Nous sommes des musulmans sans excuses, donc nous sommes des musulmans en action

Le 30 septembre 2018, à l'Institut du Monde Arabe, le groupe de travail qui a mené la Consultation des Musulmans de France a présenté les principaux résultats, ainsi que les actions et projets pour la suite. Dans son discours de clôture, Marwan Muhammad revient sur le sens et les enjeux de cette démarche.

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Merci à toutes et à tous d’être venus si nombreux assister à cet évènement historique. Merci de votre présence et merci de votre confiance. Quand on a commencé ce projet, avec une trentaine de personnes et quelques bénévoles, on ne pensait pas que 6 mois plus tard, on en serait là.

La consultation des musulmans a rassemblé 24 000 participants en ligne.

2 500 personnes dans les mosquées et dans les associations.

5 mois de tour de France, dans 57 villes, soit 15 000 km.

120 imams et théologiens travaillant ensemble.

48 personnes mobilisées à la coordination.

160 mosquées et associations partenaires.

Ces chiffres décrivent un dynamisme, une vitalité et une espérance immenses.

Mais revenons un peu en arrière : il y a deux raisons principales qui nous ont poussés à mener ce projet :

La première : la demande constante, au sein des communautés musulmanes, de s’organiser de manière efficace pour répondre à des besoins concrets

La seconde : la nécessité, pour les musulmans, de rompre avec un cycle politique sans fin, dans lequel ils sont dépossédés de leur parole et de leur autonomie, voire construits comme un problème, au point où aujourd’hui certains s’inquiètent même de leur prénom.

Pourtant, on n’a pas demandé le prénom de nos grands-parents lorsqu’il fallait les envoyer sacrifier leur vie, en première ligne de conflits armés, pour la gloire de la Nation.

On n’a pas demandé le prénom des médecins musulmans qui sauvent des vies, des enseignants musulmans qui éduquent nos enfants ou des policiers musulmans qui font respecter les lois.

En 2018, la condition des musulmans en est encore là, comme s’ils étaient des citoyens de seconde zone, incapables de décider par eux-mêmes de leurs priorités et de leur organisation, ou que leur parole ne valait rien.

C’est justement cette parole, ou plutôt ces paroles que nous avons cherché à libérer, à entendre et à restituer.

Cet après-midi nous avons pu, tous ensemble, faire trois choses :

- le comité scientifique a présenté les résultats de la consultation, en sachant bien que ce n’est ici qu’une infime partie de la richesse des témoignages et des expériences que vous nous avez confiés, et qu’il faudra faire vivre cette parole là sur le long terme.

- des membres des groupes de travail ont, sur la base de ce que vous avez exprimé, proposé des solutions concrètes pour répondre aux besoins exprimés. Il s’agit, sur des thématiques différentes, de proposer des moyens d’agir pour changer les choses, de l’image des musulmans à l’organisation des mosquées, en passant par les rites funéraires, le hajj et toutes les questions qui touchent les musulmans, au quotidien.

- Enfin, nous avons eu un beau temps d’échange, lors duquel vous avez pu contribuer, vous exprimer, poser vos questions. C’est le plus important, la nécessité de participer et de s’approprier le sujet.

Vous avez pu voir, tout au long de ce moment passé ensemble, une infime partie du travail qui a été accompli durant les derniers mois par les gens qui ont travaillé sur la consultation. C’est une œuvre colossale et pour cela, j’aimerais juste prendre le temps de les remercier, car comme on nous l’enseigne : celui qui ne remercie pas les hommes n’a pas remercié Dieu.

Donc merci à vous, du plus profond de mon cœur, au nom de nous tous ici présents, ainsi que toutes celles et ceux qui nous suivent en ligne. Merci aux bénévoles qui ont organisé la journée d’aujourd’hui. Merci aux membres des groupes de travail. Merci aux imams, aux cadres associatifs, aux responsables de mosquées qui nous ont soutenu dès les premiers jours. Merci à nos universitaires et membres du comité scientifique pour le travail accompli. Merci à Feiza, à Naziha, à Nabila, à Louisa et à toutes celles qui ont œuvré pour que ce projet soit une réussite. Nos sœurs ne sont pas là pour faire de la figuration et si elles démontrent chaque jour qu’elles accomplissent l’essentiel du travail de nos associations, alors elles doivent être également en situation de visibilité et de responsabilité en leur sein, comme elles le sont aujourd’hui.

Il faut beaucoup de patience et de détermination, non pas pour commencer un tel projet mais pour le mener à son terme.

Or pour avoir eu le plaisir et l’honneur de les côtoyer, je peux témoigner que ces hommes et ces femmes qui vous ont accueilli aujourd’hui n’ont effectivement nullement varié dans leur engagement. Ils ont fourni tous les efforts, concédé tous les sacrifices, surmonté toutes les épreuves, encaissé toutes les critiques, pour nous placer dans une situation où, pour la première fois, nous pouvons apporter des réponses collectives aux besoins des musulmans.

Sur une note plus personnelle, je veux vous dire à quel point je suis ému, fier et reconnaissant d’être parmi vous aujourd’hui et de prendre la mesure, à la fois du travail accompli et de tout ce qui reste à faire. Mon seul rôle était de faire en sorte que la consultation soit un succès et que votre parole soit fidèlement restituée. En conscience, je peux sincèrement dire que j’ai fait du mieux que j’ai pu pour accomplir ma part.

En initiant cette consultation, j’avais pris un engagement : celui de ne briguer aucune responsabilité, aucun leadership, aucune reconnaissance, aucune rétribution de ce qui ressortirait de la consultation. Je tiens aujourd’hui cet engagement, en n’ayant aucune responsabilité formelle dans la plateforme que nous construisons ensemble et en passant le témoin à celles et ceux ici présents, vous tous, pour continuer ce travail magnifique qui a été commencé. Je serai à vos côtés tout le temps où ça sera nécessaire, comme un musulman lambda au service de l’intérêt commun, mais je veux montrer que ce projet est trop important pour être une question de personnes et qu’il incombe, à ceux d’entre nous qui ont l’accès aux responsabilités, d’être capable de les offrir à d’autres plutôt que de s’attacher à des sièges, comme des autocrates désuets.

Maintenant, passons à l’essentiel. Qu’est-ce que nous allons faire ensemble ?

Il y a trois visions, trois manières de faire à l'heure actuelle : 

  • Le maintien du status quo pour 15 ans de plus, dans lequel on fait des modifications cosmétiques pour que rien ne change
  • Un plan décidé sans les musulmans donc en définitive un plan contre eux, qui les limiterait à un rôle de légitimation et de figuration
  • Le plan des musulmans qui souhaitent œuvrer ensemble, avec toutes les difficultés et tout le travail que cela nécessite

Et c’est exactement cette dernière option que l’on propose.

Au lieu de se plaindre et d’être des spectateurs, on a choisi de se retrousser les manches et d’agir pour changer les choses. On ne prétend pas avoir réponse à tout. Mais on pense qu’il vaut mieux une belle solution construite ensemble qu’une mauvaise solution qui nous serait imposée.

Au fil des échanges et des rencontres, avec vous, en recueillant vos idées, vos solutions, vos besoins, nous avons construit ensemble un vrai projet. 7 actions menées PAR et POUR les musulmans, afin de répondre aux questions liées à l’islam en France :

 

  • Action 1 : Création d'une plateforme indépendante des associations et mosquées, sur l’ensemble du territoire : L.E.S Musulmans.

 

  • Action 2 : Un site internet dédié, avec toutes les informations utiles aux communautés musulmanes. `

 

  • Action 3 : Des feuilles de route concrètes et des groupes de travail sur tous les projets qui comptent.

 

  • Action 4 : Une structuration du local au national, en partant de l’échelle départementale

 

  • Action 5 : Création d’une centrale d’achats, afin de mutualiser les besoins.

 

  • Action 6 : Une application pour smartphones qui permette d’accéder à des services dédiés.

 

  • Action 7 : Des formations dédiées aux imams et aux cadres associatifs.

 

Toutes ces actions seront réalisées de manière collaborative par les structures (associations et mosquées) qui participent à la plateforme, mais également par des femmes et des hommes qui, à leur échelle, souhaitent œuvrer pour l’intérêt commun, avec une attention particulière dédiée à l’inclusion des femmes et des jeunes sur toutes les questions. C’est de chacun et chacune d’entre nous que je parle.

Ces « musulmans anonymes » dont tout le monde parle à longueur de rapports et de discours politiques sans jamais leur demander leur avis, forment l’essentiel des équipes qui ont mené à bien cette consultation et préparé les étapes suivantes, avec les cadres associatifs et religieux qui forment la plateforme.

Notre plateforme s’appelle L.E.S Musulmans, comme un acronyme :

L pour libérer les énergies. E pour entraide et excellence. S pour solidarité.

Et « Musulmans » parce que c’est notre foi, notre spiritualité, notre religion, dans toutes les manières que nous avons de la vivre et de nous l’approprier.

Nous sommes des musulmans sans honte.

Nous sommes des musulmans sans excuses.

Nous sommes des musulmans pleins d’espoir et de détermination.

Ce n’est ni une revendication ni une posture identitaire, mais un choix. Celui d’adhérer à une religion, avec fierté, avec dignité, avec exigence envers soi et avec empathie envers les autres.

Et nous avons un message clair :

En direction de l’État, dont nous espérons qu’il saura rompre avec la tentation récurrente d’imposer aux communautés musulmanes ses choix, sa vision, ses interlocuteurs, sans prendre en compte les réalités de terrain et les besoins exprimés par les premiers concernés. Les autorités ont ici l’occasion historique de rompre avec la conflictualité des débats sur l’islam, en faisant confiance aux musulmans pour s’organiser eux-mêmes et en se tenant à disposition pour prendre en charge ses responsabilités, sur les questions techniques et administratives qui le concernent. C’est donc à un rapport franc, constructif et apaisé que nous appelons. L’État a un choix à faire vis-à-vis des musulmans : soit il cherche des partenaires, soit il cherche des partisans.

En direction des fédérations historiques, à qui nous tendons, depuis le début de cette initiative, une main fraternelle, en les encourageant à s’ouvrir et à entendre la parole des fidèles, tout en s’inscrivant dans une approche de service aux musulmans, dans toute leur diversité, des femmes comme des hommes, des jeunes comme des plus âgés, de toutes origines et de toutes sensibilités. Nous espérons, pour leur succès comme pour celui de toutes les communautés musulmanes, qu’elles auront la capacité et la lucidité d’évoluer. Notre démarche ne s’inscrit ni en concurrence, ni en rejet de celles-ci, mais en complément, en proposant une approche différente, au plus près des musulmans.

En direction du grand public, pour que cette initiative d’ampleur nationale, même si elle concerne en premier lieu les musulmans, soit également l’occasion d’aborder des questions souvent conflictuelles, avec calme, rationalité et sérénité. Nous souhaitons faire œuvre utile et montrer qu’en répondant aux besoins et aux aspirations légitimes des communautés musulmanes, on participe également à la cohésion sociale et à la bonne entente de tous.

En direction de toutes les musulmanes et de tous les musulmans, quelle que soit leur sensibilité, quel que soit leur parcours, quelles que soient leurs opinions, quelle que soit la relation, intime et personnelle, qu’ils et elles entretiennent avec leur foi. Cette initiative est la leur avant tout. C’est leur parole que nous avons souhaité libérer et restituer à travers cette consultation et ce sont leurs besoins et leurs espoirs auxquels les groupes de travail ont cherché à répondre, à travers ce projet.

Il n’y a pas de limite à ce que nous pouvons accomplir ensemble, si nous formulons une bonne intention, si nous travaillons sérieusement et si nous nous rappelons une vérité simple que nous répétons chaque jour depuis l’enfance, sans plus vraiment l’écouter. Dans la sourate d’Ouverture du Coran, nous demandons presque tous les jours : « Guide-nous sur la voie droite (sur le bon chemin) ».

Dans ce verset que l’on enseigne aux enfants, on apprend au moins deux choses :

  • La dimension collective de notre vie et de nos actions. Le verset dit « guide nous » et non « guide moi »
  • L’espérance ancrée au plus profond de notre foi : on peut avoir le meilleur plan du monde, le CV le plus long du monde, tout l’argent du monde… mais si on n’oriente pas nos actions correctement et qu’elles ne sont pas animées d’une bonne intention, il y a peu de chances qu’elles réussissent, sur le long terme.

C’est donc à ces deux choses que je nous invite :

A replacer les besoins et les aspirations individuelles que nous avons dans une dimension collective. Puis à agir ensemble, dans la bonne direction, avec la bonne intention et de la meilleure des façons, pour que demain nos enfants puissent contempler une autre réalité, où les musulmanes et les musulmans de notre pays ne seront plus assis dans le siège des problèmes mais à la coordination des solutions aux problèmes réels de notre temps : qu’il s’agisse de l’éducation, de la lutte contre la pauvreté, de l’environnement et de toutes ces causes qui doivent rassembler toutes les personnes de bonne volonté.

En vérité, les musulmans doivent rayonner pour que la France redevienne le pays des lumières. C'est difficile, laborieux, exigeant, long et émotionnellement éprouvant, mais c'est exactement notre chemin et nous l'entamons en pleine conscience plutôt que de se laisser aller au défaitisme, car dans la vie, soit on a des actions, soit on a des excuses.

Or, comme nous l’avons dit, nous sommes des musulmans sans excuses.

Donc nous sommes des musulmans en action.  

 

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