Pour une citoyenneté de libération, contre une théologie de l’aliénation

À l'heure où le débat sur la restructuration du culte musulman en France ressurgit, les communautés musulmanes sont en pleine effervescence. Ce texte propose une lecture de libération, rompant avec une volonté de placer les musulmans sous contrôle idéologique, avec le soutien coupable de quelques figures musulmanes complaisantes.

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(Crédit Photo: Miloud Kerzazi / Sous-France)


Aliénation : Nom féminin. Situation de quelqu'un qui est dépossédé de ce qui constitue son être essentiel. Asservissement ou frustration d'un individu suite à des contraintes extérieures. État de l'individu qui, par suite des conditions extérieures, cesse de s'appartenir, devient esclave des choses.

 

Acte I : Le présent est une histoire

Les communautés musulmanes en France sont en pleine effervescence. Et c’est une bonne nouvelle : elles sont vivantes et agissantes. Je parle de communautés musulmanes au pluriel, car c’est au niveau local qu’elles existent au sens sociologique du terme, dans la manière dont elles se structurent dans un espace géographique, associatif et social donné.

Mais elles n’opèrent pas dans un non-lieu, hors d’un contexte national et historique où l’islam, devenu sujet central de nombre de crispations politiques, est construit comme une appartenance totalisante et globalisante, qui dépossède les musulmans eux-mêmes de leurs voix et de leurs choix.

Totalisante, dans le sens où le tout-musulman est devenu une catégorie sinon d’appartenance, du moins d’assignation : tous les musulmans sont censés être des savants et des théologiens de tout l’islam, se transformant en guichets multiservice pour expliquer et justifier, ici à un collègue, là à un voisin, telle pratique de l’islam ou tel fait de l’histoire musulmane qui aurait été évoqué de manière anxiogène dans une émission polémique de la veille, faisant également perdre aux musulmans tout droit à l’indifférence.

Globalisante, car au-delà de l’aspect historique et théologique, chaque musulman est devenu responsable des autres. Je suis (dans l’espace médiatique et politique français) le gardien de mon frère et (trop souvent) de ma sœur. Chaque musulman est ainsi devenu comptable des autres. Il est demandé ici de s’expliquer sur ce qu’un autre fait là-bas. Il faut juger, condamner, se positionner, se désolidariser, prouver ici son appartenance ou sa loyauté nationale, en montrant qu’on est capables de jeter le migrant bangladais, le réfugié syrien, le résistant palestinien, l’imam, le musulman portant une barbe ou la jeune femme portant un foulard sous le même bus du patriotisme en liberté conditionnelle, tel que défini par les chiens de garde de l’identité française. Cette injonction dépasse même le seul cadre du patriotisme, puisqu’elle se retrouve également dans les propos de personnes se revendiquant « gauchistes internationalistes ».

C’est un problème.

Hier comme aujourd’hui, il s’est toujours trouvé des voix, y compris parmi les Arabes, les Noirs et les musulmans pour apporter une caution à cela, y compris religieuse. Du temps des colonies, il existait des ulémas qui, pour diverses raisons qui les concernent, apportaient leur caution au pouvoir colonial. On peut notamment citer le cas de l’Algérie coloniale. Il s’agissait de prendre en compte, selon les justifications, « l’intérêt supérieur » de la Nation (française) et la « sécurité » des musulmans. Il fallait construire « un islam de paix et de progrès » dans un contexte où l’administration coloniale avait pour stratégie active de diviser les populations dont elle cherchait à maintenir et stabiliser le contrôle, par tous les moyens à sa disposition, qu’ils soient ethnoculturels (exacerbation des clivages entre Kabyles et Arabes en Algérie, par exemple), politiques (déstabilisation méthodique des groupes prônant toute forme d’autonomie) ou religieux (l’administration faisait -déjà- la promotion d’imams « modérés » et « respectueux de la République », en fonction de leur degré d’adhésion au projet colonial). Depuis, les temps ont changé, les peuples se sont libérés, mais les logiques post-coloniales demeurent : aujourd’hui, nous sommes tous des citoyens censés être libres et autonomes dans nos choix, mais l’administration française, dans sa gestion du fait musulman, continue à évaluer l’utilité de ses interlocuteurs en fonction d’un seul critère : leur niveau de docilité politique et leur réceptivité à une régulation par la peur.

C’est un problème.

La situation des musulmans a ainsi été marquée par l’attentisme des uns et la frustration des autres, tandis que ceux qui construisaient le problème musulman bénéficiaient de la division et de la stigmatisation de tous. Car en vérité, les islamophobes d’hier comme d’aujourd’hui n’ont que faire de l’islam en tant que théologie, pas plus qu’ils ne cherchent à entendre la pluralité des courants et des sensibilités en islam. Il n’existe pas pour eux de degré d’acceptabilité ou un seuil d’invisibilité en dessous duquel les musulmans seraient tolérés. Leur utilisation de l’islam n’est pas religieuse mais politique et les seuls musulmans qui (temporairement) leur conviennent sont ceux qui sont prêts à servir de caution à l’oppression des autres.

Proposons tous ensemble une solution à cela.

Transformons l’attentisme en action, la frustration en énergie et la division en diversité. Nos faiblesses deviendront ainsi des forces et nous permettront d’ouvrir une autre voie.

C’est toute le sens de la démarche que nous avons menée, d’abord avec la grande consultation des musulmans en 2018, qui a permis de recueillir auprès des premiers concernés leurs opinions, leurs besoins et leurs priorités, puis ensuite de la plateforme L.E.S. Musulmans, qui offre aux mosquées, aux associations et aux musulmans lambda un espace pour travailler ensemble sur tous les sujets qui les concernent, non plus en réaction à quoi que ce soit, mais de manière positive et utile, en construction. Mais ce n’est pas le sujet de ce texte.

Néanmoins, pour pouvoir s’engager sur ce chemin du changement et de l’auto-organisation plurielle, réaliste et rassembleuse des communautés musulmanes, encore faut-il tirer les leçons douloureuses du passé et ne pas céder aux facilités, ni par méfiance ni par naïveté.

 

Acte II : l’histoire est un présent

L’histoire récente de nos grands frères et sœurs, à travers les mobilisations des années 80 (notamment lors de la marche pour l’égalité et contre le racisme – renommée « Marche des Beurs »), nous met en garde contre la récupération politique de nos mobilisations, en nous rendant vigilants aux tentatives d’acheter la dignité des nôtres, conditionnée au renoncement à toute revendication et à toute exigence d’égalité réelle. Elle nous engage à toujours nous soucier de l’indépendance de notre démarche, de la compréhension de son contexte et de l’implication de tous. Elle nous fait également comprendre que le changement réel et durable part de la base et non des élites.

L’histoire longue nous enseigne que toute intériorisation d’une condition minoritaire conduit à l’aliénation ou à la disparition. Par ailleurs, une telle idée suppose que toute communauté culturelle ou religieuse devrait se fondre dans un moule majoritaire, ce qui en soi est un présupposé assimilationniste qu’il faut remettre en question. Et c’est là qu’il faut vraiment faire preuve de précision, de lucidité et d’exigence. Il existe aujourd’hui un courant de pensée qui, sous couvert de « pacifier la question musulmane », propose d’intérioriser la tension politique du moment pour rendre les musulmans premiers responsables de la condition politique qui leur est assignée. Cette théologie de la minorité, telle qu’elle se présente, est politiquement et médiatiquement valorisée, puisqu’elle offre aux élites française l’absolution totale, en matière de construction du racisme contemporain (dont l’islamophobie n’est au bout du compte qu’une très visible et vivace composante).

Ce courant de pensée revêt un double aspect :

Sur le plan théologique, il vise à construire une lecture rationaliste, anthropologique et a-normative de l’islam. En cela, il n’y a strictement rien de particulier à dire, de mon point de vue. Cela fait partie du débat d’idées et, quoi qu’on en pense, c’est une expression libre, sur laquelle chacun se positionne comme il le souhaite. À titre strictement personnel (et n’engageant donc personne d’autre que moi), je considère qu’il pose des questions intéressantes, tout en apportant des réponses qui le sont moins.

Sur le plan politique par contre, il fournit à ceux qui veulent stigmatiser les musulmans et leur appliquer une politique d’exception, toutes les justifications discursives dont ils ont besoin, tout en rendant les musulmans premiers responsables de la condition qui leur est faite. Plus grave encore, il accepte de jouer une fonction centrale dans l’échiquier politique de réorganisation du culte musulman sous contrôle de l’État, alors même qu’il se sait minoritaire et sans la moindre base de légitimation. C’est là que ce qui était une opinion parmi d’autres devient un instrument de normativité politique (la définition du « bon islam » adoubé par l’État) et que ce qui relevait du choix personnel devient quelque chose qui nous engage tous, si on l’accepte en regardant ailleurs.

Mais pour être juste, revenons sur le fond de l’idée centrale de cette théologie de la minorité, que je critique ici :

Est-ce à dire que les musulmans, en êtres humains agissants, n’ont pas de responsabilité sur le monde dans lequel ils vivent et qui est, en partie, le fruit de leurs actions ?

Absolument pas, ni angélisme ni diabolisation. Choc : les musulmans sont tout simplement des êtres humains.

Est-ce à dire qu’il n’existe pas de musulmans intolérants qui, par leur mauvais comportement, font passer leur marginalité pour une norme et servent d’épouvantails utiles à tous ceux qui veulent stigmatiser les musulmans ?

Non, ils existent bel et bien, même si leur importance est numériquement sans rapport avec celle qui leur est donnée dans les médias. 

Est-ce à dire que, dans un monde où tant d’importance est donnée aux apparences, il ne faut pas dans le même temps se préoccuper de sincérité et d’intériorité dans notre foi ?

Non.

Est-ce à dire que, entre toutes les pratiques de l’islam, il n’est pas nécessaire de distinguer des priorités et de donner à chaque acte sa juste mesure ?

Non plus.

Il n’est nullement question de tout cela : la majorité des musulmans considère que la foi est un acte intense d’intériorité dont les pratiques bien construites revêtent parfois une extériorité. La majorité des musulmans considère également que le bon comportement, le respect de son prochain et le sens de la mesure sont une conséquence directe et indispensable d’une foi bien construite. Et la majorité des musulmans fait tout ce qu’elle peut, un jour après l’autre, pour être porteuse de quelque chose de positif dans la société où elle vit, sans demander la moindre exception mais en visant une inclusion tranquille, en toute dignité.

Dès lors, quel est le problème ?

Le problème est que toutes ces belles choses qui constituent la pratique et la spiritualité musulmanes devraient être des conséquences consenties de la foi des croyants… et non une condition préalable au respect de leurs droits et de leur dignité.

Et c’est précisément là que l’on diffère.

 

Acte III : le cœur du problème

Cette théologie de la minorité devient coupable lorsqu’elle légitime l’oppression des musulmans. Elle n’est dès lors plus uniquement une opinion parmi d’autres, mais celle que des groupes politiques utilisent pour silencier puis criminaliser les autres sensibilités, en justifiant des politiques d’exception à leur encontre, dans le silence complice le plus total, quand des milliers de leurs coreligionnaires font l’objet de mesure discriminatoires et liberticides.

En demandant aux musulmans de se comporter non plus en fonction de leurs aspirations profondes et libres, mais en fonction de l’obligation politique qui leur est faite, on sort du cadre de la dignité pour rentrer dans celui d’une égalité conditionnelle qui tend à l’aliénation.  

L’aliénation, c’est quand des êtres humains sont dépossédés d’une part constitutive de ce qu’ils sont et de ce en quoi ils croient, par injonction politique, par intériorisation de leur oppression ou par condition de leur survie. Fort heureusement, cette dernière forme de l’aliénation n’est pas une réalité en France, mais les deux premières le sont :

Il existe bien une injonction politique à l’invisibilisation, à la minoration, au contrôle et à l’exclusion des musulmans, agitée de l’extrême droite jusqu’à la gauche dite républicaine… et il existe bien des musulmans qui ont intériorisé eux-mêmes cette injonction pour en faire une des motivations de leur comportement, en enjoignant leurs coreligionnaires à la « normalité », à la « pudeur », à la « discrétion », non plus comme des valeurs cardinales de leur spiritualité (comme nous l’avons vu plus haut, ces valeurs font bien partie de notre foi), mais comme condition de leur acceptabilité dans le pays où ils sont nés et qu’ils contribuent pourtant à définir et à faire vivre.

Sans surprise, c’est ce courant idéologique qui est retenu par l’État, comme nouvel interlocuteur sur la réorganisation du culte musulman selon ses vœux (ne parlons plus jamais de laïcité, sauf pour relever avec un amusement las que sa réalisation effective est inversement proportionnelle à son invocation discursive), en cherchant à financiariser le culte musulman pour mieux le contrôler idéologiquement.

Sans surprise non plus, c’est ce courant idéologique qui a été totalement muet et absent, lorsque des milliers de familles musulmanes innocentes étaient persécutées durant l’état d’urgence, accusées à tort de connivences avec le terrorisme, du simple fait de la visibilité de leur pratique religieuse, ou quand de manière cyclique, des polémiques islamophobes agitent le pays, aboutissant à l’exclusion sans cesse grandissante des femmes musulmanes qui portent un foulard, ainsi que la criminalisation constante des hommes de confession musulmane.

Sans surprise enfin, c’est ce courant idéologique qui est adoubé par une large partie des élites françaises, puisqu’il produit le discours maintenant et justifiant leur stabilité, tout en faisant passer les autres sensibilités musulmanes pour arriérées, dissidentes, intransigeantes, extrêmes, mal éduquées, incapables de voir toute l’intelligence et le caractère visionnaire… d’une pensée qui, pourtant si savante, ne semble pas tenir compte de l’histoire, de la statistique, de la sociologie ni du droit élémentaires.

 

Acte IV : une faute que nous paierons tous

On laissera aux théologiens qualifiés et diplômés (plutôt qu'aux autodidactes - fussent-ils convaincus de leur propre "grandeur") le soin de déconstruire, à partir de leur expertise, les limites religieuses d'un tel avis. 

Reprenons donc posément ce qui, à mon sens, rend cette position fautive :

C’est une faute historique, puisqu’à chaque fois qu’une minorité musulmane a (pour des raisons même légitimes) accepté l’invisibilisation et l’aliénation, ils furent persécutés jusqu’au dernier. Ce fut notamment le cas des musulmans d’Espagne au moment de la reconquista, dont on peut suivre, à travers les archives du Languedoc-Roussillon, la lente et douloureuse disparition, à mesure que, de village en village, les familles musulmanes étaient obligées de se dissimuler, d’abandonner leur foi, puis étaient rejetées, jusqu’à ce que dans les actes de naissance, de baptêmes de reniement puis de décès, on ne trouve plus trace d’eux. Ce fut également le cas des Tatars dans l’Est de la Pologne, dont l’assimilation parfois forcée ne laisse aujourd’hui d’eux, après plusieurs générations, que quelques mosquées en bois (où l’on prie occasionnellement pour montrer aux touristes) et un vague souvenir de mots Arabes rattachés à l’islam.

C’est une faute juridique, car dans notre système de droit positif, être une minorité numérique ne résulte pas en une minorité légale ou politique. Même si une personne était seule à participer d’une appartenance (ethnoculturelle, religieuse ou autre), elle aurait 100% de ses droits de citoyen. Si cette question juridique est si importante, c’est qu’elle est la dernière ligne de défense institutionnelle quand un pays bascule dans ses passions tristes. La loi, avec toutes ses fragilités, est une digue qui permet de résister quand des vagues de haine se déversent et qu’il faut sauver l’essentiel, en attendant l’apaisement. C’est précisément ce à quoi se sont attelées des associations comme notamment le CCIF et la Ligue des Droits de l’Homme, ainsi que les mouvements de l'antiracisme politique qui ont aidé à sensibiliser et à éveiller les consciences sur ces sujets, quand d’autres s’interrogeaient sans honte sur la responsabilité des musulmans dans leur propre exclusion…

C’est une faute statistique, car elle va à l’encontre de la réalité des racismes, en Europe comme ailleurs. Aucune minorité n’a reçu plus de tolérance en échange de sa minoration et de son invisibilisation. Toutes les études montrent exactement le contraire : ainsi par exemple, dans les pays d’Europe de l’Est où l’antisémitisme revêt des formes structurelles, les communautés locales qui ont cherché à rendre leur pratique ou leur appartenance plus discrètes n’ont pas vu les discriminations et les violences qui les visent diminuer. L’antisémitisme s’est tout simplement adapté aux nouvelles formes de présence et de socialisation des communautés juives, développant ainsi la rhétorique de « l’infiltration » en lieu et place de celle de la « provocation ». Il en va de même pour les musulmans en France : celles et ceux qui ont une forme de visibilité (vestimentaire ou autre) sont visés et mis en cause sur le mode de « l’islamisation », de la « provocation » et de la « conquête islamique » dans les « territoires perdus de la République » où ils « imposent la shari’a », tandis que celles et ceux qui ont justement des formes de pratique plus discrètes sont accusées « d’entrisme », de pratiquer la « taqiya », de subvertir les espaces dans lesquels ils sont en pratiquant un « double discours » ou un « islam politique »… et au final, les deux sont visés par des phénomènes d’exclusion, de stigmatisation et d’inégal traitement. À titre d’exemple : les femmes musulmanes qui portent le foulard sont plus souvent discriminées à l’accès (au travail, au service, au loisir, au sport, etc.) sur une base religieuse, tandis que celles qui ne le portent pas sont plutôt visées dans leur évaluation professionnelle, dans leur accès aux promotions ou dans leur traitement académique. On voit donc qu’il faut rappeler (même si c’est d’une trivialité confondante pour quiconque a étudié la phénoménologie des racismes et des discriminations) que le comportement des communautés visées est sans rapport causal avec le passage à l’acte et la stigmatisation dont ils font l’objet. En d’autres termes, ce n’est pas la visibilité du foulard, de la kippa, de la barbe ou du turban qui pose problème, mais la construction raciste qu’en font ceux qui veulent les exclure et les interdire, pour viser celles et ceux qui les portent. 

 C’est enfin une faute politique, car en vérité, quel type de citoyen construit-on lorsqu’on l’incite à se minorer, à s’humilier, à se cacher, à renoncer à une partie de ses aspirations pour complaire aux lubies politiques du moment ? Quel futur prépare-t-on lorsqu’on enseigne à nos enfants comme à nos frères et sœurs qu’il y a quelque chose de coupable à être fiers de ce qu’ils sont ? Quelle dignité vise-t-on lorsque on fait de notre religion, l’islam, un sujet d’aliénation plutôt que de fierté, en étant plus soucieux de se justifier vis-à-vis de gens qui n’ont que faire de notre bien, plutôt que de se réaliser par nous-mêmes sur le plan spirituel, personnel, familial, professionnel et collectif, avec l’ensemble de nos concitoyens ?

 

Acte V : Pour s’en sortir

Sur l’islam et sur les musulmans, les commentateurs ont tellement dit n’importe quoi pendant des années qu’on a fini par s’habituer au traitement indigne de ces questions. Au début, on se dit que c’est tellement grotesque qu’il vaut mieux ne même pas relever. Puis ce qui était impensable devient marginal. Ce qui était marginal devient minoritaire. Et ce qui était minoritaire, dans la pression et la furie politique du moment, en vient à devenir possible, voire acceptable.

Et c’est comme ça qu’en 15 ans, on est passés de « tiens, faisons une loi interdisant le hijab à l’école pour protéger les filles qui seraient forcées à le porter » à « le halal et le foulard sont des marqueurs islamistes » et « identitaires », tandis que tous les imams et cadres musulmans sont sommés de se justifier et de légitimer l’oppression de leurs coreligionnaires, comme préalable à leur acceptation, fut-elle précaire. Quelle humiliation.

Pour mesurer la nature grotesque et gravissime d’une telle position, imaginons qu’elle soit appliquée à d’autres groupes :

En suivant ce raisonnement, face au sexisme toujours présent dans notre société, les femmes ne sont-elles pas elles-mêmes les premières responsables de leur condition ? Compte tenu de la pression sexiste dans le pays, ne devraient-elles pas, « dans un souci d’apaisement », être plus « discrètes » ? plus « pudiques » ? plus « gentilles » ? plus « normales » ?

Nos concitoyens de confession juive ne devraient-ils pas « faire un effort » ? Ne font-ils pas un usage « identitaire » de la viande casher et de la kippa ? Ne devraient-ils pas, eux aussi, « comprendre les peurs » et le rejet qui les vise en se « remettant en question », pour éviter de « faire le jeu » de l’antisémitisme ?

Même pour les besoins de la démonstration par l’absurde, j’ai répugné à écrire ces lignes mais on voit immédiatement ce que ce raisonnement a d’ignoble. Dès lors, par quel sombre stratagème ce qui serait totalement (et à juste titre) inacceptable pour d’autres devient-il une possibilité voire une nécessité s’agissant des musulmans ? Quel niveau d’aliénation un être humain peut-il atteindre pour s’imposer, à lui-même comme à ses enfants, un tel discours s’agissant de sa foi ?

On le voit, ces questions appellent de coupables réponses.

Et même malgré cela, je considère que chacun est libre de penser ce qu’il veut.

Si, dans la France de 2019, des musulmans pensent que les musulmans sont les premiers responsables de leur condition, qu’il existe un seuil d’invisibilité et de discrétion en dessous duquel ils seront finalement tolérés par les racistes, qu’il est mal de lutter contre les discriminations et les actes islamophobes parce que ça crispe les élites, que quelque part les femmes qui portent un foulard et les hommes qui ont une barbe en font un peu trop, que défendre ses droits et sa dignité c’est de la « victimisation » (mais par contre, s’écraser lamentablement, c’est du "courage"), qu'il faut éviter de respecter des prescriptions religieuses "par politesse" et se cacher tel un "animal" dans un "environnement qu'il découvre" (même si c'est le sien), qu’il faut montrer qu’on respecte la loi parce qu’apparemment on est cinq millions de musulmans en infraction, qu’il faut respecter la liberté d’expression de ceux qui nous insultent mais si on leur répond c’est « jeter de l’huile sur le feu », qu’il faut donner des gages de loyauté à une société que nous construisons chaque jour au côté de nos concitoyens, qu’il faut s’intégrer dans un pays où pourtant nous sommes nés, qu’il faut se taire pour l’instant mais « t’inquiète une fois au top on changera les choses de l’intérieur » (lol, j’ai déjà vu ce film), qu’on a besoin de l’État pour s’organiser parce que nous les Arabes et les Noirs on est des incapables et on a besoin de la permission… alors grand bien leur fasse et vraiment, très bon courage à eux.

Mais qu’il nous soit permis de penser autrement.

Plutôt qu’une théologie de l’aliénation, nous avons choisi une citoyenneté de libération.

C’est parce que nous sommes des citoyens à part entière que nous n’acceptons pas la moitié de notre droit. C’est parce que nous sommes des êtres humains à part entière que nous ne renonceront à rien de notre foi.

Nous ne sommes pas en colère mais déterminés.

Nous ne sommes pas en défiance mais indépendants.

Nous n’agissons pas contre l’État ni qui que ce soit d’autre, mais pour les musulmans et le bien commun. Et si certains sont incapables de faire la différence entre les deux, c’est peut-être qu’ils ont depuis longtemps oublié que, plus que sa docilité, c’est sa liberté qui fait le citoyen.

Donc nous sommes libres. Libres de nous organiser comme bon nous semble pour prendre en charge les questions qui nous concernent en premier lieu, dans la structuration de notre culte, tout en maintenant vis-à-vis de l’État un dialogue franc et constructif. Libres de nos peurs, parce qu’on se respecte suffisamment pour être convaincus de notre capacité collective à réaliser les plus beaux des projets, de la même manière que nous le faisons déjà dans notre vie personnelle, professionnelle et citoyenne. Libres de vivre notre foi sans plus jamais avoir honte de la porter dignement, sans arrogance mais avec fierté. Libres de transmettre l’islam à nos enfants comme un cadeau et non comme un fardeau. Libres de tenir face aux élites politiques un discours de vérité, même quand ça leur déplait, parce qu’on tient suffisamment à l’avenir de notre pays pour ne pas le laisser sombrer en excusant le pire. Libres de faire valoir nos droits, avec la même énergie que nous mettons à accomplir nos devoirs, en refusant l'instrumentalisation politique de notre condition pour agir, positivement et utilement, à partir de la société civile. 

 

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