A propos des "surnaturalistes" et autres "surrationalistes"

Depuis quelques jours, les réseaux sociaux s’enflamment suite à une vidéo de « Data Gueule » sur la santé mentale intitulée « Santé mentale : la came isole ». Comme c’est souvent le cas avec ce sujet, dès que l’on sort des lignes consensuelles habituelles, les attaques pleuvent « au nom de la science ».

Il est assez facile de tomber dans ce piège qui est devenu un classique : rendre confus la distinction entre critique politique et critique scientifique. Au nom de la science, on fait passer un message politique pour un message scientifique. La ficelle est connue mais mieux vaut la remettre en lumière.

Dans ce numéro de Data Gueule, il existe une critique politique : la santé en général (et la santé mentale en particulier) devient un marché pour les profits privés. Jusque-là, rien de transcendant puisque l’industrie pharmaceutique est l’une des plus prospère en termes de dividendes offerts aux actionnaires.

Ici, peut se dévoiler une première confusion : assimiler cet énoncé à un slogan contre les médicaments produits par ces mêmes laboratoires... En tant que médecins psychiatres, prescripteurs quotidien de psychotropes, nous sommes pour les médicaments quand ils sont nécessaires tout en étant contre le marketing des firmes pharmaceutiques.

Nous sommes contre la dépendance aux laboratoires pharmaceutiques tout en étant pour une information impartiale et de qualité comme celle de la Revue Prescrire (seule revue indépendante de l’industrie pharmaceutique) ou les actions du Formindep (association militant « pour une inFormation indépendante en santé »).

Oui, la question de l’indépendance est une question politique puisque le spectre des conflits d’intérêt se profile dès que l’on est dépendant de n’importe quelle industrie ou de n’importe quel lobby.

En résumé, nous sommes pour une pratique (la prescription médicamenteuse raisonnée) et contre une politique (le lobbying de l’industrie pharmaceutique visant à dégager des profits). Dans cette perspective, il s’agit de mettre en question le cadre général dans lequel se situe nos pratiques de psy. Le cadre général est celui du néolibéralisme en tant que le marché et la concurrence sont les organisateurs principaux de la société contemporaine. Nous nous battons donc politiquement contre ce cadre car, en tant que citoyen, il est nécessaire que toutes les questions émergent dans le champ social puissent être discutées par toutes et tous.

Il en va de même pour la science : nous sommes pour la pratique scientifique en tant que participant à l’accroissement des connaissances mais contre le cadre transformant cette pratique scientifique en un outil de pulvérisation de la délibération démocratique. Les pratiques scientifiques concernent celles et ceux qui la font. Comment ces pratiques scientifiques s’insèrent dans la société, comment elles s’articulent au cadre général de la société, cela nous concerne toutes et tous en tant que citoyens. Et nous avons tous notre mot à dire sur l’usage politique qui est fait de la science.

Par ailleurs, il n’existe pas de travail scientifique pur dépris d’un contexte. Tout travail scientifique doit être financé, doit tenter d’être publié, partagé, reconnu et médiatisé. Ainsi, l’usage politique qui peut être fait de travaux de recherche mérite réflexion. Quand les experts (scientifiques ou autres) inféodent la délibération démocratique à leur savoir, il y a, de notre point de vue, un problème pour la démocratie. Depuis plusieurs décennies, il existe un affrontement sur ce qu’est la démocratie. D’un côté, une délibération collective qui se fonde à partir d’une pluralité de points de vue conflictuels. Et de l’autre, un système représentatif déléguant son pouvoir aux « experts ». Cette partition est bien retracée dans le livre de Barbara Stiegler, « il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique », opposition entre deux penseurs américains du vingtième siècle : Dewey et Lippman.

A l’heure actuelle, la tendance lippmanienne est majoritaire. La société délègue aux experts des choix de société. Pour autant, que ce soit pour les questions écologiques, d’égalité, de justice etc. des soulèvements au ras de la société se manifestent. Est-ce que ce qui fait société doit être défini par des experts de la société ou par la société elle-même ? Là est toute la question. C’est aussi cette question qui se décline ici dans le domaine de la santé mentale.

Les arguments avancés par les détracteurs de Data Gueule sont de la même teneur que ceux de l’antipsychiatrie des seventies. Sauf qu’ils sont à front renversés.

Là où l’antipsychiatrie affirmait que tout traitement était mauvais, que la maladie mentale n’existait pas et qu’il ne s’agissait que d’une construction sociale, ces détracteurs disent l’inverse : tous les traitements sont bons, la maladie mentale existe objectivement et elle a une base physique indéniable[1].

Appelons-les provisoirement des sur-naturalistes en attendant de trouver un terme plus adéquat. Si le surréalisme entendait révolutionner la poésie, que veulent nos surnaturalistes ?

Le naturalisme est une démarche visant à ce que le développement de la connaissance se fasse sur une base scientifique rationnelle. Pour en savoir plus, Il faut lire le livre de Daniel Andler « la silhouette de l’humain. Pour un naturalisme critique » pour avoir une idée précise du naturalisme.

Nos sur-naturalistes font mine de « scientifiser » une question pour l’attaquer politiquement en faisant mine de ne pas y toucher. Nos sur-rationalistes et autres sur-naturalistes sont excessifs dans leurs dénonciations scientifiques car ce sont également des dénonciations politiques qui, peut-être, s’ignorent.

Si nous n’avons rien à dire sur l’usage scientifique qu’ils font de la science, politiquement nous pouvons penser que ce sont des garants de l’ordre établi.

Il n’empêche, nous aimerions savoir ce que pense ce courant sur-rationaliste du cadre dans lequel évoluent les pratiques psychiatriques. Que pensent-ils du délaissement du service public ? Que pensent ils du manque de temps qu’ont les professionnels pour prendre soin de leurs patients ? Que pensent ils du manque de temps qu’ont les usagers de la psychiatrie pour se soigner réellement ? Que pensent-ils des effets de ce manque de temps qui se résument par une pancarte de l’association de psychiatrisés HumaPsy lors de la première Mad Pride en 2014 : « Plus la consultation est courte, plus l’ordonnance est longue ! » ?

Nous pensons qu’il est d’utilité publique de parler du système dans lequel baignent nos pratiques de soins, nos pratiques de recherche et nos pratiques scientifiques avant de parler des pratiques elles-mêmes. Car une partie de ces pratiques est influencées par ce cadre. A ce moment-là, nous pourrions avoir un vrai débat sur quelle conception nous avons de la démocratie et de comment celle-ci a un impact dans le quotidien de nos espaces de travail et de nos expériences de vie plutôt que de se cantonner à ce cette polémique politique qui prend le masque d’une polémique scientifique.

 

Data Gueule Episode 91, la came isole © Data Gueule Data Gueule Episode 91, la came isole © Data Gueule

[1] A noter que ces arguments sont les mêmes que ceux du pouvoir macroniste actuel, de l’institut Montaigne et de la fondation FondaMental.

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