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Billet de blog 10 déc. 2021

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Fake psychiatrie. Ou la comédie gorafique

A Brive la Gaillarde la direction de l’hôpital et les médecins chefs font joujou pour le bon plaisir des petitesses de la haute autorité de santé et de ses procédures de certification. Des comédiens se sont faits passer pour des patients. Comédie « gorafique » illustrant les mutations profondes d’où se légitime la fake psychiatrie.

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A Brive la Gaillarde, la direction de l’hôpital et les médecins-chefs font joujou pour le bon plaisir des petitesses de la haute autorité de santé et de ses procédures de certification. Pendant plusieurs jours, des comédiens se sont faits passer pour des patients dans les différentes structures de soin psychiatriques liées à cet hôpital. Rien de tel qu’un crash test pour savoir jusqu’où peut-on se permettre d’aller loin dans le règne de la perversion généralisée. Comédie « gorafique » illustrant les mutations profondes d’où se légitime la fake psychiatrie.

Patient traceur, patient trashé

Revenons sur le contexte de la comédie, celui des procédures de certification dans les hôpitaux. Pour avoir son agrément et la totalité de son financement, les établissements de santé doivent être « certifiés ». Les certifications successives (dénommées auparavant accréditations) ont pour but de mettre en conformité une grille de critères édictés par la haute autorité de santé et les pratiques supposées « réelles » des établissements. Les normes iso de l’industrie ont été transposées aux soins pour le plus grand bonheur des lean managers. La place des certifications n’a fait qu’évoluer pour prendre toujours plus de temps aux soignants et de ressources aux hôpitaux. Les bullshits jobs se sont développés de façon incontrôlée - ingénieurs qualité, techniciens qualité et autres qualitologues - reconfigurant ce que les tutelles attendent des établissements de soin et ce que ces derniers imaginent de leurs missions centrales. L’activité de soigner est désormais moins importante que l’activité de tracer et de coder. Tracer les procédures de soins plutôt que de soigner. Coder les actes plutôt que de les faire et de les penser. Les établisssements devraient d’ailleurs être renommée « établissement de codés" ou "établissement de tracés". Rien de santé dans tout cela.

Si le « contact tracing » est devenu à la mode avec le covid, depuis la certification "V3" (V3 comme... Comme troisième version bien sûr) nous avions déjà le droit au « patient traceur ». Cette modalité « d’évaluation de la qualité des soins » questionne en direct le patient sur son parcours de soin, sur les informations qu’on lui a transmises, sur la recherche de son consentement et autres indicateurs. Cela permet ensuite de confronter ce qui est dit à ce qui est tracé dans les logiciels informatiques du dossier patient. Tous les établissements font maintenant « des patients traceurs ». Cette comédie dure depuis longtemps. Demander l'avis du patient pour fliquer les soignants oui. Demander l'avis du patient pour respecter ses droits et ses libertés fondamentales... Il ne faudrait tout de même pas exagérer.

Et en effet, tout le monde joue la comédie. Comédie dans les relevés d’information du dossier informatisé. On pourra tracer des choses qui n’ont pas été faites, il suffira de cocher les petites cases qui vont bien. Par exemple, les logiciels informatiques disposent de cases « consentement aux soins », « balance bénéfice risque ». Cochez cette case sans même parler au patient et le tour est joué! Vous aurez les bons points des experts visiteurs.

Experts visitueurs

Mais qui sont ces experts visiteurs? Quel est le profil psychologique de ces sombres personnages, bras armés de l’hégémonie du bureaucratisme néolibéral ? Quel peut donc bien être le désir présidant au fait de devenir expert visiteur ? Se lève-t-on un matin en ayant une révélation tombée de la Haute Autorité du Désir de Soin Meurtri ? Quelle est la configuration psychologique et anthropologique de ces agents du pouvoir mortifère ? Les experts visiteurs sont des soignants, des médecins, des infirmiers, des cadres infirmiers et des directeurs. Plus ou moins en activité, plus ou moins retraités. Intermittents du soin, et encore.

Ces surmois sur patte arrivent dans les établissements avec leurs bons sentiments, empreints d'une petite jouissance sadique qu’ils méconnaissent bien souvent. En plus des émoluments versés par la has, ils ont une prime narcissique. Ils sont reconnus, on leur fait des courbettes aux experts visiteurs quand ils arrivent dans les établissements. On cherche leur approbation, on tente de leur expliquer, ce qu'on fait on les flatte, on s’intéresse à eux. Comédie stupide.

En fait, la comédie elle commence là. Le théâtre de marionnettes, ça fait longtemps qu’il a infiltré les établissements de soin. Au final, quoi de plus normal que d’engager des vrais comédiens ? Quoi de plus normal que de payer des professionnels de la comédie? Ca change des amateurs. On aurait pu attendre que les comédiens soient engagés pour faire les experts visiteurs voire pour jouer le rôle de directeurs, de chefs de pôle complices et autres bouffons dans la farce certificatrice. Mais peut-être est-ce le cas ? Peut être qu'on ne s'en est pas rendu compte mais qu'un certain nombre de ces personnes sont des comédiens? Peut être qu'on nous fait grandeur nature un remake du true man show?

En tout cas, de ce que l'on sait pour le moment, les comédiens sont engagés pour faire les patients. Et là aussi c’est révélateur de l’imaginaire moribond actuel du "remplacement"… On remplace les patients par des acteurs parce qu’au fond, on se dit de plus en plus que les patients jouent la comédie. C’est souvent ce qu’on entend de la part de soignants excédés qui n’arrivent plus à penser le négatif du lien thérapeutique. Certaines situations nous excèdent. Et plutôt que de penser nos difficultés nous les projetons sur autrui. Parfois, la destructivité des troubles qu'expriment la personne est telle, la répétition de scenarii traumatiques est si profonde qu'une tentative désespérée pour mettre du sens à ce qui se passe est de penser que le patient fait exprès, qu’il joue la comédie, que c’est un manipulateur. Ce fantasme des patients manipulateurs indique les errances de la formation des professionnels du soin psychique, de l’intolérance croissante aux phénomènes mortifères dans les soins, aux saturations psychiques des professionnels rongés par des organisations de travail délétères.

Pas étonnant que ce fantasme en vogue soit acté dans la réalité à Brive la Gaillarde (et certainement ailleurs).

Ce qu’il faut entendre dans cette histoire c’est que les patients sont des comédiens. Qu'il convient de les démasquer pour les remettre sur le droit chemin de la normalisation.

Cette histoire de Brive La Gaillarde est digne de ce que Frédéric Lordon développe dans sa « critique de la raison gorafique ». La Gorafi est un journal en ligne satirique qui fait "comme si" tout en faisant pour de vrai... S’il est l’anagramme du Figaro, il est surtout l’envers du lien tordu entre les mots et les choses. Impossible désormais de faire la part du vrai et du faux, c’est l’inédit de la raison gorafique selon Lordon. Pour Brive la Gaillarde, il a d’ailleurs fallu que les médias précisent qu'il ne s'agissait pas d'une fake news...

Pourtant, cette histoire révèle le tournant pris depuis des années : celui de la fake psychiatrie. La fake psychiatrie se développe à mesure que ce ne sont plus les besoins des personnes troublées psychiquement qui organisent les soins mais les attentes des cérébrologues de laboratoire. Les cerveaux sont plus importants que les personnes, les données pour nourrir le big data sont plus désirées que le recouvrement de la santé pour les personnes. D'ailleurs quand vous allez dans certains hôpitaux de jour - centre expert de la fondation Fondamental - Institut Montaigne, on vous demande de signer votre consentement pour participer à des recherches et des études. Si vous refusez, vous n'êtes pas pris en charge... Drôle de conception du soin.

Fake psychiatrie cérébrologique donc.

Mais pas étonnant car la cérébrologie s’intéresse aux patients en tant qu’ils sont des producteurs de données pour le marché des plateformes et des applications. Cela ne laisse que peu de place à la fonction de soin, la fameuse activité de soigner comprise de le « iatros » de psych-iatrie.

La fake psychiatrie s’intéresse plus au fardeau pour la société et pour l’économie que représente les troubles psychiques que les poids existentiels des personnes. C’est ce que nous avons appelé le santé-mentalisme, la santé mentale a pour objectif de modeler des individus qui s’adaptent aux contraintes de la société néolibérale. Dans le même ordre d’idée, ou plutôt dans le même imaginaire cérébral, la neuro-économie (cette blague) part du postulat que les lois du cerveau et les lois du marché seraient superposables. Ainsi, les lois du marché nous en apprendrait sur le fonctionnement du cerveau et réciproquement... Les lois du cerveau nous enseigneraient sur les lois du marché. 

Rien d’étonnant donc que dans le champ de « la santé mentale », cette neuro-économie fasse des petits. On neuro-économise l’activité de soin. C’est à dire qu’on fait l’économie - au sens de disparaître - des psychiatrisés. Les lois du marché éliminent les « cerveaux » récalcitrants. Neuro-comédie.

Cérébro-comédie

La fake psychiatrie a eu le droit à ses Assises en septembre dernier : « les Assises de la santé mentale » avec une tripotée de cérébrologues, les start up de France Biotech et le grand chef des armées du fake, le président Macron himself (ou him-faux-self). En somme, un comédien amateur en conclusion de ces Assises.

Cette pantalonnade officielle a été une belle comédie musicale portée par de nombreux figurants tout à leur bonheur d’être là. Pendant deux jours, tout a été fait pour ne pas aborder les sujets qui fâchent : la réforme de l’irresponsabilité pénale, l’arrivée de la tarification de l’activité en psychiatrie, la contention et l’isolement, le dépérissement de la psychiatrie publique provoquant toujours plus de contraintes pour les psychiatrisés et toujours plus de départs pour les soignants…

Dans ce contexte de bouffons, bientôt ne resteront à l’hôpital public que les pervers, les sadiques, les soumis et les cons. Quant aux patients ils n’iront qu’à jouer la comédie ailleurs... Le tragique de l'existence, c'est chiant.

Si la haine a des capacités créatrices foisonnantes et multiples, il est nécessaire d'y opposer la construction d’autres horizons, des perspectives « fake off ». En tenant là où l’on est, cliniquement, existentiellement. En luttant sur les scènes politiques et juridiques. A ce sujet, les Assises citoyennes des soins psychiques se tiendront en mars 2022.

Le Nouveau Monde

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