Consultation des Musulmans : Et maintenant ?

Dans cette tribune, 7 membres du groupe de travail qui a mené la consultation des musulmans de France reviennent sur les étapes de leur démarche et la suite du projet. Ils dressent également un diagnostic des manoeuvres de récupération et de contournement initiées par le gouvernement, au travers de réunions préfectorales organisées à minima durant la période estivale.

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Si l’objectif de la grande #ConsultationDesMusulmans avait été de pousser l’État et les acteurs du culte musulman à sortir de leur immobilisme, il aurait été atteint. Fort heureusement, notre démarche ne s’inscrivait pas une fois de plus dans la réaction, mais dans la construction sereine et déterminée d’un projet d’ensemble.

Il est néanmoins intéressant d’observer et d’analyser à ce stade les réactions et réajustements que ce projet a générés. 

Depuis son lancement le 10 mai 2018, la consultation que nous avons initiée a connu un franc succès et, fait historique, elle a permis à des dizaines de milliers de musulmans, partout en France, de s’exprimer et d’entamer un travail de fond pour repenser la manière dont leur religion pourrait s’organiser, de manière constructive et indépendante.

Sans surprise, une telle initiative a créé une onde de choc au sein de structures qui, jusque-là, avaient peiné à montrer une volonté réelle de changer les choses. Du côté des grandes fédérations, nous avons consacré des efforts majeurs afin de les tenir au courant et de les impliquer dans la démarche tout au long de la consultation, convaincus que c’était l’occasion pour elles de s’émanciper du contrôle politique des états, afin d’œuvrer au service des musulmans. Cette politique de la main tendue envers les structures existantes répond non seulement à un impératif stratégique, mais aussi à un principe éthique de travail en bonne intelligence, dans l’intérêt commun.

Sans surprise non plus, celles-ci n’ont pas saisi l’occasion, convaincues pour la plupart que le gouvernement les préserverait dans un rôle honorifique au sein du CFCM et attendant, avec une ferveur presque religieuse, la confirmation d’un tel rôle, quitte à subir des humiliations répétées, dont la dernière fut l’absence du Président de la République à leur iftar annuel et la présence « pour le thé » de ministres venus offrir, une fois de plus, de courtoises instructions et de vigoureux rappels républicains. On apprend également qu’une « consultation des musulmans » serait prévue par le CFCM… pour laquelle nous lui souhaitons le meilleur des succès.

De son côté, l’État s’est comporté exactement comme prévu : après s’être muré dans le silence et minimisé l’importance de la consultation, le gouvernement a retardé ses annonces sur « l’islam de France » et, un miracle (ou une récupération) n’étant jamais impossible, voici que le gouvernement souhaite lui aussi « consulter » les musulmans, au travers d’une grande concertation menée par… les préfets. 

Aidé par des conseillers sans doute forts de leur expérience auprès des musulmans (sic), l’État entreprend de créer des structures satellites, chargées de prendre progressivement possession de l’argent provenant des dons des musulmans et de ponctionner le marché du halal, afin d’imposer ensuite ses imams et sa vision de l’islam, sur le temps long. 

Entre rire et exaspération, on ne sait même plus ce qui choque le plus : 

  • Que le gouvernement garant du « nouveau monde » soit structurellement si conservateur qu’il en devient incapable de prendre en compte de nouvelles réalités
  • Que l’État piétine allègrement le principe de laïcité pour s’ingérer dans la gestion du culte musulman et, de manière si peu détournée, cherche à prendre le contrôle de l’argent des fidèles pour mieux leur dicter ses choix idéologiques et politiques 

Ou

  • Que le gouvernement et ses conseillers soient tellement à court d’idées que le seul dispositif qu’ils ont été capables de concevoir pour légitimer un « plan islam » déjà acté en amont, a été d’organiser des simulacres de consultation, lors desquels les préfets convoquent les quelques dignitaires musulmans locaux avec lesquels ils sont déjà en relation, pour leur administrer de (non moins) vigoureux rappels (tout aussi) républicains qu’à leurs collègues à l’échelle nationale.

Dans plusieurs de ces rendez-vous départementaux qui ont déjà eu lieu, le même scénario se répète : les mêmes personnes sont invitées, les mêmes discours, les mêmes rappels fermes, la même incapacité à traiter les musulmans sur un pied d’égalité et finalement la même volonté de les contrôler.

Triste, mais tellement attendu.

À l’heure où notre démarche de #ConsultationDesMusulmans passe à une phase de projet opérationnel, il faut bien tenir compte de ce contexte. Non pas pour « réagir », une fois de plus à un agenda que d’autres ont décidé pour nous, mais justement pour prendre conscience que cette fois, c’est au contraire nous qui choisissons notre tempo et nos modalités d’action.

C’est bien nous qui, avec des dizaines d’autres personnes, avons exprimé le besoin de fédérer les musulmans autour de problématiques communes, en leur demandant leur avis puis en agissant à leur service.

C’est bien les musulmans qui, dans toute leur diversité, ont dressé un constat équilibré de la situation actuelle, en identifiant des besoins clairs et en formulant des propositions pour y répondre.

C’est donc enfin nous qui, collectivement et pour la première fois de notre histoire récente, sommes dans une situation réelle d’autonomie stratégique et opérationnelle, plutôt que dans la réaction émotionnelle, avec toutes les responsabilités que cela convoque.

C’est justement parce que nous sommes très conscients de ces responsabilités que nous respecterons strictement les engagements que nous avons pris, ainsi que le timing initialement prévu :

  • Pendant l’été, le comité scientifique planche sur les résultats de la consultation, avec les premières analyses rendues publiques dès la rentrée

 

  • Le groupe de travail de la consultation se concentre sur des feuilles de route et des plans d’action thématiques, sur chaque besoin identifié lors de la consultation

 

  • Nous amplifions notre travail de terrain auprès des associations et mosquées qui ont soutenu la consultation, afin de renforcer l’élan fédérateur

 

  • Nous maintenons une main tendue en direction de toutes les structures et associations qui veulent faire preuve de bonne volonté et agir au service des musulmans, dans un esprit d’indépendance et de co-construction. 

À la rentrée, nous rendrons compte minutieusement de ce travail mené, en proposant aux musulmans un projet d’action, répondant aux besoins exprimés et les mobilisant. Pour chacun de ces besoins, nous avons des propositions actionnables, très claires et très concrètes à partager, qui seront rendues publiques lors de la conférence de rentrée, et dont la primeur sera logiquement réservée aux participants de la consultation.

À notre échelle, nous aurons alors accompli notre mission de réflexion, d’analyse et de mobilisation autour de ces enjeux communs. 

Il appartiendra ensuite aux musulmans de décider de ce qu’ils souhaitent faire.

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Pour le groupe de travail de la #ConsultationDesMusulmans :

Feiza Ben Mohamed, journaliste

Youssef Achmaoui, imam

Mohamed Ennassiri, membre fondateur du Réseau Simplement Solidaire et d'OT1 TV

Anass Patel, expert en finance éthique

Naziha Mayoufi, professeure

Smaïn Bendjilali, imam

Marwan Muhammad, statisticien

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