La carpe et le territoire

La loi de « modernisation de la santé » fait désormais l'objet d'une mobilisation de nombreux hôpitaux (rassemblement devant le Ministère de la Santé est prévu ce mardi 31 mai à 11h, conférence de presse à 11h30). La recomposition du concept de territoire est centrale. Opérer un nouveau découpage territorial permet de transformer le rapport des structures existantes avec leurs milieux de vie.

La carpe et le territoire

La loi de « modernisation de la santé », voté en janvier 2016 fait désormais l'objet d'une mobilisation de nombreux hôpitaux. Un rassemblement devant le Ministère de la Santé est prévu ce mardi 31 mai à 11h00 avec une conférence de presse à 11h30.

Selon cette loi, au premier juillet, les groupements hospitaliers de territoires (GHT) devront être mis en place. Sur le terrain, le ministère de la santé par le biais des agences régionales de santé poussent à la création de telles entités qui sont la préfiguration de la fusion hospitalière, entraînant avec elle la fermeture prochaine de services, de structures de proximité et d'hôpitaux, au nom de « la rationalisation de l'offre de soins  et plus largement de la gouvernance par la dette.

Revenons sur cette question du territoire. La recomposition de ce concept est centrale dans la loi de « modernisation » de la santé. Opérer un nouveau découpage territorial permet de transformer le rapport des structures existantes avec leurs milieux de vie, de défaire leurs articulations propres pour en créer de nouvelles, plus conformes aux logiques poursuivies.

Ici, la redéfinition du territoire est l'instrument pour que les pratiques de soin se réagencent sur une échelle plus vaste, pour qu'elles soient prescrites par le dispositif lui-même. Là réside la nouveauté, le cadre de la loi a pour objet une contrainte engendrant des pratiques conformes à la norme en vigueur sur l'ensemble de nos vies, à savoir la norme de la concurrence via la promotion de « la compétitivité », de la « simplification », de meilleures « synergies », « innovations » et autres balivernes.

La notion « proximité » rabâchée au fil des discours ministériels est le cache sexe de l'ambition portée par ces nouveaux « territoires ». Ici, il n'est plus question d'une proximité réelle pour les citoyens du pays mais de la promotion d'une proximité bureaucratique telle qu'envisagée par les agences régionales de santé. Et tant pis si ces recompositions n'ont aucun sens pour les acteurs de terrains (citoyens, élus, professionnels...) et les pratiques.

Depuis que la loi a été adoptée, en janvier 2016, le découpage territorial n'a connu aucune logique réelle, si ce n'est l'application d'une norme bureaucratique obscure, bien éloignée de la « transparence » tant vantée. Dans les schémas venus directement des agences régionales de santé sans « concertation » avec les acteurs de terrain, certains hôpitaux avaient même été oubliés et donc rajoutés au dernier moment dans tel ou tel GHT...

Les groupements hospitaliers de territoire sont à l'image de cette reconfiguration du territoire. La nécessité de groupement s'impose d'elle même puisque l'échelle du territoire à changer. Le « groupement » est la phase préliminaire d'un regroupement autrement dit d'une fusion des structures par éliminations progressives de certaines d'entre elles.

 

Ainsi, la redéfinition de l'espace ne part pas des pratiques mais d'une rationalité gestionnaire de ce que devrait être les pratiques. Le territoire est l'objet visant à les faire plier à la norme ambiante qui produit toujours plus de concentration et de déstructuration du service public afin d'ouvrir l'ensemble du champ au secteur lucratif en prônant la mise en place active d'un étouffemment et d'une pénurie des dispositifs existants tant bien que mal.

Si le territoire a pu être le lieu d'une conflictualité partant des pratiques émancipatrices pour créer une proximité réelle avec le milieu de vie des gens (par exemple la mise en place du secteur psychiatrique à l'après-guerre), il est désormais le lieu transformant de l'intérieur les pratiques dans un sens néolibéral.

Là est toute la conception du territoire présent dans la loi Santé. En dépit des discours qui tentent de masquer ces évolutions morbides du système de santé, les citoyens, les professionnels et l'ensemble des acteurs peuvent voir dans les pratiques et dans le quotidien de leurs vies, comment la désorganisation du système de santé a pour vocation son affaiblissement voire sa disparition.

Cette même logique qui a été à l'œuvre dans la loi réformant l'autonomie des universités, est désormais celle qui étreint le champ de la santé.

Les citoyens concernés par ces questions de santé ont été de toutes les dernières mobilisation contre la loi travail. Il nous paraît essentiel que ces enjeux apparaissent dans les luttes sociales car les logiques sont les mêmes. L'invention de nouvelles formes de vie, d'institutions de nouveaux espaces démocratiques est l'enjeu du présent et de l'avenir.

 Ne restons pas muets comme des carpes, mobilisons nous tous ensemble contre cette logique de territoire.

 

 Mathieu Bellahsen, praticien hospitalier dans un secteur de psychiatrie publique

https://www.youtube.com/watch?v=0XiDisWKYn0

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.