Le grand malentendu (sur l’intersectionnalité et la lutte des classes)

Depuis quelques jours le débat à gauche fait rage entre approche intersectionnelle et utilisation de la seule lutte des classes comme grille de lecture. Quelques mots, qui prennent encore plus de sens après mercredi, et pistes de réflexion sur le sujet

À peine la nouvelle année est-elle entamée qu’une polémique et des débats vigoureux ont surgi à la suite de la publication par le Monde Diplomatique d’un extrait du prochain ouvrage de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel. Intitulé « Impasses des politiques identitaires », celui-ci entend s’attaquer frontalement à l’intersectionnalité et aux logiques qui lui sont afférentes pour mieux réaffirmer que ce qui compte – et qui compte seulement – est la lutte des classes. À la suite de cette publication, les discussions se sont enflammées pour finalement déborder le simple cadre dudit article et fragmenter un peu plus la gauche.

Il serait aisé de balayer d’un simple revers de main les thèses avancées par les deux auteurs dans l’article – que je trouve, pour la plupart, bien peu rigoureuses notamment d’un point de vue sociologique, ce qui est d’autant plus surprenant lorsque l’on connait certains de leurs travaux passés – et de camper sur une position dure à leur égard et à l’égard de celles et ceux qui, à gauche (puisque c’est bien la seule chose qui m’intéresse et c’est dans cette optique et cette optique seule que je me place dans le développement qui va suivre), la défendent. Cela reviendrait à acter une forme de divorce irrémédiable, l’existence de deux gauches irréconciliables et de facto condamnées à la défaite étant donné la construction de l’échiquier politique et des processus électoraux contemporains. Au contraire, et plus que tout, il me parait primordial de refuser ce piège que nous nous tendons à nous-mêmes au sein de la gauche et de faire de ces positions divergentes une richesse et non une fragilité.

Intersectionnalité et négation de la lutte des classes, une fable

Avant toute chose, il me semble nécessaire de dissiper quelques malentendus à propos de l’intersectionnalité et des logiques qu’elle recouvre. Parmi les critiques régulièrement faites à son encontre, celui de nier la lutte des classes est à la fois le plus répété et le plus disqualifiant. Effectivement, en affirmant cela, les personnes qui tombent à bras raccourcis sur la logique intersectionnelle tente d’une manière ou d’une autre de démontrer pourquoi celles et ceux qui la défendent auraient quitté les rives de la gauche. Postulant que les militants intersectionnels ne s’intéressent qu’à des sujets (ici la race, là le genre, là encore l’orientation sexuelle) qui n’ont pas de lien avec la question économique et sociale de la lutte des classes, les contempteurs de l’intersectionnalité déforment bien souvent ce qu’elle est.

L’exemple, désormais bien connu parce que rabâché, de la femme noire bourgeoise qui serait, aux yeux des intersectionnels, plus opprimée que le SDF blanc illustre à merveille les apories de cette critique. Il en dit, en réalité, bien plus long sur celles et ceux qui l’utilisent que sur les personnes défendant une approche intersectionnelle. Cette dernière ne nie en aucun cas la lutte des classes mais propose de prendre également en compte – l’inévitable question de la hiérarchisation sera traitée plus bas – d’autres éléments que la classe sociale dans la logique dominants/dominés. Dès lors, postuler une indifférence à la lutte des classes de la part des militants intersectionnels est au mieux un contresens et de l’ignorance, au pire de la malhonnêteté intellectuelle visant à disqualifier des personnes ne pensant pas comme nous.

 

Intersectionnalité et stratégie de prise du pouvoir

 

L’une des grandes raisons du malentendu à propos de l’intersectionnalité réside assurément dans la volonté que d’aucuns ont de faire porter à celle-ci un rôle de prescriptrice des modes d’actions et de prise du pouvoir. Si la logique intersectionnelle s’applique à ajouter à la domination fondée sur la classe sociale, d’autres dominations fondées, elles, sur d’autres attributs qui peuvent ou non se combiner, elle n’est pas en elle-même un manuel relatant des modes d’action et des stratégies de renversement de l’ordre établi. C’est sans doute là l’une des grandes imprécisions à propos de cette logique, la traiter du point de vue de la stratégie politique et électorale quand elle est bien plus une forme de science sociale visant à rendre compte des causes de l’oppression.

En ce sens, opposer des arguments de stratégie politique à la logique intersectionnelle n’a pas plus de logique que de critiquer un ouvrage de sociologie au prétexte qu’il ne donnerait pas de mode d’emploi clé en main pour résoudre la situation qu’il se donne pour ambition d’étudier. C’est bien dans cet espace, dans ce jeu, que se niche peut-être la plus grande incompréhension entre bien de ceux qui la fustigent et l’intersectionnalité. Dire que la domination est protéiforme, qu’elle s’applique évidemment sur des critères de classe mais pas uniquement et que lesdits critères peuvent se combiner entre eux ne nous amènent pas plus loin que ce constat. C’est bel et bien à partir dudit constat qu’il s’agit d’articuler une stratégie politique (électorale ou non) visant à l’amélioration des conditions d’existence. En d’autres termes, si l’on voulait faire une métaphore, la logique intersectionnelle est l’un des outils au service de la lutte pour l’émancipation mais ne saurait en être l’alpha et l’oméga contrairement à ce que certains de ses contempteurs affirment qu’elle est aux yeux des intersectionnels.

 

Le capitalisme comme matrice des dominations contemporaines

 

Une fois que l’on a dit cela et pour peu que l’on souhaite être conséquent sur le sujet – c’est-à-dire aborder le débat sans doute central – il est compliqué de ne pas s’arrêter sur le sujet de la hiérarchisation des formes de domination. Parce que c’est bien là, me semble-t-il, le cœur des controverses à propos de cette question (une fois que l’on a définitivement balayé le mythe selon laquelle les intersectionnels ignoreraient la lutte des classes) si on veut la traiter de manière plus fine : la domination socio-économique, donc la domination capitaliste, est-elle plus ou moins importante que la domination fondée sur la race, le genre, l’orientation sexuelle, etc. ? C’est bien sur cette question que des divergences peuvent voir le jour au sein même de la gauche et se transformer parfois en fossé où règnent l’invective et les anathèmes, j’y reviendrai.

Pour ma part, je pense qu’il n’est pas possible de répondre à cette question dans l’absolu. Qui fonde quoi est effectivement fonction des contingences contemporaines dans lesquelles nous vivons. En d’autres termes, donner une réponse implique de se placer nécessairement dans un contexte et une configuration donnés, c’est-à-dire dans notre cas la France de 2021. Une fois ces éléments posés, il me semble que dans notre société c’est bien la domination capitaliste qui fonde et renforce les autres dominations de telle sorte qu’il est totalement possible d’avoir une lecture capitaliste de la domination raciste, genrée, d’orientation sexuelle de la même manière qu’hier il était possible d’avoir une lecture capitaliste de la colonisation (en cela qu’elle a permis aux économies capitalistes d’Occident de pratiquer une croissance extensive). Cela revient-il à dire qu’il faut mettre de côté l’intersectionnalité pour se concentrer uniquement sur la question de la lutte des classes ? Je ne le crois pas.

 

La nécessaire pluralité des mouvements pour diversifier les luttes

 

Une fois que tout ce constat a été établi, se pose désormais la question de la stratégie politique à mener pour renverser un ordre qui semble peut-être plus ancré que jamais sous la Vème République (que ça soit sous la forme du bloc bourgeois, de la droite autoritaire ou de l’extrême-droite identitaire). Parce que c’est en effet la question qui doit nous guider, comment parvenir à la victoire, sinon toutes ces discussions et ces débats ne visent qu’à se faire plaisir. Est-ce, dès lors, un problème que des groupements différents mais se rattachant tous à la gauche adoptent des modes de militantisme et des priorités différentes ? Nullement à mes yeux.

Au contraire, il vaut mieux se réjouir qu’une pluralité d’acteurs soit en mesure de porter des sujets différents afin justement de ne laisser aucun angle mort lorsque l’alternative de gauche arrivera effectivement au pouvoir. C’est assurément le meilleur moyen de le conserver une fois acquis. Notre principal atout, ou arme, est la force du nombre. Sans les masses, une rupture radicale avec l’ordre établi n’a que peu de chances (pour ne pas dire aucune) d’advenir et encore moins de probabilités de se maintenir au pouvoir sans se renier en cas de victoire. Plutôt, donc, de se chercher mutuellement des poux dans la tête dans de vaines luttes pour la pureté idéologique dans une forme de fuite en avant pour dire qui serait le mieux de gauche, il convient bien plus d’acter notre diversité pour mieux construire un large front dont nous aurons assurément besoin. En face ils ne nous attendent pas.

 

Rejeter l’anathème

 

Pour ce faire, chacun d’entre nous – et je m’inclus allègrement dans ce nous – devra de manière certaine faire des efforts et réfréner des réactions que l’on pourrait qualifier d’épidermiques. Se situer dans le même camp politique ne signifie assurément pas que nous soyons tous d’accord mais ce dont il est question pour les mois et les années à venir dépasse assez largement l’échelle de nos individus ou de nos groupes, l’on parle, et les mots sont ici pesés, de vies humaines d’autant plus dans cette période de pandémie gérée de manière erratique par le pouvoir en place. Ne pas être d’accord sur tout ne signifie pas être d’accord sur rien comme certains aimeraient nous le faire croire. La diversité de pensées, de pratiques et de modes d’actions peut être une richesse pour la gauche à la condition sine qua non de respecter ces différences et de s’écouter mutuellement.

J’ai effectivement la faiblesse de croire que ce qui nous réunit est immensément plus grand que ce qui nous sépare. Aussi est-il fondamental de rejeter les anathèmes et autres invectives au prétexte que la personne en face de nous – mais du même camp je reprécise une nouvelle fois la chose – n’a pas le même angle que le nôtre. Rejeter l’anathème ne signifie bien entendu pas pour autant tendre l’autre joue dans le cas où certaines limites seraient franchies. Préserver un embryon de travail commun nécessite effectivement d’être intransigeant avec les positions qui, loin de se préoccuper du fond, s’échinent uniquement à tenter de disqualifier un potentiel allié. Les intersectionnels ne sont pas des identitaires racialistes, pas plus que le Monde diplomatique ne se zemmourise au prétexte qu’il a publié un article qui ne nous convient pas. L’accusation de fascisme et la reductio ad hitlerium ont ceci de particulièrement dangereux qu’elles sont facilement et rapidement utilisables mais prennent du temps à être effacées.

 

Construire un bloc de gauche et éviter le piège

 

Ce qui nous rassemble excède largement ce qui nous sépare, je le répète. Faire de la question intersectionnalité versus lutte des classes le pivot des débats au sein même de la gauche française a pour conséquence de laisser le champ libre à la droite sous toutes ces formes. On peut continuer à essayer de se draper dans une prétendue pureté mais, je l’ai déjà dit, ce qui m’intéresse c’est de l’emporter et de renverser l’ordre établi. Le plus tôt sera le mieux. La mécanique de la domination donc la question économique et sociale sont des choses qui nous rassemblent. De la même manière que la question européenne est un piège visant à diviser la gauche, ce débat opposant lutte des classes et intersectionnalité est un piège, que nous nous lançons nous-mêmes cette fois-ci, qui a toutes les chances d’avoir les mêmes conséquences et in fine de permettre à l’ordre en place de se perpétuer voire de se renforcer.

C’est donc précisément sur ces questions économiques et sociales qu’il faut construire le bloc de gauche dans le pays. Emprunter l’escalier infernal que tentent d’imposer Macron et ses avatars en se centrant sur les questions d’identité est le chemin le plus sûr vers un nouvel échec cinglant. Si les conséquences d’un tel échec n’étaient pas la précarisation toujours plus grande d’une part croissante de la population, si les conséquences d’un tel échec n’étaient pas une aggravation de la situation sociale dans le pays, si les conséquences d’un tel échec n’étaient pas la perpétuation d’un modèle inique sans qu’il n’ait à faire de grand effort pour perdurer ces querelles ne seraient pas si graves. La réalité est pourtant tout autre et à force de se comporter comme si nous étions déjà au pouvoir avec le loisir de régler nos différends (qui pèsent moins que nos points communs) nous n’y accéderons jamais et continuerons à faire la courte échelle à la droite sous toutes ces formes. Avons-nous, oui ou non, le luxe de ces disputes ? Pouvons-nous, oui ou non, continuer à perdre du temps en se tirant mutuellement dans les pattes ? Souhaitons-nous, oui ou non, faire que nos cécités croisées soient l’assurance-vie du pouvoir en place ? En d’autres mots, voulons-nous, oui ou non, renverser l’ordre établi et instaurer une société plus juste, plus fraternelle et moins inique ? La réponse à toutes ces questions dépend collectivement de nous.

 

Pour aller plus loin :

Sortir de notre impuissance politique, Geoffroy de Lagasnerie

Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire

« Impasses des politiques identitaires », Gérard Noiriel et Stéphane Beaud dans le Monde Diplomatique de janvier 2021

Retour à Reims, Didier Eribon

Les Damnés de la terre, Frantz Fanon

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