Dépassé par l'ampleur de l'épidémie de choléra qui y sévit, le Zimbabwe vient de décréter un état d'urgence sanitaire. Il sollicite l'aide internationale pour faire face à celle-ci qui a déjà fait plus de 500 morts depuis le mois d'aout de cette année. Le désastre sanitaire que connaît ce pays n'est pourtant que l'un des aspects de l'effondrement généralisé que la gestion de Robert Mugabe a occasionné.
Dans les années 1960-1980, le Zimbabwe, qui s'appelait à l'époque la Rhodésie du Sud, faisait déjà l'actualité. La minorité blanche issue de la colonisation britannique proclama l'indépendance unilatérale du pays en 1965, allant ainsi à l'encontre de la politique officielle de la Grande-Bretagne à l'époque. Celle-ci stipulait que les colonies sous sa domination, dans lesquelles il existait une forte communauté blanche, n'obtiendraient leur indépendance qu'à la suite d'une décision majoritaire au suffrage universel et avec un leadership des Africains.
Le chef de la minorité blanche de l'époque, Ian Smith ayant passé outre cette position britannique, buta sur l'opposa de la Grande-Bretagne, qui incita la communauté internationale, à travers l'Organisation des nations Unies (ONU), à adopter de lourdes sanctions contre ce pays. Ces dernières eurent raison du régime de Ian Smith et la Rhodésie du Sud retourna sous le contrôle britannique en 1979. Suite à la lutte menée par Robert Mugabe contre le régime de Ian Smith, le pays obtint son indépendance le 18 avril 1980 et prit le nom de Zimbabwe. Mugabe en était le père fondateur, le héros de la guerre de libération menée contre le pouvoir blanc ségrégationniste. Aimé et acclamé dans son pays et respecté sur la scène internationale, il en devint le président.
Il s'en suivit une période de cohabitation entre le nouveau régime et la communauté blanche qui détenait la majeure partie des terres du pays. Celle-ci était grandement composée de fermiers, regroupés au sein de la Commercial Farmers' Union (CFU), qui ont toujours joué un rôle central dans la vie politique et économique de ce pays. Cette nouvelle alliance avec le régime de Mugabe a surtout été rendue possible grâce aux engagements pris par ce dernier, dans les accords de Lancaster House (1), de ne pas s'en prendre aux intérêts des fermiers blancs après l'indépendance et surtout d'opérer des réformes agraires de manière graduelle et conforme aux principes de droit. Sur la base de ces accords, il y eut une première réforme agraire, financée par l'aide britannique et américaine, qui a permis la redistribution de quelques 20,000 kilomètres carrés de terres précédemment détenues par la minorité blanche.
Après l'indépendance en 1980, celle-ci a gardé ses privilèges économiques (2). Malgré le fait qu'ils représentaient 1% de la population du Zimbabwe, ces derniers contrôlaient par contre 80% des richesses du pays, notamment le principal secteur économique, l'agriculture. Cette inégalité économique et la complexité du problème agraire ont toujours été une source de frictions entre le régime de Mugabe et la minorité blanche. Pour comprendre cette donnée, il faut savoir d'une part que la question de la réforme agraire avait été au centre du mouvement de libération nationale conduite par Mugabe et d'autre part que la terre, en plus de sa dimension économique, revêt une dimension socioculturelle, et même religieuse forte dans ce pays.
En effet, l'une des motivations des combattants du Front patriotique, dirigé par Mugabe, qui ont fait la guerre était l'espoir de l'accès à la propriété de la terre. Cette revendication est donc restée un enjeu politique majeur même après l'indépendance. D'autant plus que le Front patriotique, avait utilisé la rhétorique de l'attachement spirituel à la terre pour galvaniser ses militants et combattants. Ainsi ces anciens combattants ne vont jamais renoncer à cette revendication. Il y a eu plusieurs réformes agraires au Zimbabwe sous le régime de Mugabe. Mais celles-ci n'ont jamais épuisé l'épineuse question de l'appropriation des terres par la minorité blanche.
Après deux décennies de pouvoir, le régime de Mugabe a commencé a s'essouffler à l'intérieur. Le vieux président est devenu de plus en plus contesté par une opposition interne ayant à sa tête Morgan Tsvangirai (3). En vieux briscard de la politique, Mugabe tenta de faire diversion, afin de maintenir son contrôle sur le pays, en attisant les revendications agraires. Il encouragea tacitement les vétérans de la guerre d'indépendance à occuper de force les fermes agricoles appartenant à la minorité blanche, qu'il affirma considérer comme des ennemis de la patrie pour s'être opposée à son plan de redistribution des terres à la majorité noire. En effet, cette radicalisation de la position de Mugabe en l'an 2000 fit suite à l'échec du vote d'une nouvelle constitution qui devait, en autres, autoriser l'expropriation des fermiers blancs sans compensation (4). Ces derniers avaient uni leurs forces avec le mouvement d'opposition au régime, mené donc par Tsvangirai, pour faire campagne contre cette nouvelle constitution.
L'occupation des fermes agricoles détenues par la minorité blanche initia un processus qui a abouti à la situation catastrophique dans laquelle se trouve le Zimbabwe actuellement. En effet, la première conséquence de ce mouvement a été le départ de centaines de fermiers blancs du pays. La bataille pour la terre eut pour résultat de faire péricliter l'économie du pays, dont la production agricole en était une composante importante. Le Zimbabwe passa de l'autosuffisance alimentaire à des émeutes de la faim, dont les premières eurent lieu en 1997 déjà (5). Depuis cette époque la situation économique du pays n'a cessé d'empirer. L'inflation a atteint des taux surréalistes (le taux actuel est le plus élevé dans le monde, 231millions pour cent en juillet de cette année). Le pays imprime des billets de sa monnaie avec des valeurs nominales hallucinantes. Les rayons des magasins et supermarchés sont vides. Le taux de chômage a été estimé à 85% en 2007. Le produit national brut (PNB) du pays est en chute libre. Celui-ci a chuté de 5,7% en 2007 et d'environ 4% en 2008, selon les chiffres du Fonds monétaire international (FMI). L'économie a connu une contraction de près de 50% ces huit dernières années. 80% de la population de ce pays vit avec un revenu sous le seuil de pauvreté.
La détérioration de l'économie zimbabwéenne a été, d'autre part, accélérée par les sanctions économiques imposées par plusieurs membres de la communauté internationale, notamment la Grande-Bretagne, l'Union européenne ou les Etats-Unis d'Amérique. La diplomatie américaine, à un certain moment, avait fait du Zimbabwe de Mugabe un point important de son agenda quand Condolezza Rice a désigné ce pays comme étant un poste avancé de la tyrannie dans le monde.
Dans son bras de fer avec les occidentaux, dans un premier temps, et de plus en plus avec des dirigeants africains qui le lâchent à tour de rôle (6), Mugabe a toujours pu compter sur l'appui ferme et actif de la diplomatie sud-africaine, avec le président Thabo MBeki comme médiateur attitré dans la recherche d'une solution politique entre Mugabe et l'opposition interne. Cette position de L'Afrique du Sud était fondamentalement tributaire de sensibilités personnelles de l'ancien président MBeki. Son départ du pouvoir prive donc le Zimbabwe d'un soutien important sur la scène internationale.
Dans ce contexte, les jours du vieux président Mugabe semblent être comptés. La mauvaise gestion du pays, le délabrement de son économie, auquel est en train de s'ajouter une crise sanitaire majeure vont peut être sonner le glas du régime autocratique de Robert Mugabe. Si cela peut être perçue comme une perspective heureuse à long terme pour ce pays, on est forcé d'être plus circonspect quant aux conséquences à court et moyen terme. En effet, s'il existe une figure centrale de l'opposition interne (Morgan Tsvangirai), il n'est pas garanti que la transition de l'après Mugabe se fera en douceur. Il faut espérer que l'instabilité politique ne viendra pas achever de précipiter ce pays dans un chaos total.
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1. Les accords de Lancaster House ont été signés le 21 décembre 1979, par les représentants du Front Patriotique, dirigé par Mugabe et le régime de Ian Smith, en présence du Margareth Thatcher qui était Premier ministre britannique à l'époque, le 21 décembre 1979. Ils contiennent les termes et arrangements qui ont procédé l'indépendance du Zimbabwe.
2. Lors d'une rencontre avec les fermiers blancs, Mugabe les invita à « se sentir chez eux ..et à rester dans le pays... » parce qu'ils « avaient un rôle important à y jouer ». Voir Selby, Angus "Commercial Farmers and the State: Interest Group Politics and Land Reform in Zimbabwe, 1890-2005", Thèse doctorale, Université d'Oxford, P. 128. Disponible en ligne: .
3. Robert Mugabe ne se maintient au pouvoir que par l'organisation d'élections, dénoncées comme frauduleuses et dont les résultats sont fortement contestés. Ce fut le cas en 2002 et en 2008.
4. Lors d'un rassemblement politique en avril 2000, Mugabe déclara qu'il n'allait plus demander aux fermiers blancs les terres, mais que son régime allait s'en accaparer sans négociations. Désignant la Grande-Bretagne comme responsable du manque de progrès sur la question de la redistribution des terres, il fit savoir aux dits fermiers blancs qu'ils devaient s'adresser à cette dernière s'ils voulaient être indemnisés. Voir article rédigé par CNN en 7 avril 2000, intitulé «Law targets white farm confiscation in Zimbabwe ».
5. Lire à ce sujet, Colette Braeckman, « Un combat légitime instrumentalisé par le régime : Bataille pour la terre au Zimbabwe », Monde diplomatique, mai 2002.
6. Un nombre grandissant de leaders africains pensent que Robert Mugabe fait partie du problème au Zimbabwe et non plus de la solution. Ils affirment de plus en plus ouvertement qu'il devrait laisser le pouvoir qu'il détient depuis l'indépendance du pays. Le dernier en date à exprimer ce point de vue est le Premier ministre du Kenya, M. Raila Odinga. Ce dernier vient de déclarer dans une interview à BBC, ce jeudi 4 décembre 2008, qu'il était temps pour les gouvernements africains d'agir de manière décisive en vue de pousser Mugabe hors du pouvoir. M. Odinga pense que le partage du pouvoir au Zimbabwe est un processus mort qui ne fonctionnera jamais avec un dictateur (Mugabe) qui n'y croit pas.