Bosnie: Nataša, 20 ans, appelée aux urnes

Quinze ans après les accords de Dayton qui mirent fin à la guerre de 1992-1995, la Bosnie-Herzégovine reste divisée. Le pays doit pourtant se tourner vers l'avenir. Le 3 octobre prochain, auront lieu les élections générales. Pour la première fois depuis la création du pays, une génération qui n'a pas connu la guerre est appelée à voter. Parmi elle, Nataša. Reportage.

Quinze ans après les accords de Dayton qui mirent fin à la guerre de 1992-1995, la Bosnie-Herzégovine reste divisée. Le pays doit pourtant se tourner vers l'avenir. Le 3 octobre prochain, auront lieu les élections générales. Pour la première fois depuis la création du pays, une génération qui n'a pas connu la guerre est appelée à voter. Parmi elle, Nataša. Reportage.

 

Nataša à la gare routière de Banja Luka © Maryline Dumas Nataša à la gare routière de Banja Luka © Maryline Dumas
Un vendredi matin pluvieux à la gare routière de Banja Luka, la capitale de l'entité serbe de Bosnie-Herzégovine. Nataša Grahovac attend le bus qui la conduira à Bosanski-Petrovac, la ville dont elle est originaire. L'étudiante profite du week-end pour rendre visite à ses parents.A bord d'un minibus, il faut compter environ deux heures trente de voyage. Deux heures trente d'une route sinueuse que la jeune fille parcourt tous les 15 jours. De très rares villes, quelques villages et soudain, au milieu des montagnes, un territoire militaire avec des chars abandonnés. Deux heures trente pour passer de la Republika Srpska (République Serbe de Bosnie) à la Fédération bosniaque, la partie musulmane de ce même pays.

Enfin, le minibus quitte la route principale. Un peu plus haut, un minaret se devine derrière les arbres. Ici, 60% des 7000 habitants sont Serbes, orthodoxes donc.
Dès sa descente du bus, le visage de Nataša, auparavant si sérieux, s’illumine. La jeune fille, qui semblait timide et réservée quelques heures plus tôt, crie pour saluer un ami de son père de l'autre côté de la rue.

 

Paradoxal. Nataša a quitté la ville il y a deux ans, lorsqu’elle a entamé ses études de français à l'université de Banja Luka, mais elle y reste très attachée. Son sourire et ses yeux pétillants le disent.
La jeune fille mince porte un jean et un pull par dessus une chemise taupe.
A 20 ans, elle a connu la guerre et l'exil mais n'en a pas de réel souvenir. Pourtant, la guerre est présente partout autour d’elle : dans l’organisation des institutions de son pays, dans son histoire personnelle, dans celle de sa famille…
Nataša Grahovac est serbe, n'importe quel habitant des Balkans pourrait le deviner: son nom et son prénom ne laissent aucun doute. Comme la plupart des habitants de Bosnie, la jeune fille le revendique, même si elle l'est plus par tradition que par conviction. « Serbe »… de Bosnie, c’est ce qu’indique sa carte d’identité.
De la même façon, dans ce pays d'ex-Yougoslavie, un catholique répondra qu'il est "Croate" et un musulman qu'il est "Bosniaque".
En Bosnie, le rapport aux religions paraît paradoxal. D'un côté, elles se rapportent plus à une tradition familiale que par une réelle conviction ou une pratique. Et de l'autre, elles déterminent la nationalité. Le terme "Bosnien", qui désigne l'ensemble des citoyens de Bosnie, toute religion confondue, n'est pas plus courant là-bas qu'en France. D'ailleurs, celui qui se dit Bosnien, par conviction ou parce qu'il est issu d'un couple mixte, n'a pas le droit de se présenter à des élections.
L’appartenance à l’une des trois communautés a aussi des incidences lors des élections puisque les citoyens votent pour les représentants de leur communauté lors des élections générales.
Celles-ci auront d’ailleurs lieu le 3 octobre prochain. Nataša votera alors pour la première fois. Et La jeune fille, qui refuse cette «organisation en clivages» créée après la guerre de 1992-1955, sait déjà pour quel parti ira son suffrage: Naša Stranka ("notre parti" en français).

« Une ville normale, avec une situation normale. »
Bouteille.Ce parti, qui se dit « transnational » et « au delà des clivages », a été fondé en avril 2008 grâce à l'apport financier notamment de Danis Tanović, le réalisateur de No man's land.« Au début c'était trois amis avec une bouteille de vin rouge », explique ce dernier. Aujourd'hui, Naša Stranka connaît un réel succès et pourrait bien créer la surprise en octobre.

L e soutien de Nataša à ce parti n'est probablement pas sans lien avec Bosanski-Petrovac.
Les cheveux remontés en chignon, la jeune fille longe la Mosquée sur la place principale. La mairie se situe juste à côté. La jeune serbe connaît bien le maire, « c'est quelqu'un d'ici ».
Bosanski-Petrovac a élu en 2008 au poste de maire Ermin Hajder, encarté à Naša Stranka.
Ce musulman est d'ailleurs le seul membre du parti à avoir été élu. Le quadragénaire qui n'avait jamais fait de politique a profité de la bonne entente qui règne entre les communautés dans la ville. Car à Bosanski-Petrovac, la mixité est de mise.

Ermin Hajder, maire de Bosanski-Petrovac © Maryline Dumas Ermin Hajder, maire de Bosanski-Petrovac © Maryline Dumas
Traverser un pont.« Petrovac est une ville normale, avec une situation normale », assène le maire, Ermin Hajder. Une commune normale dans un pays atypique, où il n'est pas naturel que les différentes communautés se rencontrent. A Mostar au sud du pays, par exemple, Croates et Musulmans vivent chacun d'un côté d’un pont sans oser le traverser et donc sans aucun contact.
« Est-ce que vous trouvez la situation plus normale à Mostar qu'à Petrovac? », s'agace Ermin Hajder. « Si c'était si rigide que ça, il serait impossible que Nataša discute avec moi », conclue ce père de famille.
Son long parapluie noir en main, la jeune fille prend la direction de son ancien lycée. Là aussi, elle semble connaître tout le monde et être connue de tous.
Dans cette école, les 200 élèves musulmans, croates et serbes se mélangent, ce qui « n'est pas le cas dans la plupart des établissements scolaires en Bosnie », explique Besina Kisljen, la directrice du lycée que Nataša salue avec plaisir. Dès le plus jeune âge, les enfants se fréquentent, quelle que soit leur religion.
Une situation lourde de conséquences pour les professeurs :
« C'est plus facile quand les classes ne sont pas mixtes, parce que les professeurs n'ont qu'une histoire à enseigner. Ici, ils ont plus de travail préparatoire, parce qu'ils doivent présenter plusieurs versions de l'Histoire de façon objective. »
Besina Kisljen n'est pas peu fière de raconter que dans cette école, « on réussit à faire la paix entre les trois programmes », alors que l'Histoire de Bosnie est totalement différente selon qu'elle se trouve dans un manuel scolaire à destination d'un petit Croate, d'un Serbe ou d'un Bosniaque.

« Avant tout le monde vivait en paix, et bien, après la guerre c'est pareil. »


Sœur. A peine sortie du lycée, une camionnette blanche klaxonne avant de stopper net au milieu de la route. Une jeune fille, aux cheveux noirs de jais, en descend pour sauter dans les bras de Nataša, telle une tornade.
Armina est la meilleure amie de Nataša.
La Serbe considère la seconde, musulmane, comme une sœur. Elle raconte avec beaucoup d'émotion le jour où elles se sont définitivement rapprochées:
« C'était le jour de mon anniversaire, on venait de rentrer à Petrovac après la guerre, mes parents n'avaient pas les moyens de m'offrir une vraie fête. »
Armina, elle, est venue avec un cadeau. Un geste que Nataša n'oublie pas.
Armina est pressée. Etudiante en stylisme la semaine, elle aide ses parents le week-end en livrant le pain qu’ils fabriquent. Rendez-vous est pris pour le lendemain.

Rakjia.
La jeune Serbe a hâte de voir ses parents. Ceux-ci habitent à 5 minutes du centre-ville, dans une maison exiguë, la dernière avant les champs. Une salle de bain, deux chambres et une cuisine et un salon exigües : le quotidien d’une famille qui se montre particulièrement accueillante.

Nataša entourée de ses parents, Jovah et Slada © Maryline Dumas Nataša entourée de ses parents, Jovah et Slada © Maryline Dumas
Devant des assiettes garnies de jambon, de fromage, d’œufs et des verres remplis de Rakija – l’alcool local -, la famille raconte son histoire. Sans rancœur. Les Grahovac ont du fuir Bosanski-Petrovac en 1995. Malgré leur pudeur, on comprend qu’ils faisaient partis d’une catégorie plutôt aisée. La guerre a bouleversé leur vie. Ils ont perdu leur maison et son confort, leur travail. A leur retour, ils n'ont rien retrouvé.
Aujourd’hui,
travaillent dur pour payer les études de leur fille cadette. La coopérative agricole que dirigeait Jovah avant la guerre a fermé.
Alors, il élève des poules, quelques vaches et un cochon qui permettent à sa femme de fabriquer le pain et le fromage qui les nourrissent. A mots couverts, celle-ci évoque une vie très dure et un métier d’agricultrice qu’elle n’apprécie pas, contrairement à son mari. Mais Slada s’est résignée depuis longtemps: quand elle est rentrée d’exil, son poste de greffière au tribunal de Petrovac avait été donné à quelqu'un d'autre.

Pain et fromage.
Changement d’ambiance, le lendemain. Nataša retrouve Armina chez elle, dans une maison à deux étages qui semble spacieuse. A l’extérieur, une grosse audi grise côtoie le fourgon blanc de la boulangerie.
Les parents de la jeune fille volubile, Rivert et Zoka Redžić, ont installé leur atelier au rez-de-chaussée. Ils y fabriquent le pain avant de le livrer. En cette fin de matinée, leur travail est terminé mais la pièce au carrelage blanc a gardé l’odeur du pain chaud.

Les parents d'Armina, comme ceux de Nataša, ont du fuir, en 1992. Mais Rivert balaye son passé d'un geste de la main, en montrant la table bien garnie qui occupe les deux jeunes filles : « Regardez, le fromage vient d'un serbe, un ami. Moi, je lui donne du pain et on le mange ensemble. »
Pour lui, la guerre n' « est qu'une manipulation des politiques ». « Bosanski-Petrovac est une ville multiethnique, c'est une évidence, il n'y a qu'à regarder Armina et Nataša, elles sont tout le temps ensemble! »
Zoka poursuit : « Avant tout le monde vivait en paix, et bien, après la guerre c'est pareil. Si ça n'avait tenu qu'à nous, à Petrovac, il n'y aurait jamais eu la guerre! » Dégoutés de la politique, les parents d'Armina, qui ont crée leur boulangerie après la guerre, n'iront probablement pas voter en octobre : « Les politiciens promettent des choses en vain. On n'a pas besoin de grandes politiques. »
Armina, elle, ira mais elle ne votera pas pour Naša Stranka vu l'opinion qu'elle a du maire de Petrovac : « Le maire parle beaucoup, beaucoup, mais ne fait rien », déclare-t-elle en évoquant, la bouche pleine, le chômage qui touche la ville. Son père confirme : « J'étais plus content avec le maire serbe qu'il y avait avant. »
Un peu plus tard, au détour d'une conversation, Nataša racontera que sa meilleure amie est encartée au SBB ( Alliance pour un mailleur avenir ), un parti bosniaque nouvellement crée lui aussi.

« Ils ont apporté un demi kilo de café, un kilo de sucre et de la Rakija. »

Nikola et Milka, l'oncle et la tante de Nataša © Maryline Dumas Nikola et Milka, l'oncle et la tante de Nataša © Maryline Dumas

Abri à jardin.Le goûté terminé, Armina et Nataša s’embarquent dans la fourgonnette vide de la boulangerie. Direction Bjelaj. Une demi-heure de route pour arriver près d’une maison isolée, au milieu de collines verdoyantes. C'est là que vivent Nikola et Milka, l'oncle et la tante de la jeune serbe.
A la retraite, mais sans aucune pension, ils continuent d'élever des bêtes: trois vaches, cinq cochons et 15 poules.
Comme les parents de Nataša, ils ont trouvé leur maison en ruines à leur retour à la fin de la guerre. Ils l'avaient construite dans les années 70, à côté de la maison familiale,
celle des grands-parents de l'étudiante.

« Quand on est revenu, il n'y avait plus rien, plus de maison, rien. On avait laissé beaucoup de choses derrière nous. Des tracteurs, des machines, 10 vaches et 70 moutons », raconte Nikola.
Attaché à leur terre, ils ont passé un hiver dans une cabane que Nataša présente, ses yeux bleus plein de larmes. Huit mètres carrés, un sol en béton où subsistent les traces d’un feu, des planches de bois qui laissent passer le jour en guise de mur : la construction ressemble plus à un abri à jardin qu'à une habitation.
Nikola et Milka, la soixantaine, ont souffert mais, pudiques, ils ne le diront pas.Ils préfèrent parler de leur satisfaction. Car en 2002, ils ont pu faire reconstruire leur maison, grâce à l'aide de « 17 de nos voisins musulmans », explique le vieil homme au regard espiègle.
En ponctuant ses mots avec sa canne, il ajoute :
« Ils ont aussi apporté un demi kilo de café, un kilo de sucre et de la Rakija. » Cette précision semble importante à ses yeux.
Insouciance.
Le couple profite aujourd'hui d'une maison chauffée. Avec fierté, Milka montre le salon où trônent les photos de leurs enfants et petits-enfants, pendant que Nikola remet des bûches dans le poêle.
En cette journée pluvieuse, l'écurie abrite leurs vaches, leur jument et son nouveau né. Mais, juste en face, au bout de leur jardin, trônent encore les ruines de la maison familiale, comme s’ils n'avaient pas eu la force de les déblayer. Traces encore bien présentes d'un passé dont personne n'a réellement guéri.

La fin de l’après-midi approche. Nataša et Armina évoquent, toutes excitées, une soirée dans un bar qui passe du turbo-folk, la musique à la mode en Bosnie. Il faut rentrer, les deux jeunes filles sont pressées: la Bosniaque doit encore choisir sa tenue, la Serbe voudrait se boucler les cheveux.
Avoir 20 ans en Bosnie, c’est aussi un peu d’insouciance.

 

Maryline Dumas

Les élections générales, c'est quoi?

Ces élections, dites « générales », permettront d'élire, le 3 octobre, la nouvelle présidence tripartite. Tripartite, car en Bosnie, chacune des trois communautés – ou « nations » - élit un représentant : le pays d'Ex-Yougoslavie est dirigé par une présidence collégiale qui tourne tous les huit mois. Les Bosniens sont aussi appelés à élire le parlement central ainsi que les parlements des deux entités (la République Serbe de Bosnie et la Fédération croato-bosniaque). Les Serbes voteront ainsi pour les membres du parlement de la Republika Srpska pendant que les Bosniaques et les Croates éliront leurs représentants dans la chambre de la Fédération croato-musulmane.

 

 

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