Le 10 décembre 2008, on célébrait le soixantième anniversaire de l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'homme par l'Assemblée générale des Nations unies. Après plus d'un demi-siècle, le bilan reste mitigé. La proclamation de ces droits fondamentaux en 1948 avait suscité beaucoup d'espoir et d'enthousiasme. C'était considéré comme un moment décisif de l'histoire de l'humanité. Elle symbolisait l'espoir que les horreurs de la deuxième guerre mondiale ne se reproduiraient plus. Cette Déclaration fait partie, il me semble, de tout un dispositif mis en place après cette guerre pour conjurer les fantômes de celle-ci (le fameux cri du plus jamais ça).
En 60 ans, les progrès en matière de droits fondamentaux sont plus qu'appréciables. D'abord, le discours du respect des droits de l'homme s'est développé, diversifié, densifié. Il a pu pénétrer et influencer pratiquement tous les autres types et formes de discours. Ensuite, des avancées et conquêtes réelles ont pu avoir lieu en grande partie grâce à ce discours.
D'un autre coté, la besogne à abattre est encore énorme. Si le chemin à accomplir pour que ces droits deviennent une réalité pour l'ensemble des habitants de la planète, se mesure à partir du nombre de régimes répressifs, dictatoriaux et liberticides au pouvoir un peu partout sur la planète, des emprisonnements de journalistes, syndicalistes et autres personnes impliquées dans la défense de ces droits, des exécutions arbitraires ou encore en tenant compte d'autres formes de contrôle social et de pratiques ayant cours même dans des vieilles démocraties, on ne peut qu'aboutir à la conclusion que celui-ci est encore très long. La distance à parcourir pour parvenir à l'objectif susmentionné se révèle encore plus grande et sinueuse s'il faut prendre la jouissance des droits sociaux, économiques et culturels comme critères.
Par delà ce constat d'inaccomplissement offert par la réalité du terrain, ce qui est encore plus inquiétant et préoccupant, c'est peut être le fait que l'on observe une perte de souffle du mouvement des droits de l'homme. Il s'est développé de manière insidieuse une critique et une remise en question beaucoup plus virulentes, de nos jours, de l'universalité et de l'utilité des droits fondamentaux. En témoignent, par exemple, tout un courant de pensée actuel remettant en cause certains postulats bien ancrés, comme le lien nécessaire entre le respect des droits de l'homme et le développement économique ou encore le fossé grandissant entre l'Islam et l'Occident. Mais plus grave encore est la montée en puissance d'un certain discours qui fait des droits fondamentaux un facteur perturbateur du fonctionnement « normal » des choses. Promouvoir et défendre les droits fondamentaux est devenu gênant et voire même contreproductif.
Les récents propos de Bernard Kouchner confessant son erreur d'avoir demandé au président Sarkozy la création d'un Secrétariat aux droits de l'homme sont très intéressants de ce point de vue. Ils expriment ouvertement une opinion très assise dans beaucoup de milieux politiques dans les sociétés démocratiques, qui ont toujours voulu apparaître comme étant à l'avant-garde du mouvement pour la promotion et la protection des droits fondamentaux. A cet égard, c'est peut être une sortie d'une hypocrisie de plus en plus mise à nu par les comportements ambigus, le double langage et les pratiques de real politik de beaucoup de dirigeants occidentaux.
De plus, M. Kouchner a peut être donné le signal d'une future mise en place d'une doctrine de politique étrangère officielle nouvelle dans laquelle, la promotion et la protection des droits de l'homme n'occuperont qu'une place d'appoint, dont l'importance dans les relations étrangères sera toujours contrebalancée par les intérêts économiques et politiques en jeu.
Un tel changement, s'il peut être désolant et démoralisant pour ceux qui combattent au quotidien pour faire avancer la cause des droits de l'homme dans le monde, il représente certainement du pain bénit pour ceux qui ont toujours été un obstacle et un danger pour cette cause. Beaucoup de dictateurs et autres violateurs des droits de l'homme dans le monde sont probablement en train de se frotter les mains après avoir entendu les récents propos du ministre français des affaires étrangères. Pour eux, c'est du petit lait.