This ain't Hollywood, hun...

Une petite discussion au sujet des agressions sexuelles et des discours sur l'auto-défense, en réponse à la chronique que Raphaël Enthoven a consacrée à ce sujet le 19 février 2018.

 

 Mon cher Raphaël,

 J’écoute enfin la chronique que tu as consacrée, le 19 février dernier, à la question de l’auto-défense en cas d’agression sexuelle[1]. Je l’ai trouvée fort instructive. Peut-être pas au sens où tu l’espérais, mais néanmoins suffisamment pour me donner envie de prolonger l’écoute par un dialogue, ce qui est toujours, en soi, une victoire à mes yeux.

Ton exposé, je dois l’avouer, m’a laissée perplexe. Totalement perplexe, même. Pour tout te dire, à l’issue de ces deux minutes, je ne suis parvenue à saisir ni à qui tu t’adressais, ni où tu voulais en venir, et pour l’auditrice régulière que je suis, c’était une première. Et c’était d’autant plus surprenant que ta chronique faisait écho à un bref échange que nous avions eu sur Twitter, suite à un tweet de Nadia Daam que voici :

 

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En le lisant, j’ai immédiatement vu où elle voulait en venir. Mais toi, tu l’as compris d’une façon totalement différente, et tu en as proposé une lecture qui, à mon sens, passe complètement à côté du problème qu’elle soulevait. À te lire, ce débat opposerait deux catégories de personnes : les pédagogues idéalistes, et les briseuses de couilles pragmatiques. Les premières seraient celles qui veulent « d’abord mettre l’accent sur l’éducation des porcs », « en sensibilisant, en éduquant patiemment et en mettant en avant l’unique responsabilité des harceleurs ». Les secondes, autrement plus réalistes, seraient celles qui préfèrent apprendre en priorité « l’art de placer un bon coup de genou », dans la mesure où « quand les porcs agressent, harcèlent, menacent et humilient, l'urgence n'est pas de leur parler de respect, mais de leur casser la gueule avant de les aider à changer un jour, peut-être… ». Changer les mentalités et fracasser la tronche des agresseurs sont deux choses nécessaires, dis-tu, simplement, la seconde est plus urgente que la première, et les pédagogues font erreur en ce qu’ils n’ont pas le sens des priorités : ils « mettent la charrue avant les porcs », privilégient un changement structurel passant par l’éducation, là où les pragmatiques broyeuses de bijoux de famille estiment, en bonnes Amazones stoïciennes, qu’il faut « agir en premier sur ce qui dépend de soi ». En somme, ces deux exigences correspondent, selon toi, à deux temporalités : « Le temps géologique d'une mutation (en profondeur) du caractère masculin (qu’il faut appeler de ses vœux), et le temps spontané de l'auto-défense contre des agressions. »

Disant cela, je ne sais pas si tu réalises que tu façonnes depuis le départ un bien étrange homme de paille (ou devrais-je dire une « femme de paille », en l’occurrence ?). À qui crois-tu t’opposer, ici ? Qui, selon toi, pense réellement comme tes pédagogues idéalistes ? À vrai dire, la fin de ta chronique, ainsi que ton fin mot de l’info, dépeignent tes adversaires non plus en simples pédagogues, mais en véritables saintes millénaristes. Tu connais Nadia Daam mieux que moi, mais je doute que ce portrait lui corresponde. Pas toi ? En ce qui me concerne, en tout cas, je préfère en rire. Crois-tu vraiment que nous soyons nombreuses à « tendre l’autre fesse » face à l’agresseur comme le Christ préconisait de tendre l’autre joue ? Crois-tu que nous songions un instant, tandis qu’il glisse sa main là où il veut, à parlementer tranquillement ? Nous as-tu prises pour l’ONU ? Personnellement, je ne connais aucune femme assez naïve pour croire que l’éducation des porcs, le dialogue pacifique avec les agresseurs, soit la clé pour mettre fin au calvaire des violences sexuelles, ni pour se laisser patiemment ploter et violer en attendant que les porcs deviennent des agneaux, et certainement pas parmi celles qui ont déjà été agressées. Si tu veux t’adresser aux femmes, il va donc falloir redescendre sur terre : le royaume que tu as fabriqué dans ta chronique n’est pas de ce monde, pas plus que les interlocutrices qui le peuplent.

 

Pour clarifier le malentendu, je dirai que ton analyse pèche à deux égards : par confusion et par abstraction. Dans ta chronique, tu as donné au propos de Nadia Daam un sens chronologique, et c’est pourquoi tu focalises ton attention sur la temporalité, l’ « urgence » de la montre, le fait de savoir ce qu’il faut faire d’abord quand le porc nous agresse. Or, la priorité qu’il esquissait était moins chronologique que logique : quand on veut régler un problème, on doit le traiter à la racine, en repérer la cause, remonter à la source. Ainsi, en se positionnant, comme tu l’as fait, sur un plan diachronique et non pas synchronique, on passe totalement à côté des enjeux qu’il soulève. Non, Raphaël, il n’a jamais été question de faire passer « la charrue avant les porcs », de se préoccuper de réformer les comportements avant d’apprendre à se défendre. « L’un n’empêche pas l’autre », « ce qui est important, c’est la question de savoir ce qu’il faut faire en premier », disais-tu au début. Mais encore une fois, tu pensais de manière diachronique ce qui ne peut être pensé que de façon synchronique. Pour le dire autrement : ce n’est pas que l’un n’empêche pas l’autre, c’est que l’un ne peut aller sans l’autre – on ne peut pas apprendre aux femmes à gérer au mieux les agressions sans en passer par une modification radicale du discours que l’on porte sur les agressions, parce que cette défense passe aussi par-là, et que la manière dont nous sommes éduqués, ce que nous entendons au quotidien dans les médias, joue aussi, énormément, sur la façon dont on réagit à une agression, pendant et après les faits. Tu as bien entendu : je parle du discours, de ta chronique, de ce qui se dit sur les plateaux télé et à la radio, et c’est cela que Nadia Daam commentait. Elle n’était pas en train de s’adresser à une femme en pleine agression, mais à des personnes qui débattaient de ce sujet à froid et devant un public. Dans ce cadre, aborder les choses comme tu le fais, en misant tout sur les fesses et les genoux, c’est ignorer le fait que le problème des violences sexuelles et de leur perpétuation massive est global et non juste l’affaire instantanée d’une agression ponctuelle, et n’est jamais simplement une question de main au cul, mais aussi, toujours, une question idéologique. Toi qui as préfacé un livre consacré à la culture du viol, cela devrait te parler. Si les agresseurs se portent si bien et si les victimes sont si peu nombreuses à porter plainte, c’est aussi en raison d’un discours dominant et qui a la vie dure, consistant à demander des comptes à celle qui se fait agresser : « si elle n’était pas consentante, pourquoi ne s’est-elle pas défendue ? » Tu l’as entendu encore récemment, dans le cadre de l’affaire Ramadan : « vous n’allez pas me faire croire que cette ‘‘Christelle’’ est restée seule dans la chambre de son agresseur présumé à l’attendre alors qu’elle aurait pu s’enfuir ou appeler à l’aide ! ». Critiquer les discours qui nourrissent la culture du viol, cela aussi dépend de nous, comme il dépend de nous de les contrer efficacement, et là-dessus, la priorité, ce n’est clairement pas de dire aux femmes ce qu’elles doivent faire : ça, tout le monde le fait déjà, beaucoup, c’est un discours ultra répandu, et, la plupart du temps, il est hors-sol. Il ne tient pas vraiment compte de ce qu’est la réalité d’une agression, ni du contexte psychologique et socio-culturel dans lequel elle s’inscrit. Tous ces facteurs jouent, en cas d’agression, et ta chronique les passe sous silence, en prétendant dégager une dimension prioritaire, alors qu’il ne s’agissait pas tellement de savoir quoi faire au moment d’une agression (là-dessus, tout le monde est d’accord avec toi, personne ne « tend l’autre fesse », on fait ce qu'on peut pour s'en sortir), mais bien de discuter des discours que l’on tient sur les violences sexuelles, et de leur impact sur les mentalités et sur les agressions.

 

Venons-en à l’abstraction. Ce n’est pas une analyse des mécanismes de l’agression que tu nous proposes, mais un scénario hollywoodien. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si tu appelles Tarantino à la rescousse : « aucun film n’est plus pédagogique, ni réjouissant, que l’excellent Boulevard de la mort ». Réjouissant, je confirme. Sauf que nous ne sommes pas au cinéma. Nous parlons d’agressions sexuelles, et ce n’est pas parce que ce film est jouissif au possible qu’il constitue un support efficace et pertinent pour comprendre et apprendre à gérer une agression. Le sens de ta démarche, c’est de « refuser que les femmes soient victimes », et je te rejoins volontiers sur l’intention. Mais ce que tu dis n’aide pas vraiment à avancer dans ce sens, parce que tu n’envisages qu’un seul cas de figure (le plus évident, et celui sur lequel tout le monde tombera d’accord : apprendre l’autodéfense est une excellente idée et ne peut pas faire de mal), et que tu penses l’agression hors contexte. Si tu veux que les femmes cessent d’être victimes, alors, il faut comprendre ce que cela veut dire, exactement, concrètement, d’être victime d’une agression. Il faut essayer, autant que faire se peut, de te mettre à notre place. Et surtout, il faut tâcher de prendre conscience des effets psychologiques que les discours que l’on tient fréquemment sur les agressions peuvent avoir sur les victimes. Voyons ce qu’il en est du tien. Si tu veux que les femmes ne restent pas des victimes, la première chose à faire, c’est de ne pas t’adresser à elles comme un réalisateur à des actrices. Tu peux vanter les mérites de l’autodéfense si tu le souhaites, et pour ma part, je la pratique déjà, comme un certain nombre d’autres femmes. Mais il faut à tout prix cesser de parler en fan de films hollywoodiens, parce que ce faisant, tu entretiens un mythe. Les contes de fights à la Tarantino ne sont pas moins illusoires que les contes de fées version Disney. Les femmes doivent connaître la vérité, et apprendre à faire avec. Tu parlais de s’occuper de « ce qui dépend de nous », et c’est ça, à mon sens, le vrai stoïcisme : non pas se rêver en Uma Thurman émasculant les raclures, mais savoir tout ce qui peut se produire, en cas d’agression, et tout ce que cela implique. En théorie, évidemment, pratiquer le krav maga et balancer un bon coup de genou dans les valseuses de ton agresseur pour le mettre à terre, c’est l’idéal, c’est suffisant, et nous adorerions toutes pouvoir le faire. Sauf que dans les faits, bien souvent, cela ne se passe pas ainsi, et ça, les filles doivent le savoir. Face à cette réalité, ta chronique les laisse démunies, et risque même, en un sens, malgré tes bonnes intentions, d’aggraver la situation. Le discours que j’aurais voulu entendre, quand j’étais petite fille et que des hommes adultes me regardaient déjà comme un morceau de viande juteux à leur disposition, c’est celui-ci :

 

« Je ne vais pas te mentir, il ne fait pas bon être une femme, par les temps qui courent. Ça ne date pas d’hier, en réalité, et ça ne risque pas de changer du jour au lendemain, donc autant te dire les choses sans les enrober : tu vas en baver. Autant apprendre à ne compter que sur toi-même, parce que bien souvent, tu n’auras pas d’autre option. Seulement, quoi qu’il arrive, quoi que tu fasses, quoi qu’on te fasse, il faut que tu comprennes une chose : les salopards ne le sont jamais à moitié. La main au cul, la petite remarque salace en passant, tout ça n’est que la partie émergée de la porcherie. Sa face cachée, la plus insidieuse et, en un sens, peut-être, la pire, c’est qu’ils vont essayer de te faire croire, en prime, que tout ça, c’est de ta faute. Ils vont te dire que tu l’as bien cherché. Que ta jupe était trop courte, ton petit cul trop tentant, et que si tu ne t’es pas défendue correctement, si tu ne t’es pas suffisamment débattue, c’est peut-être qu’en un sens, tu le voulais bien. « Arrête de jouer les vierges effarouchées : au fond, tu sais que tu as aimé ça, petite salope ! ». « La prochaine fois, si tu ne veux pas qu’on te traite comme une pute, ne t’habille pas comme une pute ! On récolte ce qu’on sème, aussi… ». « Bon, mademoiselle, réfléchissez bien à ce que vous allez dire. On n’est pas dans la cour de récréation, là, vous êtes en train de faire une déposition, et j’espère que vous réalisez les conséquences de votre démarche : ce que vous êtes en train de me dire va bousiller la vie d’un homme... ». Les porcs, ça ose tout : c’est même à ça qu’on les reconnaît. Alors, évidemment, il faut apprendre à te défendre, et faire ton possible, en cas d’agression, pour mettre un terme à la lignée du connard à l’aide d’un bon coup de genou bien placé. Mais il faut aussi que tu saches que peut se produire un phénomène qu’on appelle la sidération. C’est une réaction de survie que ton corps, ton cerveau, mettent en place pour te protéger et te préserver. Le souci, c’est qu’alors, tu es tétanisée. Tu n’arrives plus à crier, ni à bouger. Si ça doit t’arriver, je veux que tu retiennes une seule chose : quoi qu’on te dise, quoi que ces salauds t’aient conditionnée à penser, ce n’est pas, ce n’est jamais de ta faute. Tu n’es pas plus coupable, moins courageuse, parce que tu n’as rien dit et rien fait que si tu lui avais explosé les testicules. Peu importe ce qui se produit, les circonstances de l’agression, et même si ton agresseur est ton père, ton frère, ton tonton, ton bon copain – tiens, encore une saloperie à laquelle personne ne te prépare correctement : le plus dégueulasse, c’est qu’en cas d’agression, tu as 80% de chance de connaître l’enfoiré avant qu’il te tombe dessus – ça ne change strictement rien : c’est lui le coupable, pas toi, et cette ordure ne l’emportera pas au paradis… Enfin, c’est ce que j’aime me dire pour me calmer les nerfs, mais bon, il ne faut pas se raconter d’histoires : la vérité, c’est que la plupart d’entre eux s’en sortent sans une égratignure. Eh oui, le foutage de gueule va jusque-là : les harceleurs ont la vie plutôt facile ; quant aux violeurs, l’écrasante majorité d’entre eux dorment sur leurs deux oreilles, et sur les 10% qui subissent une enquête, un seul est condamné. Ça te fout la rage, n’est-ce pas ? Tant mieux. Parce que de la rage, il va t’en falloir, pour tenir et pour essayer de faire bouger les choses. Elles bougent un peu, en ce moment. Ce n’est pas révolutionnaire, les habitudes des salopards ont la vie dure. Mais la porcherie commence à trembler. On verra ce que ça donne, mais je t’avoue que le simple fait d’exposer toute cette fange, de leur mettre le nez dans leur merde, c’est plus jouissif que toutes les bastons chorégraphiées que tu pourras voir au cinéma – et ça, au moins, c’est réaliste. Bref, courage à toi. Fais ce que tu peux, fais au mieux, attends-toi et prépare-toi toujours au pire, en te disant qu’on n’est jamais vraiment totalement préparées. ».

 

Voilà, Raphaël, la nuance fondamentale qui manquait à ton point de vue. La réalité des agressions sexuelles, c’est ça. D’ailleurs, j’aimerais, pour finir, revenir sur ta conclusion : « Deux chronologies sont à l'œuvre ici. Le temps géologique d'une mutation (en profondeur) du caractère masculin (qu’il faut appeler de ses vœux), et le temps spontané de l'auto-défense contre des agressions. Le premier a l'éternité pour lui. Mais le second est efficace tout de suite ». J’ai déjà expliqué l’erreur consistant à appliquer un point de vue chronologique sur un problème qui appelle une approche synchronique : apprendre aux filles à mettre des coups de genou dans les couilles ne suffit pas, il faut simultanément leur apprendre à gérer les conséquences psychologiques d’une agression, surtout quand on sait que très souvent, le genou ne bougera pas, et les cris resteront au fond de la gorge. Le coup de genou est certes « efficace tout de suite », quand il se produit. Mais pour tous les cas où il ne se produit pas (et encore une fois, même en ayant pris des cours d’auto-défense, ça arrive bien plus souvent que tu ne le crois), le discours sur le coup de genou ainsi exposé est dangereux : vendre du rêve aux filles, les dépeindre en guerrières « badass », c’est bien joli, mais le jour où les choses ne se passent pas comme prévu, ça les conditionne à penser que c’est de leur faute, puisque « ça dépendait d’elles » et que leur pied est resté au sol. D’ailleurs, beaucoup ne se privent pas de le leur faire comprendre, à l’image de Bruno Masure, docteur en psychologie et spécialiste des agressions sexuelles qui a récemment eu la gentillesse de nous offrir une parfaite illustration de ce qu’on appelle le « victim blaming » :

 

 

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En outre, quand tu dis que la « mutation (en profondeur) du caractère masculin […] a l’éternité pour lui », tu parles comme le curé que tu n’es pas, et le camusien en toi te dirait probablement que la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. Les porcs sont têtus comme des mules, on le sait. Mais s’enfermer dans un cliché du type « pigs will be pigs » calqué sur le modèle de « boys will be boys », c’est un argument paresseux qui fait mine d’oublier que tous les porcs ont d’abord été des enfants, et que quand on éduque les enfants correctement, quand on les sensibilise à la réalité des violences sexuelles, les choses peuvent bouger, et les effets se manifester très vite : qui a parlé d’éternité ? Ce n’est certainement pas en appelant le changement « de ses vœux » qu’il se produira, mais par des actions concrètes, des mesures pragmatiques qui, là où elles sont appliquées, ont déjà fait leurs preuves. Tu parles de réformer les porcs là où il s’agit d’éduquer les enfants. Ce qui prend un temps fou, c’est de faire désapprendre aux porcs leurs mauvais comportements. Mais apprendre aux garçons à respecter les autres, et notamment les filles, tout comme apprendre aux filles leur véritable valeur et à ne pas se laisser faire, ça, tout ça peut se faire très vite et doit se faire en même temps, avec des résultats flagrants dans les écoles où cela a été mis en place, par exemple, pour peu qu’on veuille vraiment changer les choses et pas simplement se faire des films. En un mot, ce à quoi appelait Nadia Daam, c’est à un rééquilibrage du discours médiatique sur les agressions qui se focalise trop systématiquement sur les filles et pas assez sur les garçons, comme si tout dépendait d’elles, comme si c’était à elles, les victimes, d’assumer en prime cette responsabilité supplémentaire. Ça ne veut aucunement dire que l’auto-défense passe après (je la pratique et j’encourage toutes les femmes à prendre des cours, le plus tôt possible), mais qu’elle ne sert à rien si on dit en même temps (comme tu l’as fait) que pour les garçons, on verra plus tard (la fameuse « éternité »). Ce type de discours unilatéral, qui, derrière un vernis hollywoodien, mise tout sur la responsabilisation des filles, c’est la double peine pour elles, et ça peut provoquer chez elles des séquelles psychologiques qui vont non seulement leur pourrir la vie (ou pire…), mais les dissuader de se confier et de porter plainte. Et je ne peux pas croire, te connaissant, que lutter contre ça, au vu des conséquences que je viens d’exposer et en tenant compte du phénomène de la sidération, puisse ne pas te sembler « urgent », et que tu ne voies pas en quoi une émission regardée par des milliers de téléspectateurs est le lieu idéal pour faire résonner cette nuance. Je ne peux pas croire que tu ne saisisses pas, une fois tous les facteurs mis en balance, que si ton genou te démange, il est au moins aussi important que tu l’envoies, toi, de ton côté, dans les préjugés sexistes et les discours participant de la culture du viol, qu’il peut être vital de savoir déglinguer les attributs de l’agresseur. Ce faisant, non seulement on rappelle une vérité que beaucoup tendent à oublier (peu importe comment elle réagit, ce n’est jamais la faute de la victime), mais on arme vraiment les femmes de toutes les manières possibles et nécessaires face à leur bourreau : si leur genou ne bouge pas, si l’agression a lieu, elles ne se sentiront pas honteuses, elles n’auront plus peur de porter plainte. Et, faute de coup de genou dans les couilles, elles seront plus nombreuses à trouver la force et la détermination nécessaires pour lui envoyer sans attendre un coup de code pénal dans la gueule.

 

[1] http://www.europe1.fr/emissions/le-fin-mot-de-linfo/si-on-vous-met-la-main-au-cul-ne-tendez-pas-lautre-fesse-3578468

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