Quand le féminisme part en couille

Je me souviens d’une époque où le féminisme désignait, au-delà des inévitables tensions et des saines divergences en son sein, la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Mais quand je vois se multiplier aujourd’hui les textes diluant cette révolte dans une accumulation d’éléments de langage creux et de slogans éculés, j’en viens parfois à me demander si cette époque n’est pas révolue.

Je me souviens d’une époque où le féminisme désignait, au-delà des inévitables tensions et des saines divergences en son sein, la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes portée par un mouvement doté d’outils conceptuels élaborés en vue de penser la domination masculine pour mieux la fissurer. Mais quand je vois se multiplier aujourd’hui les textes diluant cette révolte dans une accumulation d’éléments de langage creux et de slogans agités ad nauseam comme pour remplir un bingo de la « vraie féministe » ou du « bon allié », j’en viens parfois à me demander si cette époque n’est pas révolue.

 

J’appelle « esprit de système immunitaire » un mode de pensée en vase clos qui entretient ses certitudes en les maintenant dans un bain de catégories fossilisées comme un cadavre dans le formol et en demeurant résolument hermétique à tout ce qui pourrait les contrarier. Et dans son dernier billet publié dans Slate, Thomas Messias s’y abandonne allégrement. Afin d’exposer le problème (réel, connu et maintes fois dénoncé, bien qu’insuffisamment) du manque de diversité dans les médias, il nous offre une remarquable illustration du biais de confirmation en passant la chaîne Paris Première au prisme d’une grille de lecture stéréotypée et en ne prélevant que les éléments qui confirment son diagnostic posé a priori. Quand on aspire à produire un verdict implacable plutôt qu’un jugement pondéré et étayé, la nuance devient l’ennemi et le réel une matière malléable, inféodée à l’idéologie et qu’on peut tordre à l’envi pour la faire coller à l’idée que l’on veut s’en faire.

On apprend ainsi que le 30 janvier au soir, Paris Première, rebaptisée « Mascu TV, la chaîne des intellectuels aux grosses burnes », se serait lancée dans un « marathon du zguègue » en alignant les programmes « riches en gamètes mâles », à commencer par l’émission « Zemmour et Naulleau » et son plateau lancé « à 200 à l’heure sur l’autoroute de l’homme blanc fragile ». Au-delà du goût non dissimulé de l’auteur du texte pour les punchlines « woke » et faussement subversives qu’il aligne comme autant de poncifs, on découvre un argumentaire squelettique reposant sur une série d’approximations et de jugements à l’emporte-pièce.

Dire « on a tenté de nous faire gober que les trois zozos n'étaient pas tout à fait d'accord, qu'il existait des points de divergence entre eux. Alors oui, certes, mais de la même façon que chaque flocon de neige est différent de son voisin : au microscope, c'est peut-être flagrant, mais dans les grandes lignes, c'est tout de même vachement semblable », sans l’ombre d’une justification, c’est être persuadé d’avoir raison au point de partir du principe que tout ce qui contredit cette intime conviction est irrecevable et la preuve d’une machination. Quiconque est plus intéressé par la recherche de la vérité que par celle du bon mot aurait pourtant aisément pu constater qu’Eric Zemmour et Raphaël Enthoven sont en désaccord foncier sur à peu près tout, et se ressemblent autant qu’un flocon de neige et un sèche-cheveux.

Dissimuler ces divergences radicales derrière une formule générale (« le féminisme est en berne (sur le plateau) ») permet à l’auteur de l’article d’occulter, par exemple, le fait que Zemmour est radicalement opposé à la PMA pour toutes et a soutenu qu’elle mènerait inévitablement à la GPA, là où l’ancien chroniqueur d’Europe 1, qui a défendu l’extension de la PMA à plusieurs reprises, a également expliqué pourquoi, à ses yeux, ce lien de causalité entre PMA et GPA était fallacieux. De la même manière, concernant toujours les problématiques féministes, si l’auteur du billet avait pris la peine d’écouter les diverses interventions des invités au lieu de faire une fixette sur leur appareil génital, il aurait peut-être réfléchi à deux fois avant de traiter en masculinistes jumeaux un homme (Zemmour) qui critique régulièrement le droit à l’IVG et un autre  (Enthoven) qui le défend farouchement. On pourrait en dire autant de leurs visions respectives de la politique, de la société ou encore de l’immigration. Quant à leurs désaccords concernant le thème de l’émission (« l’hystérisation du débat »), ils ne passeront pour inexistants ou montés en épingle qu’aux yeux de l’étiqueteur qui n’en a pas l’utilité puisqu’il s’est donné pour mission de peser les « burnes » des intervenants plutôt que leurs paroles.

Il suffisait de tendre l’oreille pour entendre Raphaël Enthoven et Eric Zemmour s’opposer sur la généalogie et les causes de l’état actuel du débat, et ferrailler de manière virulente au sujet du complotisme (sujet sur lequel Zemmour a approuvé Lordon contre son interlocuteur), de sa nature, de ses sources et des moyens de le combattre. Et pour s’apercevoir que la critique de l’essentialisme à laquelle Raphaël Enthoven a procédé (pratique qu’il a d’ailleurs reproché à Eric Zemmour) n’a rien à voir avec le cliché « on ne peut plus rien dire » que le journaliste lui a commodément attribué pour ne pas s’embêter à analyser avec précision ce qu’il disait vraiment.

Il faut atteindre un degré de mauvaise foi assez spectaculaire pour traduire la référence d’Enthoven à l’esquive de Thrasymaque face à Socrate dans La République de Platon par « nous passons pour les méchants parce que nous sommes érudits et éloquents, tant et si bien que l'on tente de nous museler pour ne pas avoir à reconnaître que nos démonstrations sont imparables, y compris sur la condition des femmes ou le traitement des personnes racisées », alors qu’elle servait à éclairer une stratégie d’évitement du débat par ceux qui, à l’instar de l’auteur de cet article, n’ont pas envie de se donner la peine de parer l’argumentaire de leurs interlocuteurs, et préfèrent, comme Thrasymaque, se réfugier dans l’ad personam et le procès d’intention. En soutenant que « s’ils (sont) désormais contredits, c’est parce que se sont dressées face à eux des personnes excédées qui ne supportaient plus de se taire et qu’on parle à leur place », Thomas Messias opère une confusion regrettable entre le débat d’idées (qui seul permet une contradiction digne de ce nom) et le "clash" stérile (où on vise sous la ceinture, zone qui a d’ailleurs retenu toute l’attention du journaliste).

Le problème n’est donc aucunement qu’on contredise, mais au contraire qu’on refuse de le faire en prenant pour prétexte le genre, la sexualité, la couleur de peau ou la classe sociale de l’interlocuteur, en choisissant l’étiquetage facile plutôt que la réfutation argumentée. Pointer, comme l’a également fait Rachel Kahn dans un texte récent, la banalisation du processus d’assignation consistant à rabattre intégralement un propos sur un sexe, une couleur ou une classe, processus qui dynamite le débat et auquel le journaliste s’adonne lui-même abondamment dans son article, ce n’est en aucun cas nier les discriminations, oppressions et insultes spécifiques que subissent les femmes et les « racisés » dans leur vie quotidienne.

Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la stratégie d’occultation par laquelle la judéité de Raphaël Enthoven et les nombreuses attaques antisémites dont il fait l’objet en ligne sont systématiquement passées sous silence par ceux qui ont tout intérêt, pour les besoins d’un discours manichéen qui brandit des « privilèges » comme on agite un carton rouge, à donner de lui l’image de l’ « homme blanc » qui parle de ce qu’il ignore. Ou sur le fait que, étrangement, lorsqu’il s’agit d’antisémitisme, les mêmes qui proclament « la parole aux concernés ! » ne voient aucun inconvénient à ce que n’importe qui puisse exprimer un avis critique, y compris lorsqu’il ou elle ne subit pas cette réalité - je n'ai, pour ma part, jamais vu personne dégainer un "halte au goysplaining !" ou un "je bois vos goytears".

Mais ce sera l’objet d’une autre réflexion. Ce dont il était question dans le propos de Raphaël Enthoven, c’est du fait que, sur les réseaux sociaux et au-delà, personne n’échappe à cette règle, que sa généralisation a de quoi interroger et inquiéter quant à notre capacité à nous parler en dépit des désaccords, et que croire à une vertu de l’essentialisme quand il touche les dominants est à peu près aussi cohérent que de se dire opposé à la violence sauf quand nos adversaires en sont la cible. En d’autres termes, ce que Thomas Messias balaie d’un revers de main et qui était pourtant le seul sujet de l’émission, c’est le phénomène de substitution généralisée de la polémique permanente et de la contagion essentialiste au débat de fond, auquel j’ai moi-même consacré un livre dans lequel je fais un constat similaire, et pourtant, qu’il se rassure, mes gonades n’ont pas triplé de volume et sont toujours féminines.

Ce refus de produire un compte-rendu fidèle de ce qui s’est effectivement dit sur le plateau n’a rien de surprenant, dans la mesure où le mécanisme de la polémique, dont Camus explique qu’il consiste « à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir », est précisément ce qui est à l’œuvre dans l’article de Thomas Messias. Pire, l’indexation systématique de la valeur d’un propos non sur sa pertinence intrinsèque mais sur l’identité (et les attributs) du locuteur, à tel point que ce qu’il dit compte finalement assez peu puisque son discours sera de toute façon passé au prisme de l’étiquette qu’on veut lui coller, se met ici au service d’ambitions féministes. Or, c’est tout le contraire qu’il accomplit, à mes yeux.

Il me semble en effet pour le moins contradictoire de déplorer (à juste titre) que sur l’affiche officielle de l’émission, les noms des trois animatrices ne soient pas mentionnés contrairement à ceux de leurs homologues masculins, et de s’indigner que ces femmes soient traitées comme de simples figurantes, tout en réservant un sort similaire à Marlène Schiappa. Car ce n’est pas en tant que personne, mais en tant que représentante lambda du sexe féminin que Thomas Messias la considère. Ce qu’elle pense n’a aucune importance, puisqu’il semble persuadé de pouvoir déduire de son sexe la teneur de son discours. On se gardera donc de rappeler, par exemple, que Raphaël Enthoven a préfacé son livre sur la culture du viol, et qu’elle l’avait invité à participer à sa première université d’été du féminisme. N’allons surtout pas lui accorder le droit d’être d’accord avec l’un des intervenants concernant le sujet de l’émission.

Au fond, l’absence de Marlène Schiappa, que Thomas Messias déplore, était une aubaine pour lui. Puisqu’elle lui a non seulement permis d’écrire ce billet (qui parvient quand même à reprocher à une émission son manque de mixité quand c’est l’invitée qui a eu un empêchement de dernière minute – à croire qu’avoir des testicules menues permet de prédire l’avenir…), mais aussi de se complaire dans un petit scénario fantasmé où la pauvre femme sans défense doit « se tirer des griffes de ses co-débatteurs » (sic) et faire au journaliste le plaisir de créer l’occasion d’ « illustrer le manterrupting (…) ou le mansplaining ». On appréciera tout particulièrement la prétérition (« on se gardera bien de commenter une prestation qui n’a pas eu lieu, mais… ») qui traduit à mon sens la contradiction d’une approche qui se veut féministe mais qui traite une femme comme un perroquet en l’enfermant dans des cases préconçues. Pire qu’une figurante, Marlène Schiappa devient un accessoire, un rouage dont l’absence n’est regrettée que parce que sans lui, la réaction en chaîne hypothétique (et pourtant présentée comme inéluctable) attendue par le journaliste ne pouvait se produire.

Pour ma part, j’ai l’audace de croire que les femmes subissent déjà suffisamment d’injonctions quotidiennes sans qu’on leur assigne en prime un discours univoque et un rôle de casse-vitesse œstrogénique pour contrarier un « marathon du zguègue » lancé « à 200 sur l’autoroute de l’homme blanc fragile ». Je suis passablement lasse, et carrément insultée, de voir systématiquement le fantasme d’un unique « point de vue féminin » brandi comme un totem de pureté militante par des personnes qui ne considèrent pas les femmes comme des individus mais comme les représentantes interchangeables d’un groupe social, comme s’il était convenu qu’on devrait toutes penser et dire la même chose. J’en ai par-dessus la culotte des discours qui dissimulent mal la paresse intellectuelle de leur démarche derrière leurs bonnes intentions progressistes, et qui favorisent la multiplication des réflexes essentialistes qui me valent régulièrement d’être réduite au rang de groupie écervelée quand j’argumente dans le même sens qu’un homme qui déplaît à mon interlocuteur, et qui valent à d’autres d’être traités de « collabeurettes » ou de « négresses de maison » pour les mêmes raisons. N’en déplaise aux orchidoclastes qui croient que pourfendre les « grosses burnes » est en soi un argument ou un rite de passage, je ne pense ni ne parle avec mon sexe, et je revendique le droit de débattre avec mes interlocuteurs à hauteur de cerveau, et non d’entrejambe.

Lâchons-nous le slip, et prenons-nous la tête !

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