Robert Mugabe s’agrippe au pouvoir depuis 28 ans, mais il n’est pas le seul. Ni même le président africain avec le règne le plus long. Le désastre économique, ce n’est pas le résultat de sa mauvaise gouvernance. Ce sont les institutions internationales (FMI, OMC et autre Banque mondiale) qui en sont les responsables avec leurs politiques néolibérales. Les pratiques autocratiques, confiscatoires du pouvoir, néfastes pour la démocratie, ce ne sont là que des dénonciations d’occidentaux mécontents du fait qu’il ait distribué des terres aux zimbabwéens noirs. Mugabe n’est responsable de rien. Il est un bouc émissaire, une victime de son insoumission à l’occident. A ce titre, nous devons tous le défendre, le protéger, car nous sommes tous zimbabwéens. C’est en résumé le fond de l’article d’Aminata Traoré sur le Zimbabwe.
Tout un chacun a droit à sa lecture du désastre dont les premières victimes sont les zimbabwéens. Ses causes profondes, les responsables et les profiteurs de cette situation peuvent faire l’objet d’appréciations diverses. Ce principe étant posé, chaque lecture des évènements étant soumise au public est donc aussi soumis aux critiques, commentaires et interprétations des observateurs. L’article de cette grande directrice d’opinions en Afrique m’a inspiré plusieurs réflexions et sentiments dont je voudrais partager certains avec les lecteurs de Mediapart.
D’abord l’étonnement. Cette grille d’analyse de Mme Traoré n’est pas nouvelle. Ni même originale. Je l’ai entendu à maintes reprises de plusieurs analystes opinant sur le « monde en développement ». Elle émane souvent des éléments d’élite de ces pays et parfois d’occidentaux « amis de l’Afrique ». Tous critiques de l’occident et de son hypocrisie. Toutefois venant des premiers, elle ne cesse de m’étonner à chaque fois. Je me surprends à découvrir, à chaque fois donc, combien ces éléments des élites de ces pays n’ont pas conscience des responsabilités qui leur incombent en tant qu’élites.
Le monde est hostile, sans pitié. Il ne fait pas de cadeaux aux petits pays pauvres. Pire, il s’acharne à les dépouiller, les accabler, les affaiblir. Bref, les dominer. Ce constat est en partie vrai. Mais je suis surpris que ces élites s’étonnent de découvrir que le monde fonctionne de cette façon là. Quand la complainte vient de dirigeants qui ont été ou sont au pouvoir où gravitent autour, on ne peut s’empêcher de se demander si ceux-ci sont à leur place, comprennent le sens profond de leur mission. Le sens fondamental de leurs responsabilités. Car, ce qui devrait légitimer l’existence de ces élites et leur mission suprême n’est-ce pas de comprendre la mécanique de ce monde hostile ; et de guider, piloter les pas de leurs pays à travers ce dernier en faisant en sorte qu’ils n’en soient pas les victimes. Leur mission n’est-elle pas d’inventer les voies et moyens pour protéger les sociétés dont elles sont l’avant-garde et dont elles président aux destinées. Les privilèges divers dont elles bénéficient au titre de leur appartenance aux élites doivent avoir pour contrepartie l’accomplissement de cette mission fondamentale là.
Cela implique plusieurs choses. D’abord de se sortir de la critique toujours ressassée des mauvaises intentions des autres, de leur volonté d’asservir leurs pays. Ce que les pays du tiers-monde sont en droit d’attendre de leurs élites, c’est qu’elles utilisent toutes leurs ressources intellectuelles et toutes leurs énergies pour pouvoir défendre valablement leurs intérêts tant sur le plan interne que sur le plan international. C’est facile de dénoncer les règles du commerce international. Mais que vaut une telle critique quand beaucoup de ces pays envoient aux négociations internationales, portant sur ces questions, des délégués qui sont pas ou peu imbus de ces questions, et qui au demeurant ne se montrent pas soucieux de défendre les intérêts de leurs pays dans de telles négociations? On peut critiquer la Cour pénale internationale, mais quelle a été l’attitude de beaucoup de pays du tiers-monde lors des négociations du Statut de Rome ? Beaucoup de leurs délégués ne se sont-ils pas complètement remis aux ONG qui, défendant leurs propres agendas, orientaient ces derniers dans telle ou telle autre direction. Pour que cela cesse, il faudrait que beaucoup de ces pays cessent, par exemple, d’envoyer des délégués à ces forums de négociation internationale (souvent une nièce, un neveu, un frère ou un cousin de tel ministre ou de tel autre dirigeant bien placé au pays) qui ne sont intéressés que par le fait de faire un séjour en dehors de leurs pays aux frais de la princesse.
Ensuite, les populations des pays pauvres attendent de leurs élites, particulièrement celles qui dirigent, qu’elles fassent un examen de conscience. Celui-ci doit les amener à s’interroger sur le rôle qu’elles jouent en tant que supplétifs, complices ou instigateurs du pillage de leurs ressources par l’étranger. Depuis la fin de la colonisation, le pillage n’est possible qu’avec leur consentement ou parfois leur aide active. Pour reprendre le titre du roman de Ahmadou Kourouma, « quand on refuse, on dit non »(1).
Après avoir été introspectif, leur regard critique doit aussi être tourné vers leurs collègues. A ce titre, il faudrait peut-être arrêter de trouver de bonnes excuses à un Mugabe ou autrefois à un Mobutu et à bien d’autres encore dont il n’est pas nécessaire de citer les noms. Car on les connaît tous.
Même s’il est certainement vrai que les occidentaux ont fait une fixation sur Mugabe et se sont acharnés contre son régime, il n’en demeure pas moins que le défi qui incombait à Mugabe était de trouver un moyen de lutter contre l’injustice sociale et économique au Zimbabwe qui ne remette pas en cause le bien-être économique général de son pays. Je suis conscient de la difficulté de la tache, vu les réalités du terrain. Cependant quand on bénéficie des privilèges accordés aux élites et, que de plus, elles ont pris la responsabilité de gouverner leurs pays, il est légitime que les gouvernés attendent d’eux des solutions innovantes, audacieuses et à tout point vue, bénéfiques pour l’ensemble du pays. Vouloir assumer la gouvernance de son pays, c’est assumer ce défi historique. Et l’obligation qui s’ensuit est bel et bien une obligation de résultats. D’autres élites des pays du Sud placées dans les mêmes conditions de terrain difficiles sont parvenues à en tirer un meilleur parti pour leurs pays.
Quant à la critique de la dénonciation sélective que fait l’occident des régimes non démocratiques, il faut dire deux choses. La première peut être qualifiée de réalisme cynique. Mais s’il y va des intérêts de l’occident de le faire, je ne crois pas qu’il s’en abstiendra. Les récents propos de M. Kouchner sur les droits de l’homme en témoignent largement. Qu’un dirigeant occidental défende les intérêts de son pays, rien de plus normal. Il faudrait que ceux de certains pays du Sud fassent pareil. La seconde chose à dire dans ce contexte est que ce n’est pas parce que l’occident dénonce tel régime non démocratique et pas tel autre que le régime dénoncé ne mérite pas de l’être ou qu’on devrait lui trouver des circonstances atténuantes, voire absolvantes.
Dans l’article de Mme Traoré, les peuples des pays pauvres sont invités à prendre leurs destins en mains pour défier leurs dirigeants et l’occident. On ne peut qu’être sympathique par rapport à un tel appel. Mais encore une fois, le devoir des élites de ces populations est de penser, préparer, guider et accompagner ce changement. Lancer l’appel est en deca de cette exigence.
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1. Publié aux éditions du Seuil en septembre 2004.