Guerre en Libye. Un rapport lucide sur des décideurs qui le sont moins

Le parlement britannique a publié un rapport critique sur l'intervention militaire de l'OTAN en Libye en 2011. Outre le fait qu'il apporte du crédit aux soupçons sur les motifs cachés de cette intervention, ce rapport révèle un phénomène plus général: les décideurs politiques n'ont pas une perception lucide des effets des interventions militaires. Co-écrit avec Christophe Wasinski.

Le comité en charge des questions de politique étrangère de la Chambre des Communes britannique vient de publier un rapport relatif à l’engagement militaire de l’OTAN en Libye en 2011[1]. Le document constitue une charge cinglante contre la décision du Premier Ministre David Cameron d’intervenir aux côtés des Etats-Unis, de la France et d’autres pays (dont la Belgique) contre le régime libyen de Mouammar Kadhafi en 2011. Il convient bien entendu d’être prudent par rapport au contenu de ce document. Ce dernier semble autant viser l’intervention que l’ancien Premier Ministre déchu suite à l’affaire du Brexit. Ceci étant, on ne peut nier le fait que ce texte d’une cinquantaine de pages, basé notamment sur des auditions d’experts et des fonctionnaires, apporte un complément d’information important à propos de la guerre menée contre la Libye en 2011.

La presse francophone s’est focalisée sur les aspects potentiellement explosifs du rapport, à commencer par les passages où les parlementaires britanniques évoquent les mensonges produits par les partisans de l’intervention en Libye. Le rapport pointe par exemple directement le rôle de la France et de son président de l’époque : Nicolas Sarkozy. On peut ainsi lire que les plans de Sarkozy visaient à s’accaparer une partie de la production pétrolière de la Libye, à accroître l’influence française dans la région, à améliorer sa position politique personnelle en France, à donner une opportunité à l’armée française d’affirmer son rôle dans le monde ou encore à supplanter la Libye et sa puissance en Afrique du Nord (p. 11).

On restera prudent par rapport à cette énumération. Si toutes ces allégations semblent vraisemblables, force est de constater que le rapport n’apporte pas beaucoup d’éléments par rapport à ceux révélés par la presse d’investigation[2]. De plus, nous voudrions insister ici sur les enseignements plus profonds du rapport des parlementaires britanniques. S’il est vrai que le cynisme est souvent décrit comme une composante centrale de l’action politique, il importe aussi de souligner que les acteurs politiques et administratifs font aussi parfois des dégâts de « bonne foi ». Plus précisément, ce document confirme l’hypothèse, formulée jadis par K. Booth, selon laquelle il existe des biais de perception ethnocentriques chez les personnes en charge des politiques de sécurité aux Etats-Unis et en Europe[3]. Ces biais portent notamment sur deux points: une mauvaise interprétation des conséquences de l’usage de la force et des représentations dés-historicisées et dépolitisées de l’Autre.

Une mauvaise interprétation des conséquences de l’usage de la force

Le rapport britannique sur l’intervention en Libye souligne les conséquences négatives de l’intervention. Il indique qu’avant l’intervention, le revenu de la population libyenne était comparable au revenu moyen des Européens (pp. 5-6 et 8). Après l’intervention, leurs revenus ont diminué de façon très importante. La Libye était 53e sur la liste des Etats développés avant 2011. En 2015, elle était passée à la 94e position. Le rapport met par ailleurs en évidence les difficultés humanitaires pour une grande partie de la population. Il fait état de 400.000 personnes déplacées à l’intérieur des frontières (p. 8).  Le document met aussi en exergue l’insécurité provoquée par la montée en puissance des milices censées assurer la sécurité (p. 24). Ces milices se sont imposées du fait de l’affaiblissement de l’appareil étatique résultant lui-même en grande partie de l’intervention et des livraisons d’armes[4]. Ces milices se sont ensuite mises au service de différents acteurs politiques locaux. Depuis l’été 2014, elles se combattent dans une guerre civile intermittente (p. 30). Le texte ajoute enfin que le délitement de la situation sécuritaire a permis à des groupes associés à Daech de se développer (p. 34). Et pour terminer, le rapport établit un lien entre la situation libyenne et les actuels problèmes migratoires dans la Méditerranée.

Ce n’est pas la première fois que des Britanniques dressent un constat critique de l’intervention en Libye. Contrairement à ses homologues belges et françaises, la presse britannique n'a pas systématiquement relayé la communication de l'OTAN sur l'absence de « victime collatérale » et la réussite du « printemps libyen »[5]. Le 26 octobre 2011, six mois après le début des bombardements de l’OTAN, le Guardian a par exemple publié une enquête révélant que le taux de mortalité avait été « multiplié par dix » à la suite de cette intervention. L’auteur de l’article concluait que si le but avait été de protéger les civils, l’intervention militaire constituait un « échec catastrophique »[6]. Ce discours critique n'a cependant pas empêché D. Cameron et ses conseillers de maintenir le cap jusqu'à l'élimination de M. Khadafi.

L'adhésion des responsables politiques et administratifs au principe des interventions extérieures n’est pas seulement une conséquence de leur proximité avec les acteurs qui ont intérêt immédiat dans ces affaires : les industries militaires, les sociétés pétrolières, les sociétés de sécurité privé, etc. Ce consensus se fonde aussi sur un biais de perception relatif aux effets de l’outil militaire. Pour dire les choses simplement, de nombreux décideurs ne voient pas la violence guerrière dans sa globalité. Ils ne la voient pas car leur vision du monde est embuée par ce que les spécialistes appellent le savoir et le langage « techno-stratégique »[7]. Ce discours techno-stratégique les conduit à appréhender la guerre sous un angle technique et déshumanisant qui, au final, produit une représentation euphémisée de la violence guerrière et réduit la capacité d’empathie. On retrouve par exemple cette euphémisation dans l’expression « dommage collatéral » (pour désigner les femmes, les enfants et les hommes non-combattants qui meurent sous les bombes) ou encore dans les chiffres produits et discutés par les responsables des politiques de sécurité. A la fin de l’intervention en Libye, l’OTAN a par exemple proposé le bilan suivant de l’opération : 26 323 sorties aériennes, 9 658 raids, 7 700 bombes ou missiles largués. La presse en général – et franco-belge en particulier – a repris ces chiffres sans relever leur caractère déshumanisant.

Cette euphémisation découle également d’un phénomène de cadrage temporel largement hérité de la vision techno-stratégique. Les décideurs et les médias s’intéressent principalement aux interventions lorsque les troupes américaines ou européennes sont déployées. Mais qu’arrive-t-il dès lors qu’elles se retirent ? Dans un article récent, K. Krause a montré que la plupart des victimes de guerres sont des victimes « indirectes »[8]. Cette remarque est encore plus vraie dans le contexte du « nouvel art occidental de la guerre » où les forces armées utilisent des règles d'engagement et des armements qui permettent de « calculer » et de « maîtriser » le nombre de victimes non combattantes immédiates. D’après Krause, la guerre d’Irak de 2003 a par exemple fait deux fois plus de victimes indirectes que directes[9]. Or peu de décideurs et de médias s’intéressent aux conséquences à moyen et long termes des actions militaires. Etre attentif au sort des civils avant et lors d’une intervention est une chose. Etre attentif aux conséquences après-coup d’une intervention pour une population en est une autre. Or, dans le cas Libyen (comme dans celui de l’Irak avec l’apparition de Daech), l’instabilité majeure ne découle pas des effets directs de l'intervention mais plutôt de ses conséquences à moyen et long terme. Pour le dire autrement, la capacité d’empathie des décideurs et des médias s'inscrit dans une temporalité qui n'est pas celle des vies humaines et encore moins des sociétés.

Ajoutons, de façon plus générale, que les décideurs et officiers supérieurs américains et européens sont souvent incohérents. D’un côté, ils sont prompts à évoquer la possibilité du recours à la force en dehors de leurs frontières (qu’il s’agisse de la Libye, de l’Afghanistan, de l’Irak, de l’Iran ou encore du Mali). D’un autre côté, ils ne supportent pas que les décideurs d’autres Etats parlent de fermeté à leur égard (on peut songer à ce propos au cas de la Russie). Pour le dire autrement, l’ethnocentrisme découle aussi de la tendance des américains et des européens à trouver normal de penser le monde comme une vaste zone opérationnelle tout en se montrant extrêmement sourcilleux quant au respect de leur propre souveraineté. Ce biais-ci découle d’une croyance également ethnocentrique dans le caractère « civilisé » de leurs propres régimes « démocratiques », « libéraux » ou « modernes ». Ils ne se rendent pas compte que la violence guerrière qu’ils déploient puisse ne pas être perçue comme « civile » par les personnes qui se trouvent sous leurs bombes ou celles qui doivent vivre, ensuite, dans des pays où la plupart des institutions politiques et sociales ont été détruites.

Des représentations des-historicisées et dépolitisées

Le rapport  britannique met ensuite en évidence le manque de connaissance des responsables politiques et militaires sur la Libye en général et la situation politique libyenne du début de l’année 2011 en particulier (pp. 12-16). En résumé, selon le document, les autorités britanniques ne disposaient pas de renseignements suffisants pour juger du bien-fondé d’une action militaire. Plus encore, le rapport met en doute l’existence d’une menace de grande envergure contre les populations civiles. Il tend plutôt à faire état d’une action répressive limitée du régime libyen. Selon les auteurs, Mouammar Kadhafi était certainement conscient qu’une action violente indiscriminée risquait d’affaiblir son régime de façon irréversible. Il gesticulait et réprimait mais les parlementaires doutent qu’il ait eu la volonté de commettre un massacre.

Cet élément renvoie à un autre phénomène plus général : les partisans des interventions extérieures ont souvent une représentation simpliste et dés-historicisée des pays qu'ils choisissent de bombarder ou d'envahir. Ce simplisme se lit notamment dans la croyance selon laquelle il suffirait d’éliminer un chef politique pour stabiliser un pays. Cette croyance joua un rôle central lors des guerres d'Irak (2003) et de Libye (2011). Or la plupart des problèmes de sécurité découlent moins de l’action personnelle (éventuellement condamnable) d’un chef politique ou d’un groupe armé que de facteurs plus structurels. De nombreux conflits résultent de tensions de type centre-périphérie, par ailleurs souvent liés à des enjeux socio-économiques, dont l’origine peut être fort ancienne[10]. Or l'élimination d'un chef et de son régime n'a généralement aucun impact sur la résolution de ces conflits. Dans bien des cas, l’action militaire tend au contraire à les exacerber. C’est notamment vrai lorsqu’une communauté considère que l'intervention  extérieure en favorise une autre. Ceci peut pousser les acteurs locaux à prendre les armes plutôt qu’à rechercher une solution de compromis. L'escalade de la violence observée en Libye depuis 2011 mais également en Afghanistan depuis 2001 ou en Irak depuis 2003 est une conséquence directe de ce phénomène. On n'élimine pas ces tensions internes avec des chasseurs bombardiers. Faire aveuglément confiance aux moyens militaires pour résoudre les conflits politiques relève, encore une fois, d’une forme d’ethnocentrisme.

Un autre biais cognitif contribue à mal évaluer les effets des interventions militaires : la tendance à percevoir les pays étrangers à travers un prisme moral. E. Weizman a étudié ce phénomène dans son ouvrage remarquable sur la « violence humanitaire »[11]. Ignorant la complexité et l’historicité de ces pays, les décideurs s’en remettent souvent à des informateurs non-qualifiés qui leur dessinent un tableau simpliste et manichéen des situations locales. Bernard Henri-Levy joua ce rôle lors de l’intervention en Libye. Dans le livre surréaliste qu’il a consacré à l’intervention, BHL raconte qu’il ne connaissait rien à la Libye mais qu’il a néanmoins convaincu H. Clinton, N. Sarkozy et D. Cameron de partir en guerre. Pour ce faire, BHL a utilisé des arguments moraux historiquement absurdes. Il a par exemple comparé la situation de la population de Benghazi en février-mars 2011 à celle des Juifs du Ghetto de Varsovie pendant la Seconde guerre mondiale[12], des Bosniaques massacrés à  Srebrenica en 1995[13], des Tutsies au Rwanda en 1994[14], des républicains espagnols en 1936[15], etc. On pourrait se dire qu’il ne s’agissait que de l’énième clownerie du pseudo-philosophe français. En réalité, ce type d’argument a plus de poids que ce qu’on pourrait penser. Le rapport britannique insiste par exemple beaucoup sur le rapprochement opéré avec le cas de Srebrenica, pp. 15-17. A force de les répéter, les acteurs politiques et administratifs finissent par croire à leurs analogies historico-morales[16]. C'est notamment le cas quand ils tiennent ces propos publiquement. La rhétorique se transforme alors en croyance identitaire. On peut citer à ce propos les propos similaires, le 28 février 2011, du Secrétaire Général des Nations Unies. Sortant du mémorial de l’Holocauste à Washington, Ban Ki Moon établit lui-aussi un parallèle entre le massacre (à venir) de la population de Benghazi et le génocide des Juifs. Ces analogies douteuses introduisent un autre biais en faveur des interventions militaires. Face à la perspective d’un nouveau génocide, les guerres "occidentales" apparaissent systématiquement comme un "moindre mal".

Cette contribution n’épuise pas le contenu du rapport britannique. La question de la légalité de l’intervention par rapport à son cadrage initial au sein des Nations unies mériterait par exemple des développements séparés. Une telle étude permettrait de savoir comment on a pu passer d’un objectif de protection des populations à celui d’un changement de régime. Un observateur cynique pourra aussi arguer que l’ethnocentrisme mis en évidence dans ce papier n’est pas complètement dysfonctionnel d’un point de vue militaire et politique[17]. Comme pour la guerre d’Irak de 2003, des groupes capitalistes, des segments de l’appareil d’Etat et des acteurs politiques ont engrangé des bénéfices matériels et symboliques dans cette opération. Il importe cependant de souligner qu’une action publique ne doit pas être jugée au regard des dividendes qu’elle apporte à quelques-uns, surtout quand cette action publique consiste à altérer durablement la vie de millions de personnes. On aimerait que les parlementaires de l’Europe continentale fassent preuve de la même réflexivité que certains de leurs collègues britanniques.

 

Article co-écrit par Mathias Delori (CNRS) et Christophe Wasinski (Université Libre de Bruxelles)

 


[1] House of Commons, Foreign Affairs Committee, Libya: Examination of intervention and collapse and the UK’s future policy options, Third Report of Session 2016-17.

[2] Voir par exemple le dossier d’articles compilés sur le site de Mediapart.

[3] Ken Booth, Strategy and Ethnocentrism, Londres, Croom Helm, 1979.

[4] Voir sur ce point les confidences de Bernard Henri-Levy dans le livre qu’il a consacré à l’intervention en Libye. Ces confidences sont d’autant plus surprenantes que ces livraisons étaient illégales. Voir : Bernard-Henri Levy, La guerre sans l'aimer, Paris, Grasset, 2011.

[5] Sur le suivisme de la presse française sur ces questions, voir : Serge Halimi et al. L’Opinion, ça se travaille … Les médias et les « guerres justes », Marseille, Agone, 2014.

[6] Seumas Milnes, « If the Libyan war was about saving lives, it was a catastrophic failure », Guardian, (consulté sur http://www.theguardian.com/commentisfree/2011/oct/26/libya-war-saving-lives-catastrophic-failure).

[7] Pour une analyse plus fouillée de ces savoirs et de ce langage, voir : Carol Cohn, « Sex and Death in the Rational World of Defense Intellectuals », Signs 12-4: 1987, pp. 687-718 ; Christophe Wasinski, Rendre la guerre possible. La construction du sens commun stratégique. Bruxelles, Peter Lang, 2010.

[8] Keith Krause, « Beyond definition: violence in a global perspective », Global Crime, vol. 10, n°4, 2009, p. 350

[9] Ibid, p 351.

[10] On trouvera une intéressante synthèse de cette question dans : Akbar Ahmed, The Thistle and the Drone. How America’s War on Terror Became a Global War on Tribal Islam, Washington, DC, Brookings Institution Press, 2013.

[11] Eyal Weizman, The Least of all Possible Evils: Humanitarian Violence for Arendt to Gaza, Londres, Verso, 2012.

[12] Bernard Henri Levy, op.cit., p. 71.

[13]Ibid., p. 192.

[14]Ibid., p. 294.

[15]Ibid., p. 304.

[16] Voir à ce propos : Yuen Foong, Khong, Analogies at War. Munich, Dien Bien Phu, and the Vietnam Decisions of 1965, Princeton, Princeton University Press, 1992.

[17]Ken Booth, Strategy and Ethnocentrism, op. cit., p. 17.

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