Jeanne Guien et Raphaël Enthoven : on n'est pas sorti de la caverne...

On m’a interpellée sur Twitter au sujet du billet de Jeanne Guien. Nombreux sont ceux qui l’ont estimé excellent, et certains m’ont reproché de le trouver, pour ma part, mauvais et décevant, m'accusant de ne pas être objective sur le sujet. Je vais donc honorer l’engagement que j’ai pris et expliquer pourquoi, à mes yeux, ce billet n’est pas ce qu’il prétend être.

On m’a interpellée sur Twitter au sujet du billet de Jeanne Guien expliquant son refus de participer à l’émission Philosophie. Nombreux sont ceux qui l’ont estimé excellent, et certains m’ont reproché de le trouver, pour ma part, mauvais et décevant, m’accusant de ne pas être objective sur le sujet. Je vais donc honorer l’engagement que j’ai pris et expliquer pourquoi, à mes yeux, ce billet n’est pas ce qu’il prétend être. Ce sera l’occasion de faire deux choses : mettre en évidence la différence fondamentale entre critique et attaque personnelle, dialogue contradictoire et polémique ; et congédier une bonne fois pour toutes les petits procureurs de Twitter et leurs méthodes inquisitoriales que je ne laisserai désormais plus passer. Concernant ce deuxième point, je voudrais mettre les choses au clair : je rédige ce billet parce que je crois que son contenu peut avoir un intérêt au-delà de cette micro-polémique, en montrant qu’il est tout à fait possible d’émettre une critique construite sans recourir à des méthodes intellectuellement malhonnêtes. Il n’est aucunement question pour moi de me justifier face aux accusations automatiques de complaisance envers ou de « défense systématique » de Raphaël Enthoven, qui sont ridicules et irrecevables pour deux raisons. La première, c’est que j’ai déjà exprimé, publiquement et à plusieurs reprises, des désaccords avec lui, que ce soit sur Twitter ou dans un billet sur Mediapart. La seconde, c’est que ceux qui agitent systématiquement cet épouvantail pour s’épargner la peine d’analyser les arguments que j’avance échangent régulièrement sur Twitter avec des personnes qui soutiennent farouchement leurs amis alors même que ces derniers contribuent au harcèlement d’un ado en ligne ou au lynchage de plaignantes dans une affaire de viols et à la diffusion de théories complotistes sans avoir une seule fois exprimé publiquement leur désaccord face à ces pratiques, et qu’à elles, étrangement, on ne demande jamais de comptes. Ainsi, dans la mesure où, pour ma part, je n’ai aucun problème à critiquer ouvertement un ami (puisque la critique n’a jamais été une offense à mes yeux), ni, à l’inverse, à soutenir publiquement un adversaire idéologique quand il est attaqué injustement (chose qui, là encore, semble ne pas aller de soi pour les personnes dont je parlais plus haut), j’estime n’avoir aucune leçon à recevoir en matière de cohérence et d’honnêteté intellectuelle de la part d’individus qui ne s’émeuvent de mes prises de position et de mes soutiens que lorsqu’ils ne vont pas dans le sens de leurs propres convictions. À bon entendeur…

 Cette mise au point étant faite, passons au billet de Jeanne Guien. Je précise, même si cela devrait aller de soi, que mon propos porte exclusivement sur le contenu du billet, et ne constitue en rien une attaque personnelle envers son auteure, dont j’ignore tout, si ce n’est qu’elle est agrégée de philosophie, puisque nous avons passé le concours ensemble. Mais si je tiens à faire cette distinction, c’est précisément parce qu’à mon sens, ce billet ne la respecte pas, dans la mesure où il mélange des critiques de fond légitimes avec des attaques ad personam et un certain nombre d’approximations, voire de contre-vérités, qui contreviennent à l’ambition affichée, à savoir redonner à la démarche philosophique ses lettres de noblesse que lui aurait ôtées, selon l’auteure, le destinataire de sa lettre ouverte.

Jeanne semble avoir une idée bien arrêtée de ce qu’est la philosophie et de ce qui fait le philosophe, et je lui envie ces certitudes. Mais je dois avouer que j'ai été surprise par la formule « je me permets de décliner votre invitation, et de vous prier de bien vouloir cesser de vous revendiquer du nom de philosophe ». D’une part, parce que contrairement à elle, son interlocuteur n’a jamais revendiqué ce nom pour lui-même. D’autre part, parce que sa demande s’accompagne d’une revendication d’exemplarité philosophique (« J’invite les personnes souhaitant défendre, présenter ou découvrir ce métier différemment à rejoindre et relayer cet appel »), puisqu’elle dit signer cette lettre en tant que philosophe et attribue au philosophe une exigence de rigueur, de « recherche de la vérité » et d’ « honnêteté intellectuelle » à laquelle elle ne se tient pourtant pas elle-même dans son texte.

Ce dernier exprime des critiques parfaitement recevables, et d’ailleurs, j’en avais moi-même adressé un certain nombre à Raphaël Enthoven. Je lui avais par exemple reproché de recourir à un vocabulaire psychologisant et insultant (« fainéants ») pour caractériser un phénomène complexe – l’abstentionnisme –  qui mériterait une analyse historique, sociologique, politique et philosophique visant à dégager différents facteurs explicatifs, et non une pique aussi simpliste que lapidaire. J’ai également tenu à préciser, dans mon livre, pourquoi la mise sur le même plan du camp d’été décolonial et d’un bar identitaire lyonnais n’était pas tenable, et que ce n’était pas avec des raccourcis et une démarche dés-historicisante qu’on pourrait faire saillir les problèmes posés par certains aspects de l’antiracisme politique, et notamment le recours à la non-mixité. Quant à sa chronique sur l’écriture inclusive, je lui avais dit qu’à mon sens, elle était très mauvaise pour la simple et bonne raison que les arguments qu’elle avançait s’autoréfutaient, sans compter ses outrances verbales (« négationnisme vertueux », « attentat contre la mémoire ») qui desservent toute critique qui se veut rigoureuse. J’avais alors souligné que sa comparaison avec la novlangue était inadéquate, puisque celle-ci appauvrit le langage là où l’écriture inclusive l’enrichit en allant chercher des noms de métiers, de fonctions etc. féminins qui existent déjà dans la langue française et en créant des néologismes. Je lui avais également reproché de traiter la langue comme un sanctuaire, un terrain neutre sur lequel l’écriture inclusive viendrait subitement plaquer des enjeux politiques et idéologiques, tout en se réfutant lui-même par ces mots : « partant du principe qu’on pense comme on parle, c’est le cerveau qu’on vous lave quand on purge la langue », dans la mesure où l’histoire de la langue française est parcourue de ces luttes politiques et idéologiques et qu’il aurait donc pu écrire exactement la même phrase au XVIIe siècle, lorsque des lettrés ont commencé à « purger » la langue des marques du féminin au nom d’un préjugé sexiste explicitement formulé : «  Le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (Nicolas de Beauzée, 1767). Je trouvais donc incongru de défendre, comme il le faisait, l’histoire de la langue comme on défendrait les pièces d’un musée au nom du refus du lavage de cerveau, dans la mesure où ce qu’on défend alors, ce n’est ni plus ni moins qu’un lavage de cerveau sédimenté. Et j’avais rejeté pour la même raison l’idée que « l’écriture inclusive est un attentat contre la mémoire elle-même », dont on voudrait effacer les « cicatraces », d’une part, parce que toute langue crée des néologismes qui deviennent ensuite des « cicatraces », toute langue vivante étant une réécriture permanente d’elle-même, faite d’appauvrissements (mots tombés en désuétude) et d’ « enrichissements » (néologismes) ; d’autre part, parce que l’une des méthodes avancées par l’écriture inclusive consiste non à « extirper » quoi que ce soit du langage, comme il le suggérait, mais au contraire à faire ressurgir des « cicatraces » effacées de la langue entre le XVIIe siècle et le XIXe siècle. Vouloir faire ressurgir des mots qu’on a voulu oublier pour des raisons idéologiques est pour moi le contraire d’un « attentat contre la mémoire ». Enfin, j'avais pointé l'autre gros défaut de son approche de l’écriture inclusive, à savoir le fait de la réduire trop souvent au point médian (auquel je ne recours pas moi-même et contre lequel j’ai de sérieuses réserves), alors qu’elle fait appel à d’autres méthodes, notamment en remettant au goût du jour des mots éclipsés de la langue.

Le problème, à mes yeux, dans le billet de Jeanne, n’est donc pas les critiques qu’elle émet, mais la méthode employée. Car une critique digne de ce nom se doit d’être rigoureuse, détaillée et précise, et de convoquer des éléments factuels sans céder aux sirènes de l’amalgame, de la diabolisation et du procès d’intention. En ce sens, la démarche adoptée dans le billet de ma collègue relève, à plus d’un égard, non de la critique et de l’analyse philosophiques, mais de ce que j’ai appelé ailleurs, en référence à la scène du procès de Meursault dans L’Etranger de Camus, la fabrication de l’ « âme criminelle ». Cette méthode consiste à partir d’un verdict préétabli, et à agréger un ensemble hétéroclite d’éléments à charge visant à confirmer ce verdict par tous les moyens. Ici, le verdict, énoncé dès le début de la lettre, est le suivant : « Immaturité du mouvement étudiant, misandrie des féministes, paresse des abstentionnistes, communautarisme des anti-racistes ou encore antisémitisme des antisionistes, il n’est pas un seul des partis pris les plus réducteurs et abêtissants de la droite décomplexée auquel vous ne vous empressiez d’apporter votre soutien ». Parce qu’il fallait que Raphaël Enthoven correspondît exactement au portrait du réac avec lequel on ne peut pas dialoguer, ma collègue n’a pas hésité à intégrer dans son réquisitoire, outre une vague référence à l’immaturité du mouvement étudiant sur laquelle je reviendrai plus loin, une accusation aussi allusive que mensongère concernant la position du chroniqueur au sujet de l’antisionisme. Un membre de la « droite décomplexée » se doit visiblement, selon elle, d’assimiler sans autre forme de procès l’antisionisme à l’antisémitisme. Malheureusement, non seulement Raphaël Enthoven n’a jamais rien fait de tel, mais il a au contraire dénoncé ceux qui assimilent tout discours antisioniste à de l’antisémitisme, ce qui lui a d'ailleurs  valu (ainsi qu’à moi) de se faire qualifier d’idiot utile des antisémites (je me permets d’indiquer, à ce sujet, ce billet de ma main : https://blogs.mediapart.fr/marylin-maeso/blog/220717/contre-un-mur-chronique-d-un-debat-sisypheen-sur-antisionisme-et-antisemitisme). Et si ma collègue avait pris la peine de faire le travail de recherche nécessaire pour connaître la position de son interlocuteur sur l’antisionisme au lieu de la postuler pour la faire coller à l’image qu’elle voulait se faire de lui, elle se serait aperçu qu’elle était autrement plus nuancée et consistait à renvoyer dos à dos ceux qui identifient l’antisionisme à l’antisémitisme et ceux qui refusent de voir la manière dont certains instrumentalisent l’antisionisme pour exprimer plus librement leur antisémitisme. Personnellement, c’est une position que je partage entièrement, et je ne vois pas en quoi elle relèverait de la « droite décomplexée » (d’autant plus que je ne suis pas sûre de saisir ce qu’il faut entendre exactement par cette expression).

re-antisionsime

Je passe sur les attaques ad personam (du type « egotrip » ou « name dropping ») et les procès d’intention (comme la référence à un « opportunisme carriériste » que ma collègue postule sans en rien savoir) qui n’ont pas leur place, à mes yeux, dans un texte qui se veut philosophique, c’est-à-dire, précis, sourcé et dépassionné, pour en venir au second passage de sa lettre qui contrevient ouvertement aux exigences philosophiques qu’elle brandit. S’appuyant sur un tweet de Raphaël Enthoven qui ironisait sur un blessé fantôme que certains ne sont parvenus à maintenir en vie (ou à l’agonie) sur les réseaux qu’à l’aide d’une théorie fumeuse impliquant un complot de la préfecture de police, de la mairie de Paris et des hôpitaux de Paris, elle lui reproche de jouer « de la polysémie des concepts de « vie » et de « mort », et de la hiérarchie entre causes prochaines et lointaines, pour disculper un éventuel meurtre policier, prétendant (alors même que la vérité sur cette affaire n’a toujours pas été faite) que si une personne blessée par la police est entre la vie et la mort, c’est à cause de la vie et non de la police, et que telle est la condition humaine ». La fausseté (sinon la malhonnêteté) de cette analyse, qui écarte le second degré du propos pour faire comme s'il se moquait réellement du sort d'un étudiant entre la vie et la mort, est moins grave, à mes yeux, que de voir une collègue professeure de philosophie donner crédit à une théorie complotiste fondée sur une « fake news » en soutenant que « la vérité sur cette affaire n’a toujours pas été faite ». Ayant déjà analysé cet épisode (https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/idees/fake-mort-tolbiac-alerte-capitaliste-soupçon), j’aimerais simplement rappeler ici que la « quête de vérité » si chère au philosophe ne saurait être instrumentalisée pour servir le scepticisme dogmatique d’un esprit complotiste qui inverse la charge de la preuve en estimant que tant qu’on n’a pas prouvé l’inexistence d’un étudiant dans le coma (rumeur qu’aucune preuve tangible n’est venue corroborer), alors, la vérité « reste à faire », et que continuer, un mois après le debunkage de cette « fake news », à l’alimenter insidieusement, c’est se mettre au service non de la vérité, mais de la foi aveugle.

 Aux raisons précitées, j’ajouterai un dernier élément pour expliquer ma déception à la lecture de ce billet : la justification de l’annulation. Que Jeanne n’ait pas envie de dialoguer avec Raphaël Enthoven, c’est son droit, et ça la regarde. Quant au fait d’annuler sa venue sans prévenir, un quart d’heure avant le début de l’émission, au prétexte suivant : « ce délai m’a semblé un moyen nécessaire pour tenter d’attirer l’attention sur le problème décrit », je trouve la manœuvre proprement injustifiable et tout autant contraire à l’idée que je me fais de ma discipline, dans laquelle la quête du vrai s’accompagne de celle du juste. Son billet n’eût pas été moins percutant ni moins lu si elle avait annulé plus tôt, et gâcher de la sorte le travail (que je sais colossal) accompli par toute une équipe de tournage dans le but d'atteindre un seul homme relève à mon sens bien plus de l’effet de « comm’ » (qu’elle dénonçait pourtant dans son texte) que du geste philosophique.

Dire « j’avais accepté [l’invitation à participer à Philosophie] dans l’espoir d’y trouver un espace de dialogue philosophique authentique, de production rigoureuse et collaborative d’un savoir critique utile. La lecture et l’écoute de vos diverses productions m’ont cependant convaincue que cet espoir était vain » tout en ne mentionnant que des chroniques de deux minutes et des tweets, c’est admettre qu’elle n’a pas pris en compte, dans son jugement, les centaines d’émissions tournées par Raphaël Enthoven sur Arte. Or, c’est bien sur le plateau de Philosophie qu’elle affirme que tout espoir de dialogue philosophique authentique est vain : comment peut-elle en juger sans avoir regardé ces émissions-là ? Elle aurait pu visionner, par exemple, celle consacrée à l’antiracisme avec Nacira Guénif. Et si elle tenait à rester sur Europe 1, pourquoi ne pas mentionner l’émission Qui Vive sur l’islamophobie, où le chroniqueur a reçu Marwan Muhammad ? Et celle sur l’antisémitisme, avec Pascal Boniface pour invité ? Je trouve pour le moins étrange, et dommage, quand on cherche à juger de la capacité de quelqu’un à dialoguer, c’est-à-dire, d’abord, à se confronter à la contradiction, de se concentrer uniquement sur des chroniques qui sont en réalité des monologues (puisque c’est le chroniqueur qui rédige, pour des raisons de timing, à la fois ses répliques et les relances) en occultant les émissions qui reposent sur un véritable dialogue et dans lesquelles il  invite régulièrement ses adversaires idéologiques. Ce genre d’occultations donne au réquisitoire de ma collègue une dimension de partialité qui contraste fortement, à mes yeux, avec l’exigence de rigueur qu’elle affiche. Quand on a décidé de repeindre quelqu’un en noir de la tête aux pieds, on se met soi-même dans l’incapacité de saisir que le monde n’est pas peuplé que d’anges et de salauds, et que même celui avec qui on est en désaccord idéologique foncier pourrait bien nous surprendre, pour peu qu’on accepte de l’aborder sans préjugés – on s’aperçoit alors que la personne qu'on avait hâtivement et commodément subsumée sous l’étiquette « droite décomplexée » inféodée au système est aussi quelqu’un qui donne la parole à des personnes qualifiées mais inconnues (comme Jeanne, ou moi) et à ses adversaires idéologiques dans ses émissions, qui a défendu le principe du continuum des violences sexistes et sexuelles à la télévision et rappelé, pour contrebalancer sa propre chronique, que l’essentiel reste la libération de la parole des femmes, ou encore, qui a défendu Mennel face à ses juges et Maryam Pougetoux contre les procès d’intention.

 En résumé, c’est précisément  parce que j’approuve l’affirmation de ma collègue selon laquelle la « tâche du philosophe » est de « chercher à sortir de toutes les cavernes » que je ne peux approuver un texte où le sophisme de l'homme de paille et le complotisme sont cautionnés  au nom de la quête de vérité, et où l’on juge une émission a priori, sur les apparences, et non sur pièce. Il n'est pire aveugle que celui qui croit avoir vu la lumière, et c'est pourquoi, en ce qui me concerne, j'ai toujours préféré à l'image du philosophe victorieux qui atteint l'Idée du Bien et se donne pour mission d'éclairer les autres celle de Sisyphe, dont l'ascension, entre joie et doute, parce qu'"il n'y a pas de soleil sans ombre", est inachevable.

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