Vingt ans après, un fiasco nommé euro

Il y a un peu plus de vingt ans, l'euro entrait en vigueur. Alors qu'il devait constituer une forme d'apogée de la construction européenne, il s'est rapidement révélé être un fiasco dont le désastre ne cesse pas d'empirer.

A quoi reconnait-on un fiasco ? L’on peut bien sûr tirer des bilans longs comme le bras, peser les avantages et les inconvénients puis constater que ces derniers sont largement excédentaires ou encore interroger un large panel de personnes pour juger de la pertinence de telle ou telle mesure. Il est pourtant des sujets qui dépassent allègrement le simple cadre de la rationalité, pour entrer dans la case du symbole. Ainsi en est-il de l’euro, cette monnaie qui devait être l’horizon commun de tous les pays membres de l’Union européenne. A son lancement en effet, l’objectif était bel et bien qu’à terme l’ensemble des adhérents de l’UE finissent par l’adopter. Bien au contraire, la monnaie unique est progressivement devenue le symbole d’une union à plusieurs vitesses au fur et à mesure que des pays le refusaient.

Symboliquement, l’échec est patent. L’on pourrait alors objecter que 19 des pays de l’UE utilisent la monnaie unique et que cela représente une assez large majorité des membres de l’union. Pourtant, le deuxième coup de semonce symbolique contre la monnaie unique est bel et bien que ce qui était présenté comme l’aboutissement de l’union économique et, donc, monétaire vient de fêter ses vingt ans dans un anonymat presque total. Alors même que l’on aurait pu s’attendre à des célébrations en grandes pompes, nous avons assisté à un vingtième anniversaire rabougri, assurément en raison du fait que des célébrations grandiloquentes auraient sonné comme une insulte de plus à l’égard de bien des peuples qui souffrent horriblement de cette monnaie unique désormais considérée par beaucoup comme maudite ou néfaste.

La très fragile monnaie

 

Nous reviendrons par la suite sur l’ensemble des problèmes de souveraineté économique induits par la présence de l’euro dans les pays l’ayant adopté mais il me semble important avant cela de montrer à quel point cette perte de souveraineté n’a pas servi à grand-chose. L’on nous avait vendu une monnaie forte et puissante, capable de regarder le dollar les yeux dans les yeux selon l’expression consacrée par ses laudateurs. Il n’en est pourtant aujourd’hui rien. Ainsi que l’a rappelé la réinstauration des sanctions à l’encontre de l’Iran décidée par Donald Jr Trump, le dollar demeure la monnaie de référence et les pays européens ne peuvent rien faire d’autre que d’appeler leurs entreprises à cesser de commercer avec l’Iran parce qu’ils sont bien incapables de les protéger face aux amendes que ne manqueront pas de prononcer les Etats-Unis à leur encontre.

A la vue de la situation, d’aucuns pourraient objecter que la « dédollarisation » de la planète prendra du temps et qu’il faut, au contraire, encore approfondir l’UE et l’union monétaire en particulier pour parvenir à supplanter la monnaie étatsunienne – on remarquera que pour certains, dès lors qu’une politique ne marche pas ce n’est pas parce que celle-ci est absurde mais parce qu’elle n’a pas été menée assez profondément, là est sans doute la marque de fabrique des capitalistes depuis l’apparition de ce modèle économique. En réalité, la situation intrinsèque de l’euro est bien inquiétante et Matteo Salvini l’a de nouveau démontré dans l’une de ses dernières outrances. Il y a quelques semaines, le leader de l’extrême-droite italienne a effectivement dénoté en affirmant avec fracas que l’or déposé à la banque centrale italienne appartenait à l’Italie et non pas à la BCE. Comme le rappelle Martine Orange sur Mediapart, bien que l’or n’ait plus aujourd’hui la même importance que par le passé, la prise de position de Salvini n’est pas anodine et a surtout des conséquences très concrètes : si l’or appartient effectivement aux Etats et non pas aux banques centrales, il en va de même pour toutes les devises déposées dans les banques centrales. Tout ceci apporte une autre question, quelles sont les réserves de la BCE ? Sur quoi repose l’euro ? Puisque les réserves propres de la BCE ne représentent que 15% de l’ensemble des réserves propres de toutes les banques centrales de la zone euro, cela revient ni plus ni moins à dire que l’euro ne repose sur rien ou presque. Certes, jusqu’ici aucune attaque n’a été menée directement sur la monnaie par les marchés financiers, préférant attaquer les dettes des Etats membres, mais les coups de boutoir de Salvini viennent démontrer la désunion des banques centrales et donc la confiance érodée dans la monnaie unique.

 

Une monnaie sans armes

 

Par-delà les fragilités internes soulevées par les prises de position d’un Salvini qui n’a aucun intérêt à arrêter son travail de sape à l’encontre de la monnaie unique étant donné que va s’ouvrir la campagne pour les élections européennes et qu’il escompte bien tirer à nouveau parti du positionnement critique à l’égard de l’UE et de l’euro, ce dernier ne fait en réalité que payer le prix des erreurs monumentales en termes de macro-économie qui ont été commises au moment de sa mise en place. Alors même que l’ambition était soi-disant de concurrencer le dollar, l’euro ne dispose d’aucune des armes dont est normalement constituée une monnaie pour pouvoir lutter dans la guerre économique que se mènent les principales monnaies du monde.

En faisant le choix de rendre indépendante la BCE et en ne lui donnant pour seul objectif que de lutter contre l’inflation selon la vieille lubie allemande – nous y reviendrons – les concepteurs de l’euro lui ont coupé les ailes avant même qu’il ait pu s’envoler dans la compétition internationale. Alors évidemment, étant la monnaie d’une zone très riche et étant largement surévalué pour la grande majorité des pays composant la zone euro, il a réussi à se hisser parmi les devises les plus importantes de la planète mais la réalité est bel et bien qu’en l’état actuel des choses, en s’interdisant tout à la fois la dévaluation et en restreignant fortement la politique économique de ses pays membres, il s’empêche de réellement pouvoir peser. En somme c’est comme si un âne, dopé certes mais un âne quand même, s’essayait à la course de chevaux.

 

Déni de souveraineté et étouffement économique

 

Le corollaire de cette monnaie sans armes est assurément le fait que l’euro a été un moyen de dénier leur souveraineté économique et budgétaire aux pays membres de la zone. Les critères de Maastricht couplés à l’indépendance forcenée de la BCE ont rendu caduques et inefficaces toutes les politiques économiques qui forment les principales armes de la politique économique des Etats. Aucun ajustement, ni monétaire ni budgétaire, n’est permis dans la zone euro et ces critères sont fixés par des traités qui se surimposent aux choix démocratiques. On se rappelle effectivement l’épisode grec au cours duquel le président de la commission européenne avait expliqué qu’il ne pouvait pas y avoir de démocratie en dehors des traités européens (il aurait d’ailleurs pu arrêter sa phrase après le terme démocratie).

En vidant la souveraineté étatique de sa substance sans investir de réelle souveraineté européenne – qui serait soumise au vote – la construction européenne et son paroxysme monétaire ont finalement créé une forme de monstre technocratique et autoritaire permettant à l’oligarchie d’imposer ses vues et ses décisions aux Etats. Parce que, au-delà du déni de souveraineté, ce n’est ni plus ni moins qu’à un véritable étouffement économique auquel nous avons progressivement assisté. Alors même que l’euro est sous-évalué pour l’économie allemande – qui peut donc de facto profiter d’un avantage compétitif – celui-ci est fortement surévalué pour la majorité des pays qui pour demeurer compétitifs dans l’économie en l’absence des armes classiques de la dévaluation monétaire et du déficit budgétaire ont été forcés de pressuriser leurs populations en pratiquant une déflation salariale absolument scandaleuse. En somme les peuples européens sont en train de payer les excédents commerciaux de l’Allemagne.

 

Nommer le problème (l’Allemagne)

 

Parce que le problème de toute la construction monétaire est bel et bien symbolisé par l’Allemagne. Il ne s’agit pas de verser dans une germanophobie (le terme préféré des parfumés bien au chaud dans les salons parisiens pour décrédibiliser toute critique économique de la politique allemande) primaire mais bien plutôt de démontrer à quel point l’Allemagne, en défendant ses intérêts, entrainent tous les autres ou presque dans l’abîme. Si la BCE est indépendante et n’a pour seul mission que de contenir l’inflation c’est bien parce que l’Allemagne l’a exigé comme l’explique à merveille Fréderic Lordon dans La Malfaçon. Pour accepter la création d’une monnaie unique, l’Allemagne a effectivement exigé que ladite monnaie soit calquée tant sur ses intérêts que sur ses névroses.

C’est pourquoi nous voyons une monnaie totalement surévaluée pour la majorité des pays, c’est parce que c’est l’Allemagne qui tient les rênes. De la même manière, l’indépendance de la BCE n’est que la conséquence de la névrose collective allemande plaçant dans l’hyperinflation de 1923-1924 la cause unique de l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933. Le terme névrose peut paraître fort, il me semble pourtant juste. Dans l’idiosyncrasie allemande, cette peur panique de l’inflation est une véritable maladie, maladie qui rend l’Allemagne aveugle aux véritables raisons de l’arrivée au pouvoir du NSDAP, raisons qui tiennent moins à l’hyperinflation qu’à l’austérité menée par Heinrich Brüning au début des années 1930. C’est à l’aune de cette névrose qu’il faut comprendre le refus forcené des Allemands d’accepter une mutualisation des dettes, un allègement des critères de Maastricht ou une possible réorientation de l’UE et de la monnaie unique (le grand marronnier de ceux à gauche qui n’ont pas compris ou qui font semblant de ne pas comprendre que, pour le moment, il est impossible que l’Allemagne accepte une telle réorientation).

 

Assumer les conclusions

 

Une fois que l’on a écrit cela quelles conséquences et conclusions en tirer ? Il serait prétentieux de croire démêler tous les fils en quelques lignes et deux paragraphes mais il me parait clair que les principales conclusions sautent rapidement aux yeux. Dès lors que la position allemande n’est pas le fruit d’une posture ou d’une petite lubie mais bel et bien d’une névrose qu’il est aujourd’hui impossible à l’Allemagne d’enjamber – peut-être à l’avenir cela sera-t-il possible, cela serait une bonne nouvelle – l’on saisit rapidement que la fameuse réorientation de l’UE et de la zone euro est, au mieux, un vœu pieux et au pire une nouvelle forme de cynisme visant à faire gagner du temps sur la variation du thème du « encore un instant monsieur le bourreau ». Partout ou presque dans la zone euro les peuples se soulèvent contre une monnaie qui est plus synonyme de malheur qu’autre chose pour eux.

Bien entendu pour le moment les populistes de droite et les réactionnaires de tous bords tirent actuellement les marrons du feu mais la situation n’est-elle pas celle-ci en raison de la paralysie qui frappe la gauche face à l’énoncé de ces fameuses conclusions ? Effrayées comme le lapin devant les phares d’une voiture, nombreuses sont les personnes de gauche à refuser purement et simplement l’hypothèse d’une déconstruction de la zone euro et de la monnaie unique en ayant recours à l’argument apocalyptique du retour des guerres et autres tensions comme si la monnaie était la seule chose qui pouvait relier les différents pays entre eux – nous y reviendrons. Il s’agit donc, à gauche, de commencer à réellement préparer une stratégie du choc, notre stratégie du choc ainsi que l’appelle Lordon dans l’ouvrage cité plus haut ou telle que la met en scène le Monde diplomatique dans son édition de juillet 2018. Alors oui, cela créera certainement des troubles financiers voire la faillite de certaines banques. Il sera alors temps de les ramasser pour trois nouilles et deux grains de riz pour enfin purger le secteur bancaire, ce qui aurait dû être fait en 2007-2008 plutôt que de le renflouer sans aucune condition.

 

Les autres liens

 

Face à cette stratégie du choc nombreuses sont les belles âmes à s’insurger et s’offusquer. Promptes à nous expliquer qu’agir de la sorte c’est être belliciste et favorable aux tensions entre Etats-nations, celles-ci utilisent parfois des arguments bien peu sérieux. Faut-il alors comprendre que tous les autres pays du monde qui n’ont pas de monnaie unique vivent en autarcie et érigent des barbelés équipés de têtes nucléaires à leurs frontières ? Personne de suffisamment sensé ne se hasarderait à dire cela sans passer pour un guignol. Les partisans de la réorientation/approfondissement de l’UE nous expliquent aussi que la fin de la monnaie unique et le retour à des monnaies nationales ou communes vont à rebours du sens de l’histoire. Si l’on accepte (et c’est déjà un effort bien complaisant) de mettre de côté l’inanité d’un prétendu sens de l’histoire, ceux qui fustigent le retour aux Etats-nations semblent ne même pas se rendre compte que l’approfondissement qu’ils appellent de leurs vœux ne concourra précisément qu’à créer un nouvel Etat-nation, certes plus grand mais un Etat-nation quand même.

Plus intéressant encore est l’argument consistant à traiter de belliciste ou de favorable aux tensions quiconque aurait l’outrecuidance de remettre en cause l’euro. Je crois en réalité que les vrais bellicistes sont ceux qui tiennent ces propos précisément parce que si on les écoute il n’y a que le lien monétaire qui est capable de prévenir les guerres, un peu comme s’il n’existait pas d’autres liens entre les pays européens, comme si la fin de la monnaie unique devait signifier la fin de la libre circulation des personnes ou des échanges universitaires. En réalité, en agissant de la sorte et en brandissant cet argument, ils ne font que montrer à quel point ils considèrent que les pays européens sont des ennemis héréditaires qui ne peuvent être tenus ensemble que parce qu’ils partagent la même monnaie. Il va sans dire que cette vision est tout autant triste que scandaleuse. Qui de sérieux imagine vraiment que si, demain, l’Allemagne et la France ne partagent plus la même monnaie les touristes allemands seraient interdits de venir trainer leurs sandales et chaussettes sur la Côte d’Azur ou les Français leur arrogance dans les rues de Berlin ?

 

Pour une autre monnaie commune

 

Comme je l’ai dit un peu plus haut il me parait important d’assumer les conclusions de l’analyse et de rompre avec un modèle monétaire qui n’est plus soutenable pour le plus grand nombre. Faut-il voir ceci comme une conclusion ou plutôt comme une nouvelle introduction ? Je suis partisan de la deuxième option. Je l’ai dit, notre stratégie du choc ne tombera pas du ciel, elle doit être sciemment et savamment préparée ce sans quoi elle a toutes les chances d’échouer et de nous ramener à la case départ, la crédibilité en moins. Il ne me parait pas absurde de croire que nombreux sont les pays à être en accord avec la critique de l’euro et notamment du déni de souveraineté politique que celui-ci induit. Aussi s’agit-il de créer dès à présent les conditions de la convergence future et d’esquisser les premiers traits d’une future monnaie commune permettant de réellement peser dans l’économie mondiale.

Il serait mensonger de dire que ladite stratégie du choc ne comportera pas de turbulences dans un premier temps. Il ne faut pas oublier à quel point le capitalisme est effectivement capable de se défendre par le biais de ses thuriféraires dès lors qu’une alternative tente de s’opposer à lui et de montrer son inanité. Mais après tout, une vie austère de manière temporaire n’est-elle pas préférable à cette austérité sans fin ou ce sont toujours les mêmes qui se gavent pendant que la majorité crève la gueule ouverte ? Il me semble que oui. L’une de nos grandes tâches est donc d’œuvrer à la construction d’une convergence alternative au modèle en place en commençant par les pays du Sud souvent brocardés comme trop dépensiers et qui ont cultivé un profond ressentiment à l’égard de l’UE et de sa monnaie maudite. « Au cœur le plus sombre de l’histoire, écrit Camus dans Prométhée aux enfers, les hommes de Prométhée, sans cesser leur dur métier, garderont un regard sur la terre, et sur l’herbe inlassable. Le héros enchaîné maintient dans la foudre et le tonnerre divins sa foi tranquille en l’homme. C’est ainsi qu’il est plus dur que son rocher et plus patient que son vautour. Mieux que la révolte contre les dieux, c’est cette longue obstination qui a du sens pour nous. Et cette admirable volonté de ne rien séparer ni exclure qui a toujours réconcilié et réconciliera encore le cœur douloureux des hommes et les printemps du monde ». Luttons. Luttons encore et toujours. Luttons même jusqu’en enfers. Sinon nous serons perdus. Et quand bien même des difficultés se feraient jour, gardons en tête la magnifique phrase du même Camus, auteur dans L’Eté de cette phrase lumineuse qui doit guider nos pas : « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible ».

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