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Billet de blog 25 novembre 2008

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Piraterie en Somalie: conséquence d'une faillite de l’État

La Somalie est revenue dans l’actualité. Encore une fois, pour les mauvaises raisons. Les quinze dernières années de l’histoire de ce pays ont été jalonnées de luttes ethniques et tribales pour la conquête du pouvoir, l’intervention puis le retrait et l’abandon de la communauté internationale,

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La Somalie est revenue dans l’actualité. Encore une fois, pour les mauvaises raisons. Les quinze dernières années de l’histoire de ce pays ont été jalonnées de luttes ethniques et tribales pour la conquête du pouvoir, l’intervention puis le retrait et l’abandon de la communauté internationale, les soupçons de présence de terroristes sur son territoire, la prise du pouvoir par les islamistes, leur chute et leur déroute suite à l’intervention de l’Ethiopie en 2006 et maintenant le retour de ces islamistes qui se sont transformés en insurgés.

Le 27 janvier 1991, le général Mohamed Siad Barré quitte le pouvoir en Somalie, après 21 années d’un régime dictatorial. Ce petit pays, qui a été l’un des enjeux en Afrique de la guerre froide(1), sombre dans la guerre civile. Divers chefs de guerre s’affrontent dans une lutte sans merci pour conquérir le pouvoir dans la capitale, Mogadiscio. Parmi eux, le défunt général Mohammed Farah Aïdid va acquérir une certaine notoriété internationale, après avoir été la figure la plus recherchée par les forces américaines qui ont débarqué en Somalie le 09 décembre 1992 pour mettre en œuvre le nouveau mandat du Conseil de Sécurité de l’Organisation des nations unies (ONU) autorisant l’utilisation de la force pour assurer la livraison de l’aide humanitaire à travers la Somalie, laquelle avait été rendue virtuellement impossible par les combats et le chaos qui régnaient dans ce pays à cette époque.

Cette intervention des troupes américaines connurent les déboires que l’on sait, dont le point culminant a été la mort lors d’une embuscade, qui eut lieu le 3 octobre 1993, de 18 soldats américains, suivie du spectacle horrible de ces corps de marines trainés dans les rues de Mogadiscio. Il s’en suivit le retrait dans un premier temps des forces américaines (1994), puis le départ de la mission onusienne en Somalie (25 février 1995). Durant cette période troublée de l’histoire de la Somalie, les combats ont causé la mort d’environ un demi-million de personnes et fait des milliers de réfugiés. Ils ont aussi complètement ravagé tant les infrastructures du pays que les faibles structures et institutions de l’État somalien lui-même.

Le départ de la présence internationale en Somalie a fait replonger le pays dans l’oubli après 1995. Cependant, les malheurs de ce pays n’avaient pas cessé pour autant. L’anarchie, le désordre et les affrontements sanglants entre les divers « seigneurs de la guerre » se sont poursuivis en Somalie. C’est dans ce contexte que des militants islamistes(2) qui se sont regroupés politiquement en 1996 vont entreprendre leur ascension vers le pouvoir dans ce pays.

Leur avènement aux affaires, au printemps 2006, présente une similitude avec la trajectoire des talibans en Afghanistan. En effet, leur prise du pouvoir a été facilitée par le fait que les Somaliens étaient lassés de ces affrontements meurtriers et du désordre qui régnait. Ils ont donc vécu l’établissement du nouveau pouvoir comme un soulagement, vu qu’il semblait pouvoir amener un minimum de paix et de stabilité.

L’arrivée de ces derniers au pouvoir suscita un regain d’intérêt pour la Somalie de la part des Américains. Tout au moins de leurs services de renseignement. La CIA considéra ce pays comme un potentiel Afghanistan, refuge et base d’opérations pour des extrémistes islamistes. Elle entreprit de financer des chefs de guerre qui, sous couvert de lutte contre des éléments d’Al-Qaïda, vont s’engager dans un affrontement militaire avec l’Union des tribunaux islamiques (UTI) qui va se solder par la victoire de cette dernière en juin 2006(3). Encore un autre épisode sanglant qui vient s’ajouter au feuilleton des malheurs de ce pays.

Les rivalités entre l’Ethiopie et l’Erythrée vont aussi trouver une expression en Somalie, avec le premier soutenant le Gouvernement fédéral de transition (GFT) et le second les forces de l’UTI. La Somalie est donc devenue un enjeu dans les tensions qui opposent deux de ces voisins. En décembre 2006, des forces armées éthiopiennes pénétrèrent en Somalie pour y déloger le régime mis en place par l’UTI depuis environ 6 mois et réinstaller dans la foulée au pouvoir à Mogadiscio le chef du GFT, le président Youssouf Abdullahi(4).

C’est dans un tel contexte de guerres incessantes, de faillite de l’autorité et des structures étatiques, qui caractérise ce pays depuis plus de 15 ans, que le phénomène de piraterie s’est installé et développé dans ce pays qui sert ainsi de base arrière à des bandes de pirates qui, lors des derniers mois, ont réussi des coups de plus en plus audacieux contre les navires qui utilisent les eaux territoriales de ce pays ou celles internationales qui y sont adjacentes.

On estime ces attaques à environ une centaine à date. Au départ, ces activités visaient principalement les navires qui acheminaient l’aide humanitaire au pays. Ils étaient attaqués et leurs cargaisons pillées. Ensuite, ces bandes de malfrats ont élargi le spectre de leurs activités criminelles en s’attaquant à des bateaux de plaisance appartenant à des occidentaux (5), de gros navires transportant des marchandises et même des tankers contenant du pétrole. Elles prennent en otage les navires et leurs équipages. En contrepartie de leur libération, les pirates exigent des rançons dont les montants atteignent parfois plusieurs millions de dollars. Certaines sources font état du fait que plusieurs rançons, dont les montant ont été « substantiels » selon les propos du Directeur général du Bureau maritime international (BMI), le Capitaine Pottengal Mukundan, ont été effectivement payées. Les chiffres qui circulent à ce sujet mentionnent des sommes énormes (6). Le ministre kényan des affaires étrangères a d’ailleurs dénoncé cette façon de procéder en arguant qu’elle ne fait qu’encourager les pirates dans leurs activités criminelles.

L’utilisation du territoire somalien comme base pour déployer leurs activités de piraterie est grandement facilitée par, d’une part, le fait que l’histoire récente de la Somalie a vu la formation de nombreuses bandes armées qui sont équipées de matériels militaires sophistiqués et en grand nombre. D’autre part, par les faiblesses criantes des structures étatiques de ce pays, incapable de faire régner l’ordre et contrôler leur territoire. Dans le préambule de sa résolution du 2 juin 2008 (S/RES/1816 (2008)), dans laquelle il édicte des mesures pour faire face au phénomène de piraterie, le Conseil de sécurité de l’ONU reconnaît que celui-ci est causé principalement par « … la crise que traverse la Somalie et [le] fait que le Gouvernement fédéral de transition n’a les moyens ni de tenir les pirates à distance ni de patrouiller dans les voies de circulation maritime internationales proches des côtes du pays ou dans ses eaux territoriales et d’en assurer la sécurité ». C’est donc bien l’état de faillite de cet État qui est l’explication première du développement des activités criminelles des bandes de pirates au large de ses côtes.

Le Conseil de sécurité de l’ONU considérant que la situation dans cette zone représente une menace pour la paix internationale et la sécurité de la région, a enjoint les États à coopérer entre eux et avec les autorités somaliennes afin de juguler la commission des « actes de piraterie et les vols à main armée ». Depuis quelques jours, on observe donc un grand déploiement de moyens militaires par plusieurs pays de la communauté internationale dans un effort pour mettre un terme à ces actions. D’une certaine façon, c’est le grand retour de celle-ci, dans son volet militaire, dans ce vieux dossier somalien.

Ayant à l’esprit les résultats qu’ont donné ce type d’intervention dans les années 90, il nous faut espérer et souhaiter que cette fois-ci les choses se connaitront pas le même dénouement. On peut aussi souhaiter que de ce mal qu’est la piraterie puisse sortir quelque chose de positif pour la Somalie. Que le regain d’attention qu’a créé ces actes de piraterie amène tous les acteurs, tant internes qu’internationaux, impliqués dans la recherche d’une solution durable pour ce pays, à redoubler d’efforts et à se donner les moyens de réussir à pacifier et à stabiliser ce pays. Cela mettrait un terme à des années de souffrances et de tribulations pour la Somalie.


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1. La Somalie, en raison de sa position géo-stratégique a été un terrain des rivalités Est-Ouest pendant la guerre froide. Après avoir été dans le camp soviétique dans les années 1970, elle a basculé dans le giron américain au début des années 1980. Elle a même abrité une base navale militaire (Berbera) qui été occupée successivement par les soviétiques et puis les américains en fonction du basculement du pays d’un camp idéologique vers l’autre.

2. Les premiers tribunaux islamiques ont pris naissance en 1996 et se sont regroupés au sein de l’Union des tribunaux islamiques (UTI), ayant à sa tête un certain Cheikh Sharif Cheikh Ahmed. Pour plus de détails concernant l’UTI, lire le très bon article de Olivier Rogez, intitulé « Les tribunaux islamiques, sur les décombres de l’Etat (4)» publié le 21/06/2006 sur le site de Radio France internationale (RFI). Disponible à : http://www.rfi.fr/actufr/articles/078/article_44568.asp. Consulté le 22 novembre 2008.

3. Lire sur ce sujet, Gérard Prunier, « Liaisons dangereuses de Washington en Somalie », Monde Diplomatique, septembre 2006, pp. 16-17.

4. Pour plus de détails sur ce point, lire Philippe Leymarie, « La Corne de l’Afrique entre conflits régionaux et « guerre au terrorisme »- Quand Washington joue avec le feu somalien », Monde Diplomatique, novembre 2007, pp. 12-13.

5. L’épisode du «Ponant » a généré un certain intérêt en France pour le phénomène de la piraterie au large des côtes somaliennes.

6. Dans une interview accordée à CNN, le ministre kényan des affaires étrangères a déclaré que les informations qu’il détient montrent que quelques 150 millions de dollars de rançons ont été versés aux bandes de pirates somaliens ces 12 derniers mois. Interview disponible sur:http://edition.cnn.com/2008/WORLD/africa/11/21/pirates.ransom.payments/index.html.Consulté le 22 novembre 2008.

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