L’Inde vient d’être frappée par des attentats terroristes d’une grande violence meurtrière. Près de 200 morts et plusieurs centaines de blessés d’après les décomptes officiels. Au-delà du nombre des victimes, le mode opératoire des terroristes laisse penser que les attaques ont été planifiées pour frapper particulièrement l’esprit des Indiens. Attaques simultanées, coordonnées, cibles multiples, choisies au cœur d’un des centres économiques du pays, enfin des terroristes surarmés et, apparemment, bien entrainés et organisés.
Pour l’instant, les services de police et de sécurité indiens ne disposent pas encore de l’ensemble des éléments qui permettraient de complètement décrypter ces attentats. Toutefois, les premiers éléments qui se dégagent peuvent fournir quelques pistes d’analyse.
La piste pakistanaise
Il semble se confirmer que les terroristes sont venus de l’Etat voisin du Pakistan. La capture par les forces de sécurité indiennes du seul terroriste qui est sorti vivant de ces attentats a permis de collecter les premières informations sur la nationalité et la provenance des terroristes et celles-ci paraissent orienter le regard vers le Pakistan. Les autorités indiennes avaient déjà, bien avant la capture et l’interrogatoire de ce terroriste, fait état de cette « connexion » pakistanaise. Ce qui avait engendré une mise en garde de ce pays contre toute accusation visant à l’impliquer dans ces attentats. Dans la même foulée, le Pakistan avait offert la pleine collaboration de ses services secrets aux enquêtes que mènent l’Inde, pour ensuite restreindre cette offre.
S’il est top tôt pour savoir s’il y a eu une implication officielle du voisin pakistanais, il n’est pas, tout à fait à exclure, une complicité de certains services de ce pays. Beaucoup d’experts dans le domaine des renseignements soulignent le fait que les services de sécurité, l’armée et aussi les services de renseignement pakistanais sont infiltrés par des éléments liés au terrorisme. Sachant que ces dits services ne fonctionnent pas dans la plus grande transparence et sous le contrôle strict des autorités civiles de ce pays, la découverte de leur implication directe ou indirecte, tacite ou implicite, par commission ou par omission, dans ce qui vient de se passer en Inde, ne surprendrait pas grand monde.
Toutefois, la logique de la dynamique actuelle des relations entre les deux États ainsi que les menaces internes auxquelles ils sont confrontés dans ce domaine ne plaident pas en faveur de l’hypothèse que les nouvelles autorités au pouvoir au Pakistan pourraient encourager ou laisser se commettre de tels actes si elles en avaient connaissance. En effet, l’Inde et le Pakistan sont plutôt ces dernières années dans une période relativement apaisée de leurs relations, qui ont été historiquement tumultueuses. Cette phase d’apaisement et de calme est symbolisée par le cessez-le-feu de part et d’autre de la ligne de contrôle, le processus de « dialogue global » entre les deux pays qui inclut l’épineux contentieux territorial du Cachemire, la reprise des communications terrestres entre eux, etc(1). D’un autre coté, le Pakistan fait de plus en plus face sur son sol aux attaques terroristes et aux pressions de groupes islamistes qui critiquent la passivité, malgré les prises de positions officielles véhémentes, du gouvernement face aux raids de l’aviation américaine contre des bases terroristes situés à sa frontière avec l’Afghanistan, raids qui ont visé même l’intérieur du territoire pakistanais.
Dans un tel contexte, il est difficile d’envisager la possibilité d’une implication de l’appareil d’état pakistanais dans ces attentats en Inde. A contrario, ceux-ci pourraient justement avoir visé une déstabilisation de ces nouvelles relations apaisées. La normalisation des relations indo-pakistanaises ne ferait pas l’affaire des groupes terroristes qui ont planifié ces attentats. Le Pakistan semble d’ailleurs opté pour l’instant pour cette explication. En effet, le président pakistanais, Asif Ali Zardari, a déjà suggéré cette thèse lors d’une conversation téléphonique qu’il a eue avec le premier ministre indien, Manmohan Singh. Il lui a fait savoir que les informations dont il dispose indiquent que des "protagonistes non liés à un Etat voulaient modifier les priorités des gouvernements mais il ne faut pas les laisser y parvenir"(2).
Frapper l’Inde dans son économie
Les attentats terroristes ont eu lieu à Bombay qui est l’un des poumons économiques et une vitrine de la nouvelle Inde qui connaît un décollage qui augure d’un futur prometteur pour ce pays. Même si la grande majorité des victimes de ces attentats se comptent parmi la population indienne, les premiers témoignages font état du fait que les occidentaux étaient visés, particulièrement les américains et les britanniques. Ces éléments suggèrent deux choses. D’abord que les terroristes en ont visiblement après les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ce qui pourrait être lié au sentiment général qui s’est développé dans les groupements terroristes en réaction à la fameuse « guerre contre le terrorisme ». Ensuite, que les terroristes ont aussi voulu frapper l’Inde dans son économie en attaquant sa pole économique et commercial et les étrangers. Une façon de saper l’élan de ce pays.
Un élément de luttes sociales ?
En septembre 2008, un attentat a eu lieu au Pakistan qui a visé un hôtel connu pour être fréquenté par les couches aisées de la société pakistanaise (3). De même à Bombay, les principaux objectifs visés par les terroristes ont été des hôtels, restaurants et bars, eux aussi connu comme point de rencontre des couches sociales qui ont su profiter de la croissance économique en Inde. C’est peut être là aussi une clé d’analyse des attentats.
Au Pakistan, les élites sont de plus en plus contestées pour leur corruption (4) et accusées de ne pas se préoccuper du sort des secteurs de la population qui restent en dehors du partage des fruits de l’embellie économique. Le retour du clan Bhutto au pouvoir dans ce pays est loin de pouvoir faire taire de telles critiques. En effet, l’actuel président pakistanais, Asif Ali Zardari, veuf de l’ex-premier ministre assassiné Benazir Bhutto, avait fait l’objet de diverses accusations, notamment de corruption et en a même fait de la prison (5). Il s’agit donc peut être d’une stratégie de lutte sociale pour ces groupes terroristes qui chercheraient, par ce biais, à élargir leur soutien dans la population. Le problème des inégalités socio-économiques reste majeur en Inde aussi, malgré les efforts énormes qu’ont fait ce pays en vue de les réduire. Les succès économiques de ce pays n’ont pas encore permis une meilleure redistribution des richesses nationales. En visant ces endroits, symboles de luxe et de richesses en Inde, les groupements terroristes pourraient être dans cette logique de cibler les couches aisées, perçues comme corrompues et insensibles aux souffrances des masses. Cette motivation fournirait aussi un élément d’analyse supplémentaire quant à une éventuelle complicité de mouvements radicaux islamistes à l’intérieur de l’Inde, dont l’action comporte justement cet élément de revendication socio-économique.
De plus, ces couches aisées sont aussi souvent perçues comme les relais locaux de l’occident, par leur manière de vivre, leurs idées et leurs valeurs. Elles sont donc considérées comme les suppôts de l’occident et emblématiques des valeurs et modes de vie que ces groupements terroristes rejettent et combattent. Ce qui en fait, pour eux, des cibles légitimes pour leurs attaques.
Jusqu’ici les attaques terroristes en Inde qui présentaient une implication officielle ou officieuse du Pakistan avait toujours pour toile de fond, les tensions existant entre ces deux pays en raison de vieux contentieux historiques et pour des raisons liées au Cachemire. Ces derniers attentats semblent suggérer que de nouveaux éléments sont peut être en train de se mêler aux vieux antagonismes. On ne peut qu’espérer que ceux-ci ne viennent pas créer encore plus d’instabilité dans les relations entre les deux pays qui sont détenteurs de l’arme nucléaire. Il y va de la sécurité de cette région et de celle de toute la planète.
_______________1. lire à ce sujet, Parthasarathy, G.,« Changements dans les relations indo-pakistanaises », la Revue de l’Inde, no. 7-avril/juin 2007.
2. Voir Kuncheria, C. J. et Birsel, Robert, « Le Pakistan, mise en cause, joue l’apaisement face à l’Inde », publié dans L’Express, le 28 nov. 2008.
3. Le 20 septembre 2008, un kamikaze a fait exploser un camion bourré d’explosifs contre l’Hôtel Marriott d’Islamabad, connu pour être un endroit fréquenté les couches aisées pakistanaises. Cet attentat fit plus de 60 morts et 266 blessés.
4. Le dernier rapport de Transparency International sur l’indice de perception de la corruption dans le monde place le Pakistan au 138e rang mondial sur 180 pays.
5. L’actuel président pakistanais a été ministre dans le gouvernement dirigé par sa défunte femme Benazir Bhutto dans les années 1990. Surnommé à l’époque «Monsieur 10%», il a passé plus d’une dizaine d’années en prison, sans avoir été condamné, pour des accusations de corruption, de trafic de drogue, et de meurtre de son beau-frère, Murtaza Bhutto, frère de sa femme.