De la psychiatrie confinée à la psychiatrie renfermée. Bas les masques !

En mai 2020, nous sommes dans l’obscurité du grand renfermement covidien. Après des semaines à faire autre chose que de la psychiatrie, voilà que l’antipsychiatrie covidienne se mute en une nouvelle forme de système asilaire qui se légitime du virus pour enfermer avec des règlements d’exception.

Ca pourrait être ici comme ailleurs. Avec ces gens comme avec d’autres. Le tissu du contexte sociétal enserre la psychiatrie de sa camisole de confusion. Confusion des registres, confusion des genres. Si l’hôpital psychiatrique est l’un des lieux cristallisant les parties plus obscures de la société, parfois il peut être un lieu réinventant localement la démocratie, un lieu pour ne pas laisser faire le pire.

Mais le pire est là.

L’état d’urgence « sanitaire » est bien une restriction généralisée des libertés publiques qui, sous prétexte de lutte contre la pandémie, nous mène droit dans l’impasse de la société du contrôle et de l’arbitraire. Les contre-pouvoirs étaient déjà en mauvais état, beaucoup ont été détruits ou domestiqués par les pouvoirs dominants. Certains existent encore. Peu. Il s’agit de les repérer et de les mobiliser pour ouvrir des brèches. Brèches nécessairement radicales.

En mai 2020, nous sommes dans l’obscurité du grand renfermement covidien. Après des semaines à faire autre chose que de la psychiatrie ancrée dans des relations inter-humaines vivantes et accueillantes, voilà que l’antipsychiatrie covidienne se mute en une nouvelle forme de système asilaire qui se légitime du virus pour enfermer sous couvert d’un règlement d’exception.

Sur ce sol mouvant de la démocratie où les murs se redressent, plusieurs fronts s’ouvrent. Contre nous-mêmes, contre des pratiques abusives se prétendant être du soin, contre des décisions aberrantes de tutelles toute-puissantes, à tous les échelons que ce soit (directions des hôpitaux, ARS, ministère).

La Recette du Confi-enfermement

Venons en aux faits. Ou plutôt à la recette de ce nouveau renfermement qui nous arrive de plusieurs lieux (un témoignage édifiant ici)

Prenez un hôpital psychiatrique où toute nouvelle personne accueillie, quelque soit son mode d’hospitalisation (consenti ou non consenti) arrive dans une unité d’entrants « préCOVID ».

Ajoutez un protocole élaboré conjointement par des médecins psychiatres et somaticiens qui confine toute nouvelle personne entrante afin de la tester.

Mélanger le confinement sanitaire à l’enfermement psychiatrique jusqu’à obtenir un mélange entre les deux.

Ajouter des serrures aux portes.

Laisser mijoter pendant plusieurs jours.

C’est prêt : vous obtenez que toute nouvelle personne arrivant à l’hôpital psychiatrique est systématiquement enfermée à clé pendant plusieurs jours, sans autre possibilité.

L’ingrédient essentiel de cette recette indigeste est la confusion largement partagée entre isolement psychiatrique et confinement sanitaire. La différence entre les deux : une porte fermée à clé. Et comme les analogies entre la médecine somatique et la psychiatrie sont en vogue : viendrait-il à l’idée, dans un service de maladie infectieuse, d’enfermer à clé une personne atteinte de tuberculose ?

L’enfer.

Pour celles et ceux qui pensent encore que les libertés fondamentales ont un sens, le « bon sens » qui pue le renfermé vous répond : « Oui mais c’est plus simple pour respecter les gestes barrières ».

Nous ne parlons plus de barrière, nous parlons au mieux de prison, au pire d’un camp : le registre de l’exception se déploie sans vergogne, sous prétexte sanitaire. L’hôpital psychiatrique comme lieu où les lois communes ne s’appliquent plus, ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

La honte.

Or, les soignants ne sont ni des policiers, ni des gardiens de prison et encore moins des kapos.

La honte de rappeler cette évidence.

Si nous avons perdu collectivement l’évidence naturelle du monde après ces deux mois de confinement (ce qui nous paraissait aller de soi a volé en éclat), à défaut de reconstruire un sol stable et sain sur lequel s’appuyer, nous sombrerons dans la spirale de l’horreur collective et des hontes individuelles. Nos hontes individuelles seront la trace qu’un travail collectif au sein de la société ne s’est pas fait pour inscrire ce que nous avons vécu, pour élaborer ensemble la pluralité de nos expérience à l’aune d’une même situation, le COVID et le confinement.

L’indécence.

D’ores et déjà l’opération de déni de la catastrophe est « en marche ». Il suffit de regarder l’enfant de Pinocchio et de Dark Vador dans cette vidéo. Sous son masque, son nez s’allonge à mesure de ses « carabistouilles ».

Et après la guerre, les médailles ! Comme le dit le collectif inter urgences : « une médaille, un défilé, une tape dans le dos et un susucre pour les plus dociles ».

Il suffit d’entendre les soignants expliquant que les tableaux « excel » et les présentations powerpoint sont de retours dans les hôpitaux pour soumettre la logique de soin à la logique du fric.

Il suffit de voir les manifestations de soignants à Saint Etienne, dans les hôpitaux de l’APHP (mercredi à Beaujon, jeudi à Robert Debré).

En plus de tout cela, nous pouvons compter sur le pouvoir d’exception que s’arrogent les bureaucrates.

Soit une unité psychiatrique où des cas COVID se déclarent. Soit une nécessité de confiner l’unité pour éviter la propagation du virus à l’ensemble de l’établissement. Soit, tout ce que nous avons décrit auparavant.

Résultat : une nuit, un administrateur de garde prend la décision de faire retirer l’ensemble des serrures de confort (celles qui permettent aux patients de s’enfermer eux-mêmes dans leur chambre) avant d’imposer la fermeture à clé toutes les chambres d’un service d’hospitalisation. Sans accord du médecin de garde, sans avis du médecin chef, sans rien. Juste une personne qui passe dans les chambres pour prévenir les patients : « ah, en fait vous allez être enfermé dans votre chambre pendant 14 jours. Bonne nuit ».

Dans un autre établissement, une note de la direction enjoint les psychiatres de prescrire des enfermements pour les personnes ne respectant pas les gestes barrières.

Etc. etc.

Et ce sont les même qui nous gavent de déstigmatisation. Et puis ce bon ministère qui profite de la crise pour accélérer ses réformes de caniveau : « Le ministère chargé de la Santé estime que le secteur de la psychiatrie doit saisir des opportunités offertes par la crise sanitaire. Outre les coopérations avec d'autres acteurs pour fluidifier les parcours, il liste les dispositifs à renforcer et pérenniser : équipes mobiles, suivis intensifs post-hospitalisation, dématérialisation des prises en charge, plateformes d'écoute, etc.» (Hospimedia)

Comment ne pas se révolter contre de tels agissements ?

La colère.

Dans ces lieux de perdition où le covid rend fou les têtes des établissements, il reste encore un peu de raison.

Dans la situation précédente, les infirmiers demandent à ce que l’enfermement soit prescrit et en l’absence de prescription refusent de maintenir cet enfermement abusif. De son côté, le médecin de garde, alors qu’il est mis devant le fait accompli de ce grand renfermement généralisé et unilatéral pris par le pouvoir dirigeant de l’établissement, ce médecin refuse cet amalgame entre isolement psychiatrique et confinement sanitaire. Pas de prescription d’enfermement donc. En refusant d’être complice et de trahir son éthique de soin, ce médecin subit immédiatement des menaces : il sera signalé à l’agence régionale de santé pour non-respect du confinement. Menaces identiques du côté de l’équipe paramédicale : si vous n’appliquez pas, gare à vous.

Et voilà le renversement pervers qui a cours désormais dans les hôpitaux. « Les héros » sont envoyés à la corvée de bois. Ces déserteurs de l’ordre sécuritaire sont bons à fusiller administrativement.

Est-il normal de séquestrer des gens venus pour se soigner, avec ou contre leur consentement ?

Heureusement qu’il existe quelques contre-pouvoirs : contrôleur général des lieux de privation de liberté, commission des usagers, recours en justice etc.

« Liberté, j’écris ton nom »

Les libertés fondamentales nécessitent des moyens humains. Ne transigeons pas sur cette exigence.

Pour ne plus faire l’amalgame entre confinement sanitaire (isolement gouttelette / contact pour éviter la transmission du COVID) et isolement psychiatrique (fermeture à clé d’une personne dans une chambre du fait de troubles psychiatriques aigus graves), il faut plus de personnes, plus de moyens.

Comme à l’hôpital général, mobilisons la réserve sanitaire, faisons appel à des personnels en renfort. L’urgence du COVID psy l’impose, ce virus est aussi toxique pour les libertés fondamentales.

Il faudrait également faire des recours contre les tutelles, contre l’État, pour non-respect des libertés fondamentales. En plus des morts réels, nous avons les morts psychiques de ces renfermements massifs.

La nouvelle psychiatrie sécuritaire qui enferme sous prétexte de Covid alliée à la médecine hygiéniste « innovante » qui se passe de tout contrôle des libertés (fichage par Améli pro pour le contact tracing où les données sont hébergée par Microsoft etc.) sont des menaces directes, très concrètes pour notre démocratie.

Ces menaces d’autant plus pesantes que le pouvoir administratif est dérégulé et ne s’encombre plus de l’éthique minimale du soin dévolu aux citoyens malades.

Il est temps d’organiser une riposte massive. Bas les masques !

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