Habemus Imam? un "grand imam" pour contrôler les musulmans

Marwan Muhammad revient sur l'idée récurrente de mettre en place un "grand imamat" qui aurait pour mission de contrôler la parole théologique des cadres religieux musulmans. Au delà de la dimension verticale peu respectueuse de la diversité des organisations musulmanes, un "grand imam" répondrait d'abord à une injonction politique.

Habemus Imam !!! 

C’est du moins ce qu’aimeraient proclamer ceux qui veulent aujourd'hui centraliser l’autorité théologique entre les mains d’une personne, adoubée par l’opinion politique du moment, comme moyen de contrôle de la croyance et la pratique des musulmans en France.

Problème : il n’y a pas de pape en islam.

Et vous ne verrez pas de fumée blanche sortir du haut des minarets… pas plus qu’il n’est possible de copier-coller et d'imposer aux musulmans les structures organisationnelles que nos concitoyens catholiques, juifs ou d’autre confession ont choisies au fil des siècles. Fort heureusement, les musulmans ont eux-mêmes la capacité à s’organiser, sur la base de leurs idées et de leurs besoins.

Il existe bien une unité de foi (le cœur de la croyance musulmane est le même), une unité de sources (le Coran et la Sunnah) et une unité de sens (quels que soient leurs choix personnels, les musulmans aspirent à des valeurs communes), mais il n’y a pas pour autant de pouvoir religieux centralisé. La diversité sociologique et religieuse de plus de cinq millions de musulmans vivant en France est une réalité qui ne peut être ignorée.

 

Convergence théologique, diversité sociologique…

Pour le comprendre, rappelons une évidence : l’aspect le plus central et le plus essentiel de la foi musulmane est le rapport totalement exclusif d’adoration de Dieu, sans la moindre interférence ni intermédiation par des hommes, quels qu’ils soient. C’est le cœur du monothéisme, prôné d’Abraham à Muhammad (asws).

Cette dimension verticale s’articule parfaitement avec une dimension horizontale, dans le rapport aux autres êtres humains, dont les imams font partie et dont la compétence s’exprime dans le champ du savoir religieux. Ils dirigent la prière, expliquent le sens du religieux, enseignent, fournissent des réponses, conseillent et accompagnent. Chaque musulman trouve, auprès de l’imam qu’il suit, la cohérence du message auquel il adhère et le sens de la foi à laquelle il souscrit.

L’imam n’a ainsi pas de pouvoir formel d’imposer ses décisions, ni de prétention à  représenter ou restituer la diversité de pratiques et de parcours de cinq millions de personnes aux origines et aux sensibilités différentes. Sauf pour ceux qui, sans doute élevés par une béatitude soudaine, se seraient pris à se rêver Grand Mufti de France, caressant (spirituellement, bien sûr) les ors de la République et l’approbation des élites.

 

Une volonté de contrôle idéologique et politique

Comment donc pourrait-on imaginer un grand imamat de France ?

C’est que, sans surprise hélas, cette fonction ne répond ni à un souhait des musulmans (spoiler : ils rejettent en masse une telle idée), ni à un besoin théologique réel, mais à une injonction politique : celle d’avoir un interlocuteur adoubé par l’État, dont la fonction principale serait de permettre la régulation idéologique et théologique de tous ceux qui, dans une France crispée sur les questions musulmanes, auraient le tort de déplaire au pouvoir ou à l’opinion politique du moment.

Elle vient compléter le souhait de l’État de normer le culte musulman : les préfets décideraient ainsi de la « qualité cultuelle » des mosquées à travers une modification de la loi de 1905 et les imams seraient validés ou stigmatisés, en fonction de leur affiliation à un « grand imam » choisi soigneusement.

Pourtant, nous croyons qu’entre la défiance systématique vis à vis de l’État et la docilité inconditionnelle qui caractérise une telle initiative, il y a un juste milieu : celui du sérieux, de l’ancrage de terrain, du dialogue constructif et de l’indépendance, dans le respect de tous. Des valeurs que les associations musulmanes entretiennent au quotidien, dans le monde réel.

 

Un « grand imam » pour qui ?

L’idée d’un « grand imam » s’adresse en fait à tous sauf aux musulmans, comme l’indiquait avec une sincérité presque déconcertante Hakim El Karoui, initiateur de ce projet via l’AMIF. Les imams sous cette tutelle seraient alors chargés de produire le discours attendu d’eux selon une ligne doctrinale donnée et participer, quelle que soit leur intention par ailleurs, à une lente et dévastatrice mise sous tutelle du culte musulman. En échange, on leur fera miroiter des avantages et l’assurance que le pouvoir ne viendra pas les criminaliser.  

Le projet n’est pas nouveau. Dès la période coloniale, l’État n’a eu de cesse de vouloir réguler le culte musulman en choisissant ses représentants, ses dirigeants, ses interlocuteurs, afin d’utiliser ces structures à des fins de contrôle de populations, dont le tort principal était de vouloir être libres. Des imams « républicains » (c’était déjà l’une des expressions choisies) étaient même mis en avant, afin de donner un ersatz de caution religieuse à ce qui était tout simplement une stratégie de domination.


Un clivage politique destructeur

60 ans plus tard, les temps ont changé, les mots ont changé, les personnes ont changé mais les stratégies demeurent.

Les musulmans ne sont plus des « sujets » mais des citoyens dont l’appartenance est sans cesse conditionnée à leur docilité politique. Il n’est plus question de colonies mais il s’agit encore de « territoires perdus » pour la République, trop occupée à satisfaire les « passions tristes » (de l’extrême droite qui vote) pour se rendre compte de ses manquements envers une part grandissante de la population. Quartiers populaires. Noirs. Arabes. Musulmans. Dans le cynisme du jeu politique, ceux qui ne votent pas n’existent pas.

Et lorsque ceux-ci ne sont plus des victimes. Lorsqu’ils n’acceptent plus la condition qui leur est faite. Lorsqu’ils se comportent comme des citoyens de plein droit et s’organisent par eux-mêmes, ils deviennent instantanément une menace pour certains. Celle qui appelle justement la nécessité du contrôle politique qui les vise.

Dans ce cercle vicieux, personne ne gagne :

Le grand imam du futur ne sera que le pion d’hier.

Les musulmans, déjà en lutte pour leurs droits, devront toujours les défendre.

Et la France, meurtrie de ses blessures, ne sera jamais en paix avec elle-même si on continue dans cette spirale destructrice. Comment le pourrait-elle, tant qu’elle choisit ses « bons » enfants pour dénoncer ses « mauvais », en fuyant les miroirs pour conjurer la vérité ?


Agir pour construire

C’est précisément pour rompre ce cercle vicieux que nous agissons. La seule issue est de permettre enfin aux musulmans de s’organiser par eux-mêmes et de croire en une idée simple :

Les musulmans savent.

Les musulmans peuvent.

Les musulmans font.

Par eux-mêmes et pour l’intérêt de tous, avec respect, dignité, détermination, sérieux, esprit constructif, dialogue et indépendance.

C’est ce qui a fondé la plateforme L.E.S. Musulmans et a permis à des centaines d’associations de travailler ensemble pour répondre aux besoins exprimés lors de la #ConsultationDesMusulmans. Le statut et le soutien des imams en font partie et sont traités au sein d’un groupe de travail dédié, qui œuvre en bonne intelligence avec toutes les sensibilités de l’islam en France et apporte de réelles solutions.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.