Le grand basculement (à propos du vote ouvrier et de l’extrême-droite)

On entend souvent que le Rassemblement national est désormais le premier parti ouvrier mais que se cache derrière cette affirmation ? Tentative d'analyse du basculement qui s'est produit depuis quelques décennies et pistes pour enrayer la très résistible dynamique du RN.

Il y a quelques jours, la loi dite Sécurité globale a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. Si sa promulgation en l’état est encore loin d’être acquise – la navette parlementaire, la mobilisation contre la loi et le Conseil constitutionnel pourraient de manière assez probable avoir raison d’une bonne partie de son contenu – ce premier vote a permis de clarifier un peu plus la situation politique dans le pays. À l’heure où nous connaissons une crise sanitaire de grande ampleur qui, selon toute vraisemblance, débouchera sur une crise économique et sociale non moins grave, le pouvoir a décidé de voter de concert avec les élus estampillés Rassemblement National cette loi scélérate.

Ce faisant, le pouvoir en place ne fait que paver un peu plus la voie à l’extrême-droite pour une arrivée au pouvoir qui pourrait bien se matérialiser en 2022, bien que l’horizon de l’élection soit encore lointain et que de ce fait il soit très compliqué de faire le moindre pronostic. Comme à son habitude le RN se contente de ne pas trop s’exprimer mais engrange tout de même des succès électoraux comme le souligne bien Geoffroy de Lagasnerie dans son dernier ouvrage. Dans sa rhétorique de campagne, le parti d’extrême-droite ne cesse de se revendiquer comme premier parti des ouvriers, ce qui est le fruit d’un basculement essentiel dans la sociologie politique de notre pays, basculement qu’il parait fondamental d’étudier pour mieux le contrer.

RN premier vote ouvrier, vraiment ?

 

À chaque fois ou presque qu’un micro lui est tendu, Marine Le Pen n’hésite en effet pas à rappeler que son parti est en tête chez les ouvriers. Peu importe si le RN se retrouve muet ou presque dès lors qu’un conflit social éclate dans le pays – exception faite de la démagogie habituelle lors des campagnes électorales – peu importe si son positionnement était ultra-libéral dans les années 1980 sous la houlette de Jean-Marie Le Pen et peu importe que la ligne Philippot ait finalement été écartée, le parti contribue d’engranger des résultats importants chez les ouvriers et les employés. L’enquête sociologique menée par Ipsos et Sopra Steria (à retrouver dans l’onglet ‘aller plus loin’ et évidemment à prendre avec les pincettes habituelles) à propos du premier tour de l’élection présidentielle de 2017 le confirme, les suffrages de ces deux catégories de la population se sont en priorité portés sur la candidature de Marine Le Pen.

Enquête sociologique sur le 1er tour de l’élection présidentielle de 2012

Faut-il pour autant s’arrêter à ces chiffres et laisser les représentants du RN claironner comme ils le font ? Je crois au contraire qu’il faut pondérer ces chiffres (et cette avance bien réelle dans ces catégories de la population) par l’abstention importante des ouvriers et employés de telle sorte que les 37% d’ouvriers ayant porté leurs suffrages sur Madame Le Pen sont bien moins révélateurs, à mon sens, que les 36% de retraités ayant voté pour François Fillon dans la mesure où l’abstention chez les ouvriers et employés est la plus forte tandis que celle des retraités est la plus faible. Si l’on s’intéresse aux inscrits c’est en réalité 26,2% des ouvriers qui ont voté pour la candidate RN (contre par exemple 31,3% des retraités en faveur du candidat LR). L’on comprend dès lors rapidement que si elle arrive en tête dans cette catégorie de la population, elle est loin d’agréger les suffrages de la majorité absolue des ouvriers – sans compter qu’un certain nombre de personnes ne sont même pas inscrites sur les listes électorales, nombre par définition complexe à évaluer.

Enquête sociologique sur le 1er tour de l’élection présidentielle de 2017

 

Abandon de la « gauche »

 

Une fois que l’on a dit cela, on peut continuer à se raconter des histoires et expliquer qu’après tout le vote ouvrier n’est pas si fortement en faveur de l’extrême-droite. Il me semble plus courageux d’acter le fait que l’extrême-droite soit aujourd’hui en tête parmi la classe ouvrière et de s’atteler à la combattre réellement pour récupérer le vote ouvrier. Comment, en effet, expliquer ce basculement rapide à l’échelle historique du vote ouvrier (au moins en partie) vers l’extrême-droite sinon par l’abandon de cette classe par la gauche dite de gouvernement ? – qui est on l’aura bien compris la gauche de droite.

De la « parenthèse » ouverte en 1983 et jamais refermée depuis de la part du Parti Socialiste à la fameuse note Terra Nova lui recommandant de ne plus rechercher le vote ouvrier en passant par les multiples forfaitures des derniers pouvoirs soi-disant socialistes dans ce pays s’esquisse un tableau de fond expliquant ce basculement. L’abandon de la classe ouvrière concomitant de ce mariage avec le néolibéralisme débridé est la raison principale de ce basculement qui est l’une des grandes composantes politiques de ces vingt-cinq dernières années (en 2012 par exemple au premier tour, François Hollande rassemblait chez les ouvriers 28% des suffrages exprimés, le RN ‘seulement’ 29%). Marine Le Pen a bien saisi qu’il s’agissait là d’une opportunité historique pour son parti étant donné, jusqu’à 2017, de la faiblesse inouïe de la gauche de gauche pour préempter une partie importante du vote ouvrier.

Enquête sociologique sur le 1er tour de l’élection présidentielle de 2012

Le mirage social du RN

 

Sautant sur l’occasion, le FN puis RN a réorienté son discours. Historiquement porteur des revendications du petit patronat et des revanchards de l’Algérie française – pour résumer à gros trait, de ce sud-est de la France qui continue à voter pour lui uniquement ou presque pour des raisons identitaires – le parti d’extrême-droite s’est progressivement transformé en héraut des victimes de la mondialisation et du libre-échange, gagnant notamment des voix dans le nord de la France, là où la gauche recueillait des résultats importants par le passé. La ligne Philippot, à savoir un souverainisme adossé à une prétendue lutte contre les inégalités, a permis au RN d’engranger des voix dans le monde ouvrier.

Ce faisant, il a réussi à insérer dans la tête d’un certain nombre de personnes qu’il était réellement en faveur d’une baisse des inégalités ou d’une mise au pas de la finance si bien qu’il n’a même plus besoin de faire campagne pour que cette croyance se diffuse. La réalité est pourtant bien différente. Si les membres du RN, Marine Le Pen en tête, sont si discrets dès qu’un conflit social éclate (SNCF, ordonnances Macron, réforme des retraites) ce n’est pas par simple opportunisme mais bien parce qu’ils n’ont aucunement le souhait de remettre en cause l’ordre établi. À cet égard l’exemple des Gilets jaunes est particulièrement riche d’enseignements puisque le parti a d’abord apporté un soutien bruyant au mouvement lorsqu’il pensait que celui-ci se cantonnerait à une jacquerie fiscale avec un fond xénophobe pour rapidement se taire dès lors que des revendications sociales et démocratiques ont vu le jour.

 

Réactivation de la xénophobie

 

Dire que le RN propose un mirage social suffit-il à comprendre pourquoi une partie conséquente des ouvriers portent désormais leurs suffrages ? Ce serait une manière de se rassurer mais elle passerait, selon moi, à côté d’un élément important : la réactivation d’une xénophobie souterraine. Dans son argumentaire électoral et politique, le parti d’extrême-droite n’hésite jamais à explique que Jaurès ou d’autres figures historiques de la gauche auraient voté pour lui si elles étaient vivantes aujourd’hui. S’il est toujours malhonnête de faire parler, a fortiori voter, les morts cet argumentaire ne doit pour autant pas être pris à la légère.

Il est vrai si l’on s’intéresse à certains des discours tenus par les ténors du PCF à une certaine époque, l’opposition entre les ouvriers français et les ouvriers étrangers n’était pas toujours absente. De la même manière, l’immigration a été vue comme un moyen, pour le patronat, de tirer les salaires à la baisse, ce qui, dans une logique marxiste, s’entend tout à fait si l’on reste en mode capitaliste, mais plus si on sort de ce modèle économique. L’ensemble de ces affects xénophobes – et pas nécessairement racistes, la nuance est importante – sont en quelque sorte réactivé par le RN au sein de la classe ouvrière. C’est aussi contre cela qu’il faut lutter, ces tendances lourdes qui sont loin d’une prétendue innocence absolue des membres de la classe ouvrière.

 

Les luttes sociales pour casser la mâchoire d’airain

 

Dans Retour à Reims, Didier Eribon aborde ce sujet de la réactivation d’une xénophobie latente au sein d’une partie de la classe ouvrière. Il s’interroge sur les raisons du basculement et ajoute que pour lutter contre cette progression de l’extrême-droite – qui n’a rien d’irrésistible contrairement à ce que l’on entend souvent – la lutte sociale est un moyen pertinent. Remplacer la division identitaire par un clivage de classes permet effectivement de casser cette logique mortifère pour la classe ouvrière. Au sein de l’usine, lorsqu’un conflit social éclate, les affects xénophobes ne valent plus grand-chose à côté des affects de classe. Les ouvriers ensemble sont en lutte contre le patronat spoliateur. N’en déplaise à tous ceux qui souhaiteraient la lutte des classes enterrée, celle-ci existe encore.

Ce qui est vrai à l’échelle de l’entreprise l’est d’autant plus à l’échelle de la société. Ce n’est pas un hasard si l’extrême-droite se retrouve portée disparue dès lors qu’une mobilisation sociale d’ampleur voit le jour dans le pays. Elle n’a pour ainsi dire rien de différent à proposer que les pouvoirs déjà en place. La seule et unique manière de faire reculer substantiellement l’extrême-droite est donc, selon moi, de repartir à l’offensive sur les questions économiques et sociales, de réinstaller durablement un clivage de classes dans le pays et de, finalement, faire voler en éclats cette mâchoire d’airain dans laquelle on tente de nous enfermer entre néolibéralisme d’un côté et fascisme de l’autre. Ce sera, à mon sens, soit cela soit à terme la fusion déjà commencée entre les deux têtes de l’hydre.

[Dans la continuité du travail entrepris sur ce blog (et dans une volonté de diversifier les supports pour faire avancer les idées en lesquelles je crois), j’ai rédigé un roman mêlant sociologie, politique et description de Marseille. Le premier chapitre est en accès libre via ce lien pour celles et ceux qui souhaiteraient avoir un aperçu avant de passer le pas de l’achat. Pour acheter le livre c’est par ici, n’hésitez pas à me faire des retours pendant ou après votre lecture]

 

Pour aller plus loin:

Les classes populaires et le FN: explication de vote, Ouvrage collectif coordonné par Willy Pelletier & Gérard Mauger

1er tour présidentielle 2012 Comprendre le vote des Français, Ipsos

Sortir de notre impuissance collective, Geoffroy de Lagasnerie

1er tour sociologie des électorats et profils des abstentionnistes, Ipsos-Sopra Steria

Retour à Reims, Didier Eribon

 

 

Billet initialement publié sur marwen-belkaid.com

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