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Billet de blog 15 décembre 2025

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Gradation des soins santé-mentalistes, dégradation des soins psychiatriques

La proposition de loi 385 (PPL) vise à faire entrer les centres experts de la fondation FondaMental dans le code de la santé publique. Remanié par la commission des affaires sociales du Sénat, le texte présente des modifications uniquement cosmétiques pour mieux anesthésier la contestation.

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La proposition de loi 385 (PPL) vise à intégrer les centres experts de la fondation FondaMental dans le code de la santé publique. Remaniée par la commission des affaires sociales du Sénat, la PPL a habilement mis un voile sur FondaMental. Le lobby se fait plus discret, probablement du fait de la mobilisation du champ psychiatrique. 

Mardi 16 décembre 2025, la proposition de loi sera débattue dans la chambre haute. Le modèle entériné est celui de « la gradation des soins en trois niveaux », vieille antienne apparue en même temps que FondaMental. Nous le retrouvions déjà en 2009 à la fois dans le rapport Couty et dans le rapport Milon.

Au nom de cette gradation des soins dans le champ de la santé mentale, les décideurs politiques s’apprêtent à dégrader davantage le champ psychiatrique. Cette méthode est éprouvée depuis des années maintenant. Chaque nouvelle crise aggrave la crise systémique sous prétexte de la résoudre, tout en livrant les pratiques au secteur privé lucratif par l’intermédiaire du service public.

Ici, au nom de l’expertise et de la recherche, le détournement des enveloppes dévolues aux soins peut se poursuivre et s’institutionnaliser en rentrant les centres dans le code de la santé publique. Comme l’écrivent les sénateurs : « Les 55 centres experts en santé mentale répartis dans l’hexagone font partie intégrante des établissements hospitaliers publics qui les hébergent et n’ont pas de personnalité morale propre. Ils fonctionnent donc sur le budget global de l’établissement de rattachement, sans ligne de financement spécifique dédiée. La fondation FondaMental, dont le budget est alloué à la coordination du réseau au niveau national, n’attribue pas de financements aux centres experts. »

Cette proposition de loi est fabriquée sur mesure pour FondaMental dont la prétention scientifique ne saurait camoufler les intérêts privés, soutiens de cette fondation : groupes de cliniques privées lucratives, laboratoires pharmaceutiques, assurances privées, entreprise d’armement qui va héberger les données et autres entreprises du CAC40.

Illustration 1
Les soutiens de FondaMental

Solutionnisme technologique

Le solutionnisme technologique de FondaMental crée les problèmes sur mesure que les centres experts sont supposés traités. Une psychiatrie détruite crée un surplus de souffrances psychiques et sociales qui répondra moins (voire plus du tout) aux soins dégradés construits politiquement.

Cette proposition de loi consacre la logique parasitaire d’une psychiatrie santé-mentalisée. Le niveau 3 « experts » est le parasite qui grossit sur le dos des soins réels, de la prévention et d’un travail politique sur les conditions d’existence de la population. Ici, nous ne mettons pas en doute la sincérité des professionnels qui travaillent dans ces centres et qui veulent certainement bien faire, ce que nous critiquons, c’est le fond politique de cette affaire. Ce modèle de « santé mentale » est un solutionnisme qui concentre l’attention médiatique et politique sur des « innovations ». Mais ces dernières contribuent à gérer les effets des problèmes sociaux et politiques sans s’attaquer aux causes profondes voire en les aggravant toujours plus. En chemin, ce solutionnisme développe de nouveaux marchés, créateurs de nouveaux profits. Voulons nous soigner les gens ou l’argent ?

La santé mentale détruit la psychiatrie

D’ailleurs, la confusion récurrente entre psychiatrie et santé mentale est entretenue dans cette proposition de loi : les centres experts ne sont pas qualifiés de centre experts en psychiatrie mais bien de « centres experts en santé mentale ». La terminologie a toute son importance puisque la psychiatrie a basculé « vers la santé mentale » depuis le début des années 2000 reléguant progressivement les soins psychiatriques au rang de déchets de la santé mentale.

Dans la réalité, FondaMental n’a probablement que peu à faire de la psychiatrie. Il suffit de regarder leurs affligeants spots publicitaires qui entendent soigner la dépression en mangeant des produits laitiers. Et au passage, on fait la pub pour une application de nutrition...

Ici, les personnes souffrantes sont surtout utiles pour faire de la recherche, pour faire briller des carrières universitaires, pour produire des articles dans les revues internationales et se tailler une place dans ce champ hautement concurrentiel de la science financiarisée. Les personnes malades deviennent plus des objets de recherche que des sujets de soins car au-delà cette vitrine experte, des soins il n’y en a pas, il n’y en a plus.

Car à qui s’adresse cette offre « sur-spécialisée » des centres experts ? Des patients « stabilisés », des personnes avec des troubles autistiques « sans déficience intellectuelle ». Etonnant qu’une offre de troisième recours trie à ce point les patients sur le volet… « Mais tout de même, diront les contradicteurs, cela permet d’avoir des pistes face aux pathologies résistantes ». Sauf que ces résistances sont en grande partie produites par ce modèle de non soins psychiatriques qui se développe depuis deux décennies maintenant.

Psychiatrie de précision, de préstidigitation, de prédication

La psychiatrie dite de « précision » est une psychiatrie de prestidigitation. Elle fait disparaître les soins réels de la carte sous prétexte de prédiction des futures pathologies. Et faute de soins apparaissent des sur-pathologies, toujours plus graves, créées précisément du fait de ce modèle délétère d’organisation du champ psychiatrique.

Il existe une logique perverse de ce niveau 3 « expert », elle consiste à faire croire au grand public que les centres experts sont bien « experts » car « la maladie mentale est une maladie comme les autres », « la psychiatrie est une spécialité comme les autres ». Conclusion : le modèle de gradation des soins doit être calqué sur le modèle d’une médecine techniciste comme une autre. Et ce serait déstigmatisant que de penser comme cela. Sauf que cette déstigmatisation est validiste, elle a pour but de faire rentrer dans le rang de la norme techniciste la psychiatrie et les personnes avec des troubles quitte à sacrifier au passage celles et ceux qui ne vont pas suffisamment bien pour se plier à cette norme médicalisante, celles et ceux qui n’acceptent pas de devenir des potentiels cobayes pour la recherche, qui ne sont pas réceptifs à cette psychiatrie fondamentalisée.

FondaMental et les acteurs dominants le champ politique et médiatique s’évertuent à effacer la dimension politique et conflictuelle des enjeux de soins ainsi que de limiter le champ des possibles aux solutions qu’ils jugent pragmatiques, scientifiques, efficaces, en dénigrant et excluant toutes les autres possibilités.

Si les auditions du Sénat avaient reçu plus de professionnels de terrain, de familles et des usagers, et pas uniquement leurs représentants acquis à ce modèle hégémonique, nous aurions pu dire cette chose simple : il faut d’abord financer les soins de proximité, humains, chaleureux et diversifiés faisant hospitalité aux personnes dans leurs dimensions humaines profondément complexes. Nul besoin d’un niveau trois qui auto-sécrète une escalade pathologique des troubles. Le modèle de psychiatrie dominant aujourd’hui est celui du court-termisme, des uniques thérapies brèves et courtes, des contraintes et de la surmédicamentation à outrance.

Faut-il rappeler que la France est le premier pays consommateur de psychotropes ? Que 8000 personnes sont attachées tous les ans dans les hôpitaux tandis que 80 000 sont hospitalisés sans leur accord ? Faut-il rappeler qu’aucune réponse politique n’a été apportée à la crise de la psychiatrie qui sévissait avant le covid ? Faut-il rappeler les alertes régulières de la Contrôleuse Générale des Lieux de Privation de Libertés (CGLPL) ?

Un modèle de « soin » orienté sur du solutionnisme technologique ne peut qu’accroître les contraintes et les résistances aux traitements puisque le traitement devient uniquement le médicament et / ou la thérapie brève. Il ne peut qu’augmenter la coercition et les contraintes sur les personnes psychiatrisées si rien n’est fait pour les soigner dignement. Mais « mangez des produits laitiers, ça soignera votre dépression ! »

Les déserts médicaux et soignants, l’absence de prévention transforment des problématiques de souffrances psychiques au départ peu graves ou subaigües en pathologies « résistantes » et suraigües. Nous avons besoin d’investissement dans la prévention et dans les soins réels et non dans l’expertise qui se nourrit de la destruction des deux premiers niveaux suggérés par les santé-mentalistes (la prévention et les soins communautaires, de proximités, les soins de secteur).

Alors, psychiatrie de précision ou psychiatrie de prédication ? Tout cela se fonde sur la promesse messianique du jour où l’on trouvera l’explication, la cause définitive aux maladies mentales: dans le cerveau, dans l’intestin, dans le sang, dans les larmes. En attendant, les hérétiques du santé-mentalisme commencent déjà à être bannis par les saintes écritures des recommandations de bonnes pratiques. Les nouveaux inquisiteurs de l’appareil d’État veulent les décréter comme opposables. Pas de pot.

Nous n’avons pas besoin de plateformes de tris, de diagnostic et d’orientation prédatrices de budget et parasitaires de pratiques de soins comme cela s’est déjà développé en pédo-psychiatrie depuis des années. Nous avons besoin des structures de prévention et de soins accessibles facilement, sans attente et pouvant engager des soins soutenus si cela le nécessite sur le temps qu’il faut (du temps bref au long cours). Des soins communautaires, de secteur, en proximité basés sur l’auto-détermination des personnes concernées quand cela est possible, sur le respect de leurs droits, de leurs besoins et de leurs attentes en termes de soins.

Cela pourrait diminuer drastiquement les dites pathologies « résistantes » qui sont pour la plupart d’entre elles des pathologies nosocomiales de l’organisation psychiatrique voulue par FondaMental et ses alliés au sein de la classe politique depuis vingt ans maintenant.

Mathieu Bellahsen, le 15 décembre 2025

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