Collectif inter urgences, constellation de luttes

Collectif inter urgences, printemps de la psychiatrie, mobilisation du travail social, dans les EHPAD, pompiers : l’heure est à la construction de sanctuaires.

Depuis plusieurs mois les secteurs de la santé et du travail social se mobilisent. Partout sur le territoire des soulèvements ont eu lieu dans les EHPAD, dans les hôpitaux psychiatriques, dans les services d’urgences, chez les pompiers... Dans toutes ces luttes sont dénoncés l’indignité des conditions d’accueil et de soins des citoyens usagers du système de santé, le manque de temps et la perte de sens du travail au service des gens, la confrontation quotidienne à la violence et à la précarité promue au rang de politique « bienveillante ». Dans le même temps les gilets jaunes ont mis en lumière les conditions d’existence d’invisibles et la décence ordinaire que la société devrait à ses membres.

Et à chaque fois, l’inanité des réponses politiques qui défendent becs et ongles - à coup de communication, de novlangue et de matraque - la poursuite de la destruction de la société. Destruction de toute pratique à visage humain pour préférer les innovations sans humains des mondes numériqueset de leurs plateformes. Destruction des analyses et des propositions des acteurs de terrain au profit de paroles sans lendemain enrobées par la création de « commissions » produisant des rapports maintes fois écrits.

Fonder une société sur le mensonge et la trahison correspond à instituer la société à partir dactes de destruction. Est-ce que nous voulons que la destruction soit le sens de la politique et de ce qui fait société ?

Comment faut-il le dire ?

Rappeler que la parole constitue le fondement du lien social entre êtres humains ? Que la parole donnée est le premier espace de fiabilité pour construire humainement la société ? Que toute parole donnée puis trahie abime la confiance que nous avons dans le monde ? Comment agir dans une société la trahison de la parole donnée s’érige en politique ? Où des mantras se répètent comme cette fameuse phrase : « les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent ». Cette phrase est à l’image de notre monde mais elle est fausse. Et désespérante. Car elle implique que l’acte de parole ne veuille rien dire. Cette phrase est violemment fausse si nous pensons collectivement construire une autre possibilité de société dans les temps à venir : les promesses engagent ceux qui les tiennent.

Dans notre pratique quotidienne de psychiatrie dans un établissement de service public, c’est à la réparation de la parole trahie et à la construction d’une parole fiable que nous nous attelons avec le collectif de soin, collectif de soin à géométrie variable constitué par l’équipe et les personnes en soin, les proches, les personnes de la cité. Si une parole est promesse alors elle nous engage à la tenir. A défaut, nous répétons le cycle infernal des trahisons, des traumatismes et des silences honteux.

Le respect de la parole donnée nécessite des sanctuaires, là où les mots et les actes peuvent avoir un sens pour eux-mêmes, en dehors de toute considération économique, financière, politicienne, cynique, de pouvoir... Certains secteurs de l’activité humaine doivent être sanctuarisés sans équivoque et sans contre-partie sinon celle d’instituer un espace de fiabilité dans notre société. Ces sanctuaires doivent être des lieux structurés autour d’une fonction de permanence et un principe dinconditionnalité : inconditionnalité de l’accueil, du temps nécessaire, de la disponibilité de la vigilance à déployer pour mener à bien sa fonction. Pour que cette inconditionnalité puisse se déployer, il est nécessaire que ces lieux puissent prendre le temps de se mettre en question à partir des exigences propres du terrain, d’analyser en permanence leur condition d’existence et d’exercice. Cela peut valoir pour les lieux de soin, d’accompagnement de la souffrance humaine. Cela peut valoir pour les forêts primaires. Cela peut valoir pour des espaces de cultures etc. Cela peut valoir pour le sauvetage en mer.

Ces espaces au sein de la société sont des espaces où le respect de la vie vivante ne peut être mise en regard d’autres critères, qu’ils soient idéologiques, économiques, financiers etc. Ces espaces sinstituent à partir de pratiques concrètes, autour d’usages décidés en commun. Ils sont le lieu d’institution d’un autre imaginaire pour la société.

Dans le champ qui est le nôtre, celui des soins, les luttes en cours sont des mouvements pour un rééquilibrage : refonder du contre-pouvoir à partir des pratiques de terrain dans des instances devenues toutes puissantes selon des logiques de verticalité et d’autoritarisme toujours accrues. A partir de cette refondation, nous pourrons peut-être trouver d’autres façonde faire. D’autres façons de dire aussi.

A l’hôpital public, la parole donnée par les instances dirigeantes ne veut plus rien dire. Comment accepter de discuter et de négocier dans tel contexte ? Cette question lancinante se pose à chaque invitation pour participer à des « commissions », à des « réunions de concertation » etc.

Au niveau tactique, comme la parole n’a plus d’effet, peut être devrions-nous nous rendre à l’évidence qu’il est désormais inutile voire néfaste d’entretenir le cadre qui promeut la destruction dans tous les champs de la vie comme politique.

Peut-être devrions nous y aller avec un seul objectif que les promoteurs de la destruction posent des actes concrets en amont de toute discussion. Que ce soit les actes qui engagent et non des paroles creuses et vides de sens.

Il est des espaces où les pratiques, ici de soins et d’accompagnement tout au long des âges, tout au long des problématiques de santé, ne peuvent être mises en balance avec des indicateurs objectifs, de masse qui présideraient à leur existence. L’existence de ces lieux ne se justifient que par les missions qu’elles remplissent et par leur fonction de sanctuaire pour l’humanité et la vie.

Dans ces lieux se sont d’autres rapports au temps et à l’autre qui devraient émerger. Le manque de moyens que nous dénonçons à corps et à cris s’articule au manque de temps. Ce manque de temps est l’imposition d’un autre temps par la société néolibérale, celui du temps compressé et de l’urgence. Dans notre domaine, les soignants sont comme les livreurs à vélo : plus ont fait de courses, d’actes, plus on est payé. Logique scandaleuse.

Les luttes qui émergent dans la société se situent de façon basale sur l’institution d’un autre rapport au temps, aux gens et d’un autre rapport au liant, c’est-à-dire ce qui fait lien dans la société, ce qui fait tenir ensemble une société. Le temps ne peut-il être que de l’argent ?

Dans les EHPAD, aux urgences, dans les secteurs de psychiatrie et de pédo-psychiatrie, dans le travail social ce que nous expérimentons du temps est la saturation des dispositifs avec une absence de filtres en amont et de relais en aval, des taches chronophages qui ne sont pas dans le cœur demétiers, des tâches inutiles où la traçabilité de l’activité est plus importante que l’activité elle-même. Une idéologie de l’accélération promue comme norme naturelle transforml’urgence en un temps normal pour la société

Ces lieux inconditionnels, dans leur nécessaire réaménagement du rapport au temps peuvent expérimenter d’autres types concrets d’échanges, d’écoute et de paroles.

Si nous avons le temps aux urgences de parler à une personne angoissée, de la rassurer, elle n’aura certainement pas besoin de s’énerver et de s’agiter pour dire sa souffrance.

Si nous avons le temps dans les maisons de retraite pour partager des moments de vie et de plaisir avec les résidents, peut-être que les ambiances mortifères s’estomperont pour ouvrir des espaces vivants où la singularité de chacun pourra se manifester.

Si nous avons le temps dans les secteurs de psychiatrie pour construire une histoire ensemble avec la personne et ses proches, peut-être que ce cheminement permettra de construire un sol psychique et relationnel plus stable pour tous limitant le recours aux contraintes médicamenteuses, physiques et légales. 

La lutte sur le temps, les lieux et les liens met en question la fragmentation induite par la société actuelle. Elle met en question aussi les pratiques à partir de leurs lieux et de la capacité de acteurs à les transformer concrètement d’une façon adaptée au milieu dans lequel ils sont.

L’archipel des luttes actuelles dans le monde de la santé et autres implique de ne pas se contenter d’une négociation avec les instances officielles qui ont pour vocation à faire rentrer dans un cadre hétérogène aux réalités de terrain.

Le pouvoir de négociation a implosé dans le rapport avec l’Etat. Le stigmate de cette implosion est la difficulté à instituer des contre-pouvoirs transformant nos réalités globales. Il est désormais plus aisé d’instituer des contre-pouvoirs localement selon des formes inédites et dégager des marges de manœuvres à cet échelon-là de la société.

Les instances gouvernantes nationalement et régionalement s’évertuent à faire dépérir ces marges de manœuvres locales car elles sont la mise en question dans les pratiques des modèles standardisés promus par les ministères.

La parole détruite implique qu’elle puisse être réparée. Et cette réparation nous devons forcer à ce qu’elle soit le fait de ceux qui, en premier lieu, l’ont détruite. C’est un préalable à toute négociation, à toute commission, à toute décision. Pour le champ qui est le nôtre, le gouvernement et le ministère de la santé doivent donc poser des actes préalables concrets avant toute négociation. Pour les urgences et l’hôpital public, que le gouvernement mette de l’argent sur la table, sans discuter. Et non pas les miettes présentées comme des sommes énormes. 70 millions d’euros pour les urgences, 70 millions d’euros pour la psychiatrie que cela représente-t-il ? Le fonctionnement annuel d’un petit hôpital ! Combien d’argent ont été ponctionné sur le fonctionnement habituels des hôpitaux ? Dix fois plus cette année…

 Notre travail est de relier les luttes locales non pas pour les faire converger sur une modalité homogène avec un discours commun et une représentation commune mais bien de faire converger une pluralité hétérogène qui ne se laisserait pas dompter par l’appel homogénéisant du pouvoir. Avoir des moyens et du temps pour décider localement comment s’organiser, s’articuler, instituer du nouveau à partir du terrain, de ses hasards et de ses rencontres.

La lutte à venir est une lutte « mésopolitique » c’est-à-dire une lutte sur et à partir du milieu dans lequel nous vivons, au sens large : humain, matériel, physique, biologique, écologiqueFace à l’épuisement, la nécessité de reprendre son souffle se fait aussi par la joie d’être ensemble, d’inventer du commun par les rencontres, le hasard, les circulations éphémères. Les archipels de lieux et de luttes sont des archipels instituants au niveau du temps, de la parole et de garantie de parole donnée.

Le collectif inter-urgence appelle à une tentative de la sorte. Soutenons-le. 

Mathieu Bellahsen, 31 août 2019

 

 

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