré par ses courtisans ne se contente pas d'écarter d'un revers de main cette stratégie qui a fait ses preuves dans de nombreux pays, il modifie aussi en permanence les objectifs qu'il s'est lui-même fixés dès lors qu'il ne parvient pas à les atteindre. Pardon... dès lors que nous ne parvenons pas à les atteindre.

Ainsi, au début du deuxième confinement, fin octobre 2020, M. Macron avait fixé comme critère de déconfinement un seuil maximal de 5000 nouveaux cas par jour et de 3000 patients en réanimation. Hier, il a annoncé le troisième déconfinement alors qu’il y a encore plus de 25 000 nouveaux cas par jour et près de 6000 personnes en réanimation. Le nouveau seuil critique est de 400 nouveaux cas quotidiens pour 100 000 habitants. Il est de 100 en Allemagne...

Alors que les hôpitaux sont surchargés depuis plus de six mois et que les capacités de réanimation n’ont été augmentées qu’en déprogrammant massivement des opérations dites « non urgentes », la navigation à vue qui tient lieu de stratégie à M. Macron aura pour conséquence de prolonger cette situation pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

Depuis un an, derrière le rideau de fumée des hommages aussi nombreux que gratuits aux « héros en blouse blanche », le gouvernement a poursuivi sa politique de fermeture de lits dans les hôpitaux, comme si de rien n’était. La lassitude et l'épuisement du personnel soignant ne font que croitre (voir ici, ici et ). Alors que les hôpitaux étaient déjà en sous-effectif depuis de nombreuses années, il y a eu plus de 12 000 départs d’infirmiers et d’aides-soignants entre janvier et septembre 2020. Les conditions de travail très dégradées et le bas niveau des salaires font que l’hôpital public attire de moins en moins les infirmier(e)s et aide-soignant(e)s.

Pris en tenaille entre la baisse continue des effectifs et un niveau élevé de circulation du virus – voire une quatrième vague -, combien de temps l’hôpital public pourra-t-il encore tenir avant de s’effondrer ? Mais est-ce bien là ce qui préoccupe M. Macron ? N’y voit-il pas aussi une formidable opportunité d’accélérer la privatisation de l'hôpital public, qui est, avec celle du système de retraites, au cœur de son projeeeeeeeeeeeeeet ?

Dans les mois qui viennent, nous allons entendre une petite musique qui nous serinera que l’épidémie de Covid-19 a mis en évidence les « lourdeurs » de notre système de santé, son manque « d’agilité » et surtout le « dérapage » des dépenses. D’où la nécessité de continuer de le « fluidifier » et de le « réformer », ces deux synonymes du verbe « détruire » dans la novlangue macronienne. En continuant par exemple de supprimer des lits et d'embaucher des « beds managers » pour gérer le manque de lits.

Noam Chomsky, dans cette vidéo, expliquait « comment détruire un service public » : « Un des moyens d’y arriver, c’est de réduire le financement. Ensuite, ça ne marchera plus. Les gens seront en colère, ils voudront autre chose. C’est une technique classique pour privatiser un système. »

Vivre avec le virus et laisser mourir l’hôpital public, ou comment faire d’une pierre deux coups.

 © Jerc @dessingraffjerc / Le Poing © Jerc @dessingraffjerc / Le Poing

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.