ACAB ou Fuck le 17 (sur la police et sa critique)

Depuis plusieurs années, la place prise par l'institution policière est de plus en plus grande si bien que passer par la place Beauvau est devenu l'un des meilleurs accélérateurs de carrière politique. Derrière cette dynamique se niche avant tout la mutation du néolibéralisme et l'extension du domaine autoritaire.

Le week-end dernier s’est tenu l’un des événements politiques annuels les mieux connus de notre pays, la Fête de l’Humanité. Si les débats ont été nombreux – notamment à propos de la présence de Valérie Pécresse ou de Gabriel Attal – il y a sans conteste un élément sur lequel s’est structuré une large part des commentaires, le fameux concert de Soso Maness et sa critique acerbe du film Bac Nord. Le rappeur marseillais a ensuite lancé un «Tout le monde déteste la police » repris par une bonne part du public, ce qui a suscité le courroux des acteurs habituels de la surenchère jusqu’à arriver place Beauvau où Gérald Darmanin a exigé que les partis de gauche condamnent ce qu’il s’était passé.

Si les représentants de la France Insoumise ou du NPA n’ont pas répondu à cette nouvelle outrance du ministre de l’Intérieur, le candidat du Parti Communiste Français (qui n’a plus guère de communiste que le nom actuellement) Fabien Roussel s’est empressé de condamner de manière vindicative le rappeur tout en désignant les forces de l’ordre comme étant des « ouvriers de la sécurité ». Cette polémique nous invite finalement à nous poser la question non seulement de la manière la plus idoine de critiquer l’institution policière mais aussi à mettre en évidence la dérive mortifère pour la démocratie à laquelle nous assistons depuis bien des années maintenant à propos de cette institution.

Individus ou institution ?

Parmi les critiques de la police les slogans sont divers et variés et il ne semble pas inutile d’avoir une réflexion sur ceux-ci pour tenter d’utiliser le plus pertinent qui soit. Comme rappelé plus haut, Soso Maness a entonné « tout le monde déteste la police », chant bien connu des manifestations et remixé de moult manières depuis sa création mais l’un des slogans les plus connus est assurément le ACAB signifiant All cops are bastards. S’il est issu d’une longue tradition de détestation de la police puisant ses racines au XIXème siècle et qu’il possède l’avantage évident d’être compris partout dans le monde, je lui préfère volontiers celui scandé par Soso Maness ou Fuck le 17.

Cela revient-il à dire que le ACAB serait inepte ? Pas le moins du monde. Pour autant si l’on se place dans l’optique de critiquer l’institution sans qu’il puisse y avoir de doute possible, je lui préfère les deux autres. L’on pourrait certes rétorquer qu’il est une forme d’équivalent du Men are trash qui n’englobe pas l’ensemble de la gent masculine. Je crois toutefois qu’il y a une différence fondamentale entre les deux slogans : dans le cas d’ACAB il est possible de parler de l’institution sans nommer les individus, dans le cas du Men are trash beaucoup moins. À mes yeux, il importe en effet de toujours s’attaquer aux institutions pour mieux déconstruire les structures. Il arrive cependant que des individus démontrent avec acuité à quel point les institutions sont nocives. Dans le cas de la police et des forces de l’ordre, l’exemple de Maurice Papon est à ce titre éloquent tant son impunité et son maintien dans les plus hautes sphères de l’État témoignent d’à quel point la police, presque de tout temps, a pu faire à peu près ce qu’elle souhaitait sans être inquiétée.

Le naufrage démocratique

Une fois que l’on a établi ces points préliminaires, il devient possible de s’intéresser à la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Si l’institution policière a toujours ou presque eu de la latitude, depuis quelques années et plus particulièrement lors de ce quinquennat la dynamique s’est accentuée à tel point que le rapport de forces en devient proprement effrayant. Les manifestations de policiers qui mettent la pression sur des élus locaux sont devenus chose presque banale, l’utilisation de leur outil de travail pour manifester sur les Champs-Élysées un nouveau sport pour eux, les vociférations pour pouvoir commettre des violences tranquillement une deuxième nature.

Plus globalement, le vrai basculement auquel nous assistons est que l’extrême-majorité du spectre politicien suit voire favorise cette fuite en avant. D’un ministre de l’Intérieur devenu effectivement premier flic de France, ce qui n’est pas le moindre des sujets d’inquiétude, qui explique que l’on se fout des statistiques et qu’il faut écouter la police à un obscur conseiller présidentiel faisant le coup de poing lors d’un 1er mai en passant par un président accordant toujours plus de moyens à la police alors même que l’école ou l’hôpital sont à l’agonie, l’extension du domaine autoritaire est chaque jour un peu plus grande. Plus grave encore a été le coup de force des policiers le 19 mai dernier au cours duquel ils ont ostensiblement fait pression sur l’Assemblée nationale pour exiger un droit de regard sur le judiciaire et que les responsables du PS, du PCF, certaines personnes d’EELV ont trouvé intelligent de rejoindre. En somme, à l’heure actuelle, les résistances au sein du monde politicien à cette fuite en avant se résume à la France Insoumise, le NPA, LO et une partie d’EELV, ce qui, tout le monde en conviendra, fait très maigre.

Le dernier rempart du capital

Ce naufrage démocratique s’accompagne inévitablement d’une conséquence, celle de la transformation pure et simple des policiers en milice au service de l’ordre établi. À l’ère du néolibéralisme autoritaire, les forces de l’ordre – qui portent là bien leur nom – se transforment en dernier rempart présent entre la rue et les dirigeants. Quand il ne reste plus que la coercition et la peur pour faire avancer son projet alors de facto les forces de l’ordre deviennent l’outil privilégié des dominants tant et si bien que l’extension du domaine autoritaire est absolument manifeste depuis une grosse quinzaine d’années.

L’on peut prendre pour point de départ les émeutes de 2005 dans les banlieues populaires des métropoles. À cette époque là la violence sourde de la police s’est déchaînée sur les populations racisées du pays dans la plus pure suite de la politique de maintien de l’ordre hérité de l’époque coloniale – il n’est pas superflu de rappeler qu’il n’y a pas si longtemps l’on noyait des Algériens dans notre pays. En 2016 avec la loi Travail et sa contestation les mouvements sociaux plus classiques de gauche ont fait la découverte de cette violence aveugle. Depuis 2018 et le surgissement des Gilets jaunes, la France périurbaine en fait également l’expérience. Humiliation de lycéens, œils crevés, meurtre de personnes à la suite de contrôle de police, toute cette sauvagerie se rejoint vers un même point de fuite : la quasi-carte blanche donnée aux forces de l’ordre pour réprimer tout ce qui sortirait du rang.

Le retournement du pouvoir

Les forces de l’ordre sont devenues l’outil privilégié des dominants pour maintenir leurs positions mais le basculement est bien plus profond, donc inquiétant. Elles ne sont pas seulement un outil suffisant, elles sont surtout devenues une institution nécessaires. Si entre eux et nous il n’y a plus que les CRS pour reprendre la très bonne phrase de Kery James ceci a deux implications majeures : la matraque est la seule politique possible pour ceux qui détiennent le pouvoir mais surtout le pouvoir désormais dévolu aux forces de l’ordre est immense.

Comment, effectivement, comprendre l’ensemble des avantages accordés à cette corporation sinon par la conscience aiguë de la part des dirigeants qu’ils seraient immensément vulnérables sans elle ? Dès lors l’on peut presque sans risque aucun affirmer que le rapport de forces a complètement changé, que le pouvoir ne tient plus réellement la police mais qu’au contraire c’est bien la police qui tient le pouvoir avec tout ce que cela induit comme conséquence. Il serait certes exagéré de parler d’un État policier à l’heure actuelle mais toutes les conditions sont en tous cas réunies pour que celui-ci advienne à plus ou moins brève échéance, c’est là toute la logique de fascisation que nous constatons.

L’impérieuse nécessité de réformes

Une fois que l’on dit tout cela, la conséquence nous oblige à conclure que c’est de profondes réformes dont nous avons besoin si nous voulons sortir de l’ornière. Des réformes qui concernent bien évidemment l’institution policière mais pas que. Le recours à une instance indépendante pour enquêter sur les violences policières, l’obligation réelle du port du matricule, la présence de caméra piéton, une réflexion d’urgence sur les armes non létales utilisées par les forces d’ordre sont autant d’éléments – la liste n’étant bien entendu pas exhaustive – qu’il faut aborder d’urgence et qui sont des sujets bien éloignés de ce qui a été abordé dans le Beauvau de la sécurité.

Mais, on l’aura bien compris, en tant que forces de l’ordre établi la police est une institution importante dans le verrou du capital mais elle n’est qu’un rouage. Se contenter de parler d’elle sans remonter d’un cran est confortable mais passe assez largement à côté du cœur du sujet. C’est bien d’un changement de modèle global dont nous avons besoin pour sortir de cette impasse mortifère dans laquelle nous nous trouvons. Encore et toujours casser la mâchoire d’airain entre capital et fascisation est le chemin de crête que nous devons suivre sous peine de tout perdre. Aller à l’idéal tout en comprenant le réel en somme pour reprendre les mots de Jaurès. En attendant fuck la police, fuck le 17 et, surtout, fuck le capitalisme.

Pour aller plus loin:

Gazer, mutiler, soumettre, Paul Rocher

La stratégie du choc, Naomi Klein

Les affects de la politique, Frédéric Lordon

Surveiller et punir, Michel Foucault

Billet initialement publié sur luttedesclasses.fr

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