Rapport Mathiot sur le bac: quel avenir pour la philosophie?

Suite à la publication du rapport Mathiot sur la réforme du baccalauréat et de l'organisation des enseignements du lycée prévue pour 2021, des voix discordantes se sont élevées quant aux implications de cette réforme pour l'enseignement de la philosophie. Je propose une analyse détaillée du rapport mettant l'accent sur le caractère flou et tâtonnant des propositions avancées pour la philosophie.

Je n’avais guère l’intention de m’épancher sur le fameux rapport Mathiot qui expose des pistes pour réformer le baccalauréat et la structure entière de l’enseignement au lycée. Mais puisque @MrPhi m’a interpellée hier sur Twitter à ce sujet, et étant donné que j’ai passé des heures à décortiquer ce rapport in extenso, autant partager ce que j’en ai retiré, et qui n’engage que moi. Mr Phi propose une lecture qui se veut optimiste, propre à « tempérer les réactions souvent alarmistes et défaitistes de [ses] collègues ». Personnellement, je ne suis pas du genre à m’emballer pour des rumeurs : je suis plutôt du genre à arriver au lycée très (trop) en avance pour imprimer le texte et prendre le temps de l’analyser en détail avant de me faire une opinion. Or, après lecture, j’avoue que je partage les inquiétudes de mes collègues, que je ne trouve pas leur réaction « alarmiste » ou « défaitiste », et que je m’étonne que l’on puisse tirer autant de satisfaction et d’assurance d’un texte aussi vague.

Selon Mr Phi, le rapport Mathiot fait la part belle à la philosophie, symboliquement et concrètement.

 

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 Pour étayer cette lecture, Mr Phi s’appuie essentiellement sur une chose : la présence d’une épreuve de philosophie au bac constituée en « épreuve universelle » (poids symbolique), qui comptera pour 10% de la note finale du baccalauréat (poids réel) :

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 Le raisonnement de mon collègue est le suivant : puisque la philosophie constitue l’épreuve universelle et que son poids dans la note finale du baccalauréat est non négligeable, il n’est pas envisageable qu’on lui attribue autre chose qu’un volume horaire conséquent. Conclusion : sur les 12 heures de tronc commun que doivent se répartir six matières, il est évident qu’on ne donnera pas que 2 malheureuses heures à la philosophie.

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 Ce que je trouve étrange, dans le raisonnement de Mr Phi, c’est que tout en reprochant à mes collègues d’avancer un volume horaire hypothétique pour la philosophie qu’il estime « tout à fait douteux », il s’empresse lui-même d’avancer une estimation de ce volume horaire après avoir admis que le rapport demeurait parfaitement flou en la matière :

 

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La vérité, c’est qu’on n’en sait rien. Point. À la lecture de ce rapport, on n’a aucune idée du volume horaire qui sera alloué à la philosophie. Et rien que ça – ce flou, cette incertitude – , dont mon collègue semble se satisfaire, me paraît, en soi, pour le moins troublant. J’y reviendrai.

Venons-en au deuxième point de désaccord entre Mr Phi et un certain nombre de mes collègues. Ces derniers ont avancé que la philosophie ne faisait pas partie des Majeures (i.e. des bouquets composés de binômes de disciplines) proposées dans le rapport. Mr Phi affirme le contraire :

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  Là encore, je suis au regret de devoir tempérer la « tempérance » affichée par Mr Phi : non, ce que mes collègues ont dit concernant les Majeures n’est pas faux. À l’heure actuelle, la philosophie ne figure bel et bien dans aucune des 15 Majeures explicitement listées, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il a été nécessaire de préciser, dans un paragraphe à part cité par Mr Phi, que le statut particulier de la philosophie dans cette refonte du baccalauréat « doit conduire à envisager une évolution de ces majeures entre la première et la terminale, notamment pour intégrer la philosophie à au moins deux Majeures ». Loin de moi l’idée de jouer les « défaitistes », mais la formule « doit conduire à envisager », pour moi, reste dans le domaine de l’hypothétique. Si la philosophie possède, dans ce rapport, un poids symbolique et réel aussi considérable que Mr Phi l’avance, pourquoi ne pas l’avoir directement faite figurer dans au moins l’une des Majeures listées ? Le simple fait qu’elle soit présentée comme une discipline à ajouter tend à laisser entendre qu’elle n’est peut-être pas aussi importante que les autres, qui, elles, ont d’ores et déjà trouvé leur place dans l’offre explicite de Majeures. À mes yeux, ce rejet de la philosophie en appendice, sous la liste, est symboliquement signifiant.

 

Ces remarques générales étant faites, j’aimerais en venir au détail du rapport, afin de préciser les raisons pour lesquelles je partage les inquiétudes de mes collègues au sujet de l’avenir de la philosophie que l’on peut attendre de ce rapport. Je suis bien d’accord avec Mr Phi pour dire que la philosophie est symboliquement portée au pinacle dans ce rapport : « épreuve universelle », ce n’est pas rien. Par contre, je suis beaucoup plus réservée que lui quant à son poids réel à l’heure actuelle, pour la simple et bonne raison que ce rapport reste extrêmement flou à ce sujet, et rien dans ce qui y est dit ne permet d’affirmer quoi que ce soit quant à ce qu’il en sera :

 

  • Mr Phi estime que le poids de l’épreuve de philosophie dans la note finale du baccalauréat (10%) permet de déduire que le volume horaire qui lui sera consacré dans le tronc commun sera suffisant. Or, dans la mesure où ce tronc commun comporte 6 matières, parmi lesquelles on compte l’anglais (dont le rapport souligne la grande importance) et l’histoire-géographie (l’un des 5 domaines de compétences censés servir de référence pour le tronc commun s’intitule « ancrage historique et territorial »), rien n’autorise à déduire que la philosophie pourrait se tailler la part du lion. D’ailleurs, le rapport est lui-même lucide, à ce sujet, et note qu’un total de 12h à répartir entre 6 matières risque effectivement de poser des problèmes de dotations horaires insuffisantes :

 

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Ce n’est pas moi qui suis défaitiste : c’est le rapport lui-même qui vient mettre un bémol aux mesures proposées. La moindre des choses est de le faire résonner.

 

  • Sur la question des Majeures, là encore, les choses me semblent beaucoup moins claires et certaines qu’à Mr Phi. Petit rappel à l’attention de ceux qui ne se sont pas encore familiarisés avec le nouveau cadre de l’enseignement prévu par la réforme, en remplacement des trois filières générales (S, ES, L), appelées à disparaître. Il sera divisé en 3 unités d’enseignement et de formation proposées sur les 3 années de lycée (divisées en 6 semestres) : 

 

  • Unité générale : tronc commun pour tous les élèves, « correspondant à ce qui relève de la culture de « l’honnête homme » ».
  • Unité d’approfondissement et de complément : enseignements choisis par les élèves qui construisent progressivement leur projet d’études. Unité elle-même divisée en 3 catégories : Majeure, Mineure, Mineure optionnelle.
  • Unité d’accompagnement : heures dédiées à la préparation aux études supérieures, infos sur l’orientation, méthodes de travail, etc.

Une remarque : alors que le rapport considère comme l’un de ses principaux objectifs la simplification du baccalauréat, on assiste plutôt à sa complexification, avec une démultiplication des parcours proposés. Cela a un avantage : offrir aux élèves la possibilité de choisir un programme d’études plus personnalisé. Et un gros inconvénient : ça a tout l’air d’être un véritable cauchemar organisationnel. Pour y remédier, le rapport met l’accent sur l’autonomie de lycées : « Pour répondre à ce défi organisationnel, le lycée doit selon nous bénéficier d’une large autonomie de fonctionnement. » ; « À rebours de ce que beaucoup d’observateurs extérieurs pensent, le lycée, selon les modalités et l’ambition de son pilotage interne, peut devenir encore plus autonome, notamment dans l’utilisation de la dotation horaire globale. ».  La décentralisation est certes une idée attrayante, mais elle soulève néanmoins une interrogation : laisser les lycées décider de la dotation horaire, voire de l’offre de formation ne risque-t-il pas de créer des inégalités d’accès aux disciplines sur le territoire ?

 

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C’est un problème qui pourrait se poser concernant l’offre des Majeures. Car si le rapport dit privilégier une offre nationale en la matière, il envisage également deux autres possibilités : laisser les élèves composer leurs propres bouquets de Majeures (solution qui semble bien peu réaliste) ou laisser les lycées déterminer au niveau local les Majeures proposées. Au vu du paragraphe précité, on ne peut totalement exclure cette option. Là encore, rien n’est arrêté.

Venons-en à cette fameuse unité 2 dite « d’approfondissement et de complément », qui complète le tronc commun et comporte 15h/semaine.

Il y aura entre 15 et 17 bouquets de Majeures prévus au niveau national, répartis de la façon suivante :

  • 7 Majeures « sciences et technologies » (pas détaillées, mais elles reprennent visiblement, pout l'essentiel, les sections déjà proposées en filière technologique).
  • 4 Majeures « sciences et ingénierie » : « mathématiques-physique-chimie », « sciences de l’ingénieur/mathématiques », « SVTE/physique-chimie », « informatique/mathématiques ».
  • 5 Majeures « lettres-humanité-société » : « mathématiques/SES », « SES/histoire-géographie », « littérature/enseignements artistiques et culturels », « littérature/langues et civilisations de l’Antiquité », « littérature étrangère/LVA ou LV2 ».


Comme je l’ai indiqué plus haut, on remarquera qu’à l’heure actuelle, la philosophie n’est incluse dans aucune des Majeures listées. Le rapport dit certes qu’au vu du statut de cette discipline, il faudrait songer à l’inclure dans au moins deux Majeures, reste que ce n’est pour le moment pas le cas, et que l’on est en droit de se demander pourquoi une discipline présentée comme aussi importante est la seule à ne pas figurer dans la liste des propositions arrêtées.

En outre, même en admettant que deux Majeures incluant la philosophie verront bien le jour, une question persiste, à mon sens : quel sera le succès de ces Majeures ? Je vois au moins trois raisons de s’en inquiéter :

 

  • Aucune heure de philo n’est proposée avant le tronc commun de terminale. C’est donc la seule discipline principale qui sera presque totalement nouvelle en terminale. Je dis « presque », car un enseignement en Mineure de « culture humaniste » pendant les 2 deux semestres de 1ère est prévu, regroupant les lettres, l’histoire-géographie et la philosophie. Aucune idée du volume horaire que cela implique, mais une Mineure pour trois matières, on peut légitimement douter que cela pèse lourd.
  • Les Majeures et Mineures sont clairement conçues comme des moyens de compenser la faible dotation horaire pour les matières du tronc commun, en offrant aux élèves la possibilité de prendre une Majeure et une Mineure dans une même discipline pour cumuler les heures :

 

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  • Il est prévu que les élèves puissent modifier leurs enseignements de l’unité 2 (Majeures et Mineures) entre la 1ère et la terminale, mais ils devront impérativement décider des enseignements qu’ils suivront en Terminale à la fin de l’année de première et ne pourront plus changer d’avis ensuite.

 

À partir de là, il me semble nécessaire de poser la question suivante : quel succès est-on en droit d’attendre pour une Majeure philo sachant que le seul aperçu que les élèves auront eu de cette discipline au moment de sélectionner leurs Majeures de terminale (à la fin de l’année de 1ère) viendra d’une Mineure partagée avec deux autres matières fondamentales (histoire-géo et lettres), dont on peut douter qu’elle représentera un gros volume horaire, et sachant, encore une fois, que les autres matières (histoire-géographie, français, mathématiques, langues) auront fait l’objet d’heures d’enseignement depuis le COLLÈGE ? Qui va choisir une Majeure comportant une matière difficile, exigeante, dont il ne sait presque rien, puisqu’il ne l’a pour ainsi dire pas étudiée ? Si on attend des Majeures qu’elles viennent compenser la faible dotation horaire des disciplines du tronc commun, que va-t-il arriver à la philosophie, si peu d’élèves se sentent prêts à se lancer dans un cursus centré notamment sur une discipline qu’ils ne maîtrisent pas du tout ? Je vois ici des raisons légitimes d’inquiétude, non seulement pour les « vocations philosophiques » en terminale, mais aussi, inévitablement, concernant les répercussions que cela pourrait avoir sur les vocations universitaires : je crains sincèrement, à l’heure actuelle, de voir les effectifs de la discipline saignés à blanc.

En résumé, ce que je retiens de ce rapport, c’est beaucoup de tâtonnements et d’incertitudes concernant la philosophie. J’y ai perçu un contraste saisissant entre la survalorisation symbolique de la discipline et sa place au sein du baccalauréat, d’une part, et, d’autre part, un réel flou quant à la manière de garantir un volume horaire suffisant pour préparer convenablement les élèves à une telle épreuve, flou que l’auteur du rapport ne cache pas. Ce rapport essaye d’articuler de nombreuses exigences, et, en l’état, rien ne garantit qu’elles soient compatibles et qu’elles puissent être toutes menées à bien dans les faits. Les inquiétudes de mes collègues, que je partage, me semblent donc parfaitement compréhensibles, ne serait-ce qu’en raison des nombreux points d’interrogation qui demeurent quant aux conditions matérielles effectives de réalisation des changements proposés, et à leurs modalités. C’est pourquoi j’estime nécessaire de demeurer vigilants et mobilisés dans les semaines et les mois qui viennent, afin de s’assurer que toute la lumière soit faite sur les questions qui restent en suspens. Pour être parfaitement honnête, au vu du système de Majeures prévu et de la place de l’épreuve de philosophie au baccalauréat, je n’envisage, pour l’heure, qu’une seule solution viable : attribuer des heures à la philosophie en seconde et en première, afin de familiariser les élèves suffisamment tôt avec cette discipline pour qu’ils puissent vouloir la choisir comme Majeure en terminale, en connaissance de cause, et qu’ils bénéficient d’une meilleure préparation à une épreuve qui compte autant que les épreuves anticipées de français, discipline qu’ils étudient depuis le collège.

 

 

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