Le terme de relance a acquis une certaine popularité récemment due à sa fréquente utilisation. Il faut relancer l'économie, il faut relancer la consommation, il faut mettre sur pied une politique de relance du crédit bancaire aux entreprises, etc. Tout cela invoque la recherche de solutions pour faire repartir la machine dans le même sens: cap sur une croissance supposée illimitée. Des voix ne cessent de dénoncer cette volonté de continuer à faire plus de la même chose. Venant de secteurs qui ne résonnent pas à l'unisson avec la petite note de l'ère du temps (écologistes, économistes prônant la décroissance ou le changement de modèle de développement ou encore d'intellectuels marxistes), ces voix détonantes sont complètement
La montée des pays émergents constitue un rappel au bons sens de ce point de vue. En effet, cette émergence a été identifiée comme l'une des explications principales de certains phénomènes récents qui ont eu des retombées négatives pour beaucoup de pays. Il en est ainsi de la crise alimentaire, occasionnée par la flambée des prix de certaines denrées sur les marchés internationaux, ainsi que de la récente flambée des prix du pétrole.
Or, il faut bien se rappeler que la montée en puissance des pays émergents, en réalité n'a permis l'accès à la richesse ou à des conditions décentes de vie qu'à une fraction des populations de ces pays. En effet, la croissance économique chinoise a certes fait sortir près de 500 millions de chinois du seuil absolu de pauvreté (moins de 1,25 dollar US par jour), mais la Chine est un pays de plus de 1,3 milliards d'habitants, avec environ 140 millions d'entre eux qui vivent encore en dessous de ce seuil de pauvreté. Le même constat vaut pour l'Inde, dont la croissance économique n'a vraiment bénéficié qu'à un faible pourcentage de ses 1,147 milliards d'habitants, dont 456 millions vivent aussi sous le seuil de pauvreté et 828 millions vivent avec moins de 2 dollars US par jour. Le Brésil compte 22% de sa population vivant avec moins de 2 dollars US/jour, soit plus de 40 millions de personnes. Donc rien qu'en prenant en compte ces pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), leur développement économique récent laisse encore sur le carreau une population cumulée de plus d'un milliard d'habitants.
D'autres indicateurs économiques donnent également une idée de l'improbabilité du désir de développement économique pour l'ensemble de la planète dans le modèle existant. En effet, à titre indicatif, un citoyen américain dispose en moyenne de plus de 600 litres d'eau, consomme 13 fois plus d'énergie qu'un Chinois et 31 fois plus qu'un Indien. Un habitant d'un pays riche consomme en moyenne 10 fois plus d'énergie commerciale qu'un habitant du tiers-monde. Dans un tel contexte, la simple question de savoir ce qu'il adviendrait des ressources de la planète (eau, énergie, , etc.) si tous ces millions d'habitants des pays du BRIC accédaient aux mêmes niveaux de consommation que la moyenne des occidentaux (les Américains en tête) donne une idée du caractère irréalisable de la volonté de faire bénéficier tout le monde du développement, tel que défini actuellement.
Pourtant, nous n'avons même pas fait état du cas de l'Afrique, dont les besoins en termes de lutte contre la pauvreté, la famine, la santé sont tout aussi énormes. Ce continent, à lui-seul, compte 315 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté dans sa partie subsaharienne, près de 200 millions souffrant de malnutrition, plus de 300 millions n'ayant pas d'accès à l'eau potable ou encore plus de 50% de sa population sans accès aux soins médicaux de base. En les incluant dans l'analyse, on se rend encore plus compte de la non-faisabilité du projet.
Donc la nécessité de changer de paradigme est impérative. Seule une nouvelle définition du concept de développement, avec de nouveaux critères pour le mesurer semble pouvoir nous permettre d'établir les conditions d'un progrès durable. Cette nouvelle approche est indissociable de la mise en place d'une nouvelle gouvernance mondiale. Par nouvelle gouvernance mondiale, il ne faut pas entendre les projets de réformes parcellaires qui sont souvent discutés sous cette rubrique (réforme de la structure du Conseil de sécurité des Nations unies, redistribution du poids des votes au sein du Fonds monétaire international, redéfinition des règles de l'Organisation mondiale du commerce, etc.). En effet, il ne s'agit pas de revoir les règles de fonctionnement de telle ou telle autre organisation internationale ou même d'en créer de nouvelles sur la base du même paradigme.
Avant d'expliquer en quoi consisterait cette nouvelle gouvernance, voyons brièvement pourquoi elle est nécessaire. Certaines voix proposent le changement de paradigme vers le développement durable, mais restreignent ou ne conçoivent leur projet que dans le cadre national. C'est une demande visant à la transformation du modèle économique à l'intérieur de leur propre pays. Celles-ci sont en général entendues dans le champ politique. C'est un peu l'idée du grenelle sur l'environnement en France ou d'autres initiatives et appels du même type dans d'autres pays. Le problème de cette approche est que nous vivons dans un monde qui est devenu globalisé. Les économies ne fonctionnent plus en autarcie, ni même dans une relation de coopération ou d'interdépendance. Elles sont carrément imbriquées. Indissociables. Cela engendre une conséquence importante.
Elles sont en compétition. Le changement de modèle de développement à l'échelle d'un pays demande des moyens économiques énormes. Ainsi il occasionnera, dans un premier temps, des coûts de transformation tels que cela rendrait les prix des biens et services qu'il produit nettement supérieurs à ceux d'autres pays ayant des ressources similaires aux siens qui n'ont pas adopté le même projet. Les économies étant en concurrence, le pays qui entreprend tout seul de changer de paradigme devient non compétitif dans un premier temps.
On pourrait penser que le changement de paradigme a de meilleures chances s'il s'opère au niveau régional. Cela devient de moins en moins vrai dans la mesure où les pays émergents en sont venus à constituer un pole économique de plus en plus important en terme de concurrence et de marché. Le changement de modèle prendrait donc la caractéristique d'un « dilemme du prisonnier », le rendant ainsi difficile à réaliser. Cette dimension du problème joue, il me semble, un rôle central dans la position affichée constamment par les grands pays émergents dans les négociations internationales sur l'environnement, et le changement climatique en particulier. En effet, les pays émergents qui sont réticents à prendre des engagements fermes et conséquents en termes de réduction des gaz à effet de serre veulent éviter de souffrir d'un avantage comparatif par rapport aux conséquences économiques de tels engagements.
Mais le problème n'est-il qu'une question de calcul et de recherche d'un avantage concurrentiel au niveau purement économique ? Il a souvent été abordé que de ce point de vue. Toutefois, mon hypothèse est qu'il va au-delà de cette dimension. La division du monde en pays développés et en développement a une connotation et une interprétation beaucoup plus politique. Elle est fondée sur un mode de gouvernance mondiale basée sur la domination. Cette distinction suggère et induit implicitement un désir de hiérarchisation des pays et des individus suivant ce critère de développement économique. Il n'est pas possible, pour des raisons d'espace et ce n'est pas notre propos non plus, d'entrer dans une démonstration détaillée de cette conclusion. Nous nous contenterons d'indiquer comme piste l'évolution historique du discours sur le développement et son antithèse. On est passé de l'appellation de pays du tiers-monde (Ce qui suppose une hiérarchie entre premier monde et tiers-monde), à celle de pays sous-développés, avec ses connotations anthropo-ethnologiques) pour enfin aboutir à l'utilisation actuelle de pays en développement, quelque part non aboutis, non achevés, etc.
Le changement de gouvernance mondiale est donc un changement d'un mode d'interaction et de relation entre les peuples basée sur la domination à un autre basé sur une fraternité et une égalité véritables et surtout une vraie solidarité. Ce nouveau mode de gouvernance inclut certes les réformes dont on parle souvent, mais surtout la renonciation à la volonté de hiérarchiser les peuples, à travers des règles, des procédures et des institutions internationales. Car c'est cette dernière qui, en définitive, pousse les nations à vouloir un développement mesuré à partir de critères tout d'abord quantitatifs (taux de croissance, nombre de voitures par habitant, la taille de son armée, etc.), donnant l'impression qu'elles aspirent à plus de richesses matérielles quantifiables pour avoir un statut supérieur en tant qu'État Ce n'est pas pour rien que les pays riches de la planète se présentent comme étant à l'avant-garde de l'humanité. Quand un américain définit l'Amérique comme « the best country on earth », cette connotation de supériorité ne peut manquer d'échapper à l'entendement. A l'inverse, dès qu'un pays ou un groupe de pays est dans une dynamique de développement, l'émergence d'un discours de puissance (qu'on peut entendre comme un désir de domination) semble aller de pair.
Certains, dans une analyse teintée de darwinisme ou axée sur les relations humaines comme étant par essence conflictuelles, justifient cet état de choses en la présentant comme naturel, indépassable. Si un certain niveau de concurrence entre les nations peut être considéré comme bénéfique pour des raisons de stimulation réciproque, il me semble que ne sommes pas condamnés au modèle de gouvernance basé sur la domination. De ce point de vue, l'intégration régionale européenne est un modèle très instructif.
Pour mettre en place un modèle de croissance coordonnée et d'ensemble, dans un cadre de gestion et de minimisation des conflits, le modèle d'intégration européenne a exclu la recherche de la domination comme option. On a bien compris et appris que ce dernier ne conduisait qu'à des conflits destructeurs pour tout le monde. Pour ma part, c'est là la grande leçon que nous offre ce processus d'intégration européenne. Il n'est pas facilement et immédiatement transposable à l'échelle de la planète. Il n'est pas non plus parfait. Mais, on peut s'en inspirer à ce niveau pour formuler un projet de changement de mode de gouvernance politique mondiale devant accompagner le paradigme économique à mettre en place.