L’agression de Finkielkraut, l’hystérie et la lutte contre l’antisémitisme

Hier soir, lors du diner du CRIF, Emmanuel Macron a confirmé sa volonté d'intégrer l'antisionisme dans la définition de l'antisémitisme. Présenté comme un moyen de lutter contre la recrudescence des paroles et actes racistes, cette volonté est en réalité le symbole de l'hystérie qui entoure cette question selon moi.

Mardi soir, de nombreuses personnes se sont réunies un peu partout en France pour réaffirmer l’importance de la lutte contre l’antisémitisme. Répondant à un appel du Parti socialiste et de bien d’autres partis politiques, associations, personnalités, des milliers de personnes ont rejoint les places des principales villes du pays, à commencer par la très symbolique place de la République à Paris (symbolique parce que la Res Publica signifiait en latin, la chose commune). Ces multiples rassemblements en faveur de la lutte contre l’antisémitisme répondaient à un constat aussi terrible que prévisible (je reviendrais sur ce point), celui de l’augmentation des actes antisémites en France en 2018.

Après deux années de reflux, les actes antisémites déclarés aux policiers et gendarmes ont progressé de 74% au cours de l’année précédente (541 faits signalés contre 311 en 2017). S’il faut évidemment prendre avec des pincettes ce genre de chiffre dans la mesure où tous les actes ne sont pas signalés, la tendance, qui dépasse largement le cadre de l’antisémitisme, est très inquiétante puisque l’on voit prospérer un peu partout en Europe et dans le monde les discours et actes ouvertement racistes. Samedi dernier, en marge de la mobilisation des Gilets jaunes, Alain Finkielkraut a été verbalement et violemment pris à partie par certaines personnes aux cris de « la France est à nous » ou de « sioniste de merde » pour ne citer que deux des exemples. Aussitôt, une forme de fabrique de l’hystérie s’est mise en place à la suite de cette agression, fabrique de l’hystérie guère surprenante si l’on fait l’effort de regarder dans le rétroviseur.

Hystérie et lois de circonstances

Consécutivement à l’agression de Monsieur Finkielkraut, nous avons vu apparaitre des discours qui semblaient fourbir leurs armes depuis longtemps en espérant qu’un tel évènement se produise. Rapidement, en effet, les discours politiciens ont pris le pas sur les discours de soutien légitimes – ou plutôt les discours d’effroi à l’égard de l’agression subie par le membre de l’Académie française. Alain Finkiekraut, lui-même, n’a pas tardé à prendre la parole sur les plateaux télévisuels pour dénoncer un prétendu islamogauchisme (l’une de ses grandes marottes) et déverser sa haine ainsi que son racisme qui sont, eux, bien impunis. Mardi matin, sur LCI, nous avons même eu droit à l’analyse toute en racisme et en haine d’Éric Zemmour qui, plutôt que de déplorer l’antisémitisme, s’en sert pour mieux attaquer les Arabes, les Noirs et tous ceux qui ne s’apparentent pas au bon Français dans sa grille de lecture.

A la rigueur, l’on pourrait se dire que les élucubrations de Zemmour ne sont pas la chose la plus grave qui soit. Je crois pourtant que de voir une telle personne encore invitée sur les plateaux télés pour débiter sa haine et son racisme sans que cela ne choque grand monde est très révélateur de la situation dans le pays. Il existe malheureusement bien plus une forme de compétition entre les victimes de racisme – compétition savamment orchestrée par certains pour mieux diviser – qu’une solidarité et une condamnation franche et massive à l’égard de tous les racismes. Plus grave encore, Sylvain Maillard puis Emmanuel Macron ont annoncé qu’une loi permettant de faire de l’antisionisme un délit allait être étudiée, montrant encore une fois que l’on cède à la politique des faits divers et démontrant, s’il le fallait encore, l’incohérence d’une majorité et d’un président prêts à réhabiliter Pétain ou Maurras il y a quelques mois mais devenus soudainement les défenseurs les plus fervents de la lutte contre l’antisémitisme.

Antisionisme, le grand flou

C’est l’un des points qui a fait le plus débat dans l’agression d’Alain Finkielkraut – ce que Daniel Schneidermann a appelé la bataille de la 14ème seconde en référence au moment de la vidéo où il survient – la prononciation ou pas de l’insulte « sale juif » à l’égard de l’écrivain. Si ladite prononciation, si elle a eu lieu, ne remet pas en cause l’entièreté de l’agression, elle éclaire d’un angle beaucoup plus scandaleux à mes yeux les propos tenus par les agresseurs (notamment le « sale race » que l’on entend distinctement dans la vidéo). En raison du doute sur cette insulte, d’aucuns ont décidé que l’invective « sale sioniste » faisait figure d’insulte antisémite. C’est précisément pour cette raison que certains députés se sont mis en tête de faire de l’antisionisme un délit. La question du sionisme est assurément l’un des nœuds gordiens en même temps que le principal sujet de discorde dès lors que l’on aborde le thème de la lutte contre l’antisémitisme.

Le sionisme est effectivement une notion aujourd’hui floue ou plutôt ambivalente. Si l’on s’en tient à sa définition première, le sionisme est, selon le CNRTL, « un mouvement politique et religieux né de la nostalgie de Sion, permanente dans les consciences juives depuis l’exil et la dispersion, provoqué au XIXe siècle par l’antisémitisme russe et polonais, activé par l’affaire Dreyfus, et qui, visant à l’instauration d’un Foyer national juif sur la terre ancestrale, aboutit en 1948 à la création de l’État d’Israël ». Aussi cette définition permet-elle à certains analystes d’affirmer que les antisionistes seraient favorables à la destruction de l’Etat d’Israël. Pourtant, avec le temps et l’implantation d’Israël en même temps que de la politique de colonisation menée par ce pays, le sionisme semble avoir pris une autre définition qui correspond peu ou prou à la volonté d’Israël de prendre possession de l’ensemble de l’ancienne Palestine. Sans doute est-ce là une ambigüité problématique dans la mesure où peuvent se côtoyer derrière un même mot la volonté de rayer Israël de la carte et la critique de la politique coloniale exacerbée par Netanyahu depuis son arrivée au pouvoir. Peut-être faudrait-il trouver un autre mot pour désigner cette dernière.

 

La criminalisation des idées politiques

 

Dans la légende, Alexandre le Grand n’eut d’autre choix que de trancher le nœud gordien pour résoudre un problème réputé inextricable. Il me semble que l’analogie fonctionne bien dans le cas de la volonté de faire de l’antisionisme un délit. Comme vu plus haut, le sionisme recouvrant deux acceptions différentes, il en va de même pour l’antisionisme. S’il n’est pas exclu que certaines personnes se parent de l’antisionisme pour dissimuler leur antisémitisme – tout comme certains se cachent derrière la laïcité pour vomir leur haine à l’encontre des musulmans – dans les deux cas cités plus haut, il ne me semble pas que faire de l’antisionisme un délit soit pertinent ni même sain. Que ce soit ceux qui estiment que l’Etat d’Israël ne devrait pas demeurer en Palestine car colonial ou ceux qui critiquent vertement la politique israélienne, faire de ces opinions un délit est, à mes yeux, très dangereux.

La proposition de Sylvain Maillard, confirmée hier soir lors du diner du CRIF par Emmanuel Macron en personne, ne nous met effectivement pas en face d’autre chose que la tentation de criminaliser – ou plus précisément de rendre délictueuses – certaines idées politiques. De la même manière que les interdictions de manifester sont une remise en cause fondamentale des droits les plus élémentaires, il me semble que vouloir faire de l’antisionisme un délit revient à mettre à mal l’une des libertés les plus importantes, celle de défendre ses idées politiques. Je ne crois pas que l’on lutte contre une idée en l’interdisant et je suis bien plus enclin à voir dans cette tentative une nouvelle extension du domaine autoritaire. Si aujourd’hui le délit d’idées s’applique à l’antisionisme, rien ne nous assure que demain ce ne seront pas d’autres idées politiques qui seront brocardées et l’objet de délit. C’est assurément sur une pente très glissante et en face d’une forme d’escalier macabre que nous nous trouvons, descendons la première marche et nous aurons toutes les chances de dévaler tout l’escalier sans même nous en rendre compte.

L’effet pervers

Par-delà la question des libertés politiques, il me semble qu’il y a un double effet pervers dans la dynamique que nous voyons se mettre en place à l’heure actuelle pour supposément lutter contre l’antisémitisme. Pervers est ici à prendre dans son sens premier, à savoir un élément qui parait bénéfique de prime abord mais qui se révèle en réalité être néfaste. Le premier, le plus évident aussi, réside principalement dans le fait que l’hypocrisie actuelle de la part du pouvoir en place à l’égard de la lutte contre l’antisémitisme et, plus largement, contre le racisme affaiblit la portée d’une lutte primordiale. Qui peut en effet croire que le pouvoir en place est soudainement devenu un défenseur de la lutte contre l’antisémitisme quand il y a quelques mois à peine il songeait à réhabiliter tant Maurras que Pétain ? Il ne s’agit évidemment pas de dire que le pouvoir en place est antisémite mais bien plus de pointer les incohérences. Noyer les luttes antiracistes dans le marigot des querelles politiciennes est assurément le meilleur moyen de les rendre inopérantes.

Le deuxième effet pervers est sans doute plus difficile à percevoir mais il me parait plus fondamental. A trop jouer aux apprentis sorciers et à se faire les chantres d’un confusionnisme désolant, les tenants de la criminalisation de l’antisionisme sont bien plus des alliés que des adversaires des antisémites. Sautant à pied joint dans le piège tendu tant par Netanyahu que par les antisémites, ils font tout pour assimiler les juifs à l’Etat d’Israël alors même que bien des personnes de confession juive sont farouchement opposées à la politique d’extrême-droite qui est menée dans le pays. Comme l’a souligné, non sans humour, Mathias Enthoven sur Twitter, vouloir faire de l’antisionisme un délit risque de générer des situations qui, si la situation n’était pas si dramatique, prêteraient à rire en cela qu’un tel délit concernerait évidemment des juifs. Il nous faut je crois refuser fermement cette mâchoire d’airain dans laquelle tentent de nous enfermer extrémistes en Israël et antisémites.

Les raisons de la haine

Contrairement à un ancien et minable premier ministre, je ne considère pas que comprendre c’est commencer à excuser. Je crois même que pour lutter contre un fléau, comprendre les raisons de sa genèse est nécessaire – au sens philosophique du terme à savoir ce qui ne peut pas ne pas être ou être autrement. Dans le cas de la recrudescence des actes et paroles antisémites qui semble se produire en France, comment expliquer ce phénomène ? Assurément le double effet pervers cité plus haut, principalement celui consistant à voir un lien automatique entre antisémitisme et antisionisme est en cause. Il me parait toutefois pertinent d’examiner d’autres raisons.

Depuis des années, en effet, la parole raciste s’est libérée d’une manière spectaculaire dans le pays. Comme je l’exprimais plus haut, voir que Zemmour peut continuer à débiter ses vociférations pleines de haine est un bon indicateur de l’état de déliquescence intellectuelle qui frappe la France. Les musulmans partagent désormais la figure du paria sur lequel on crache allègrement dessus en haut lieu avec les migrants, ces personnes qui fuient la guerre ou la misère et qu’on laisse mourir dans les Alpes ou au fin fond de la Méditerranée. Il ne me semble pas absurde de voir un lien entre la libération de la parole raciste à l’égard des musulmans et la recrudescence de l’antisémitisme. De tous temps ou presque, en effet, l’installation d’une parole haineuse à l’égard d’une minorité a désinhibé les racistes de tous poils. Dans Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon rapporte la phrase de l’un de ses professeurs, « quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ».Il explique dans son ouvrage : « Et je pensais qu’il avait raison, universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : un antisémite est forcément négrophobe ». Je crois que ce grand auteur illustre bien ce qu’il s’est passé et continue de se passer dans ce pays. A laisser la haine se propager sur telle ou telle catégorie de personnes, elle finit par s’attaquer à toutes les minorités. Il n’est d’ailleurs pas anodin, comme le rappelle Edwy Plenel dans un parti pris publié sur Mediapart, de voir que l’un des derniers actes d’Alain Juppé en tant que maire de Bordeaux avant de rejoindre le Conseil Constitutionnel restera à tout jamais d’avoir refusé qu’une rue de sa Cité porte le nom de ce grand penseur, prouvant une fois de plus que la haine, tout comme le bacille de la Peste de Camus, est partout et peut se réveiller à tout moment.

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