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Billet de blog 28 août 2013

Haïti : l'Eglise protestante souffle sur les braises de l'homophobie

En marge des manifestations homophobes, à l’appel de groupes évangélistes dans la capitale Port-au-Prince, deux personnes suspectées d’être homosexuelles ont été tuées. Cette violence caractérisée met en lumière le danger encouru lorsque l’on veut vivre sa différence. Dans un pays encore marqué par l’extrême pauvreté, les LGBT sont les premières victimes de la virulence de l’Eglise chrétienne protestante à l’encontre des lesbiennes et des gays haïtiens.

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En marge des manifestations homophobes, à l’appel de groupes évangélistes dans la capitale Port-au-Prince, deux personnes suspectées d’être homosexuelles ont été tuées. Cette violence caractérisée met en lumière le danger encouru lorsque l’on veut vivre sa différence. Dans un pays encore marqué par l’extrême pauvreté, les LGBT sont les premières victimes de la virulence de l’Eglise chrétienne protestante à l’encontre des lesbiennes et des gays haïtiens.

"Nous ne voulons pas que le pays devienne Sodome et Gomorrhe !". Le 19 juillet dernier, des milliers de personnes ont défilé à Port-au-Prince pour hurler leur rejet viscéral de l’amour homosexuel. Ces dernières ont voulu répondre à une rumeur persistante sur l’île, véhiculée par l’organisateur de ce rassemblement homophobe. La Coalition Haïtienne des Organisations religieuses et morales (CHO), composée majoritairement de représentants de l’Eglise chrétienne protestante allègue, haut et fort, qu’une menace pèserait sur la famille traditionnelle : un projet de légalisation du mariage entre personnes de même sexe serait prochainement présenté au Parlement. Une proposition de loi qui n’a pourtant jamais été officiellement déposée.

Un rassemblement haineux et violent


Parmi la foule, nombreux sont ceux qui, au-delà d’une hypothétique ouverture du mariage, assument un dégout profond envers les "Masisis" et les "Madivinez" (lesbiennes et gays en créole, ndlr). A travers slogans et pancartes, ces manifestants prétendent alerter du "danger" encouru par le pays si le pouvoir en place reconnaissait juridiquement les couples de même sexe. Comme le rapporte la journaliste du quotidien "Le Nouvelliste", ils estiment qu’ouvrir le droit au mariage aux gays et aux lesbiennes serait une "malédiction" pour le pays, pour laquelle Dieu ne manquerait pas de les punir. "Il y a pourtant des endroits de l’île où l’homosexualité est très bien acceptée, comme à Port-de-Paix ou à Cabaret. Mais à la capitale, le contexte est très violent et dangereux pour un homosexuel qui ne se cache pas", a expliqué Ernest Gaubert Junior, vice-président de l’association LGBT Kouraj, présent à Marseille en juillet dernier, pour l’Europride. Selon d’autres journalistes présents, la marche de Port-au-Prince fut marquée par des actes de violence gratuite envers des anonymes croisés sur le chemin et suspectés d’être homos. Des agressions ont eu lieu malgré une forte présence policière et ont atteint leur paroxysme avec le passage à tabac meurtrier de deux personnes non loin de l’itinéraire de la manifestation. Même si les autorités n’ont pas officiellement établi un lien entre ce meurtre et la marche homophobe, plusieurs médias locaux ont pointé la concomitance des deux événements. La France et son vote du "mariage pour tous" ont, eux, servi de prétexte et de nouvel exemple d’une société qui tomberait dans la "décadence". Une journaliste française a été d’ailleurs personnellement insultée et chahutée.

Poids et paranoïa de la religion


Les fondamentalistes, extrêmement nombreux, sont l’un des principaux vecteurs de l’homophobie, via des prêches publics de groupes appartenant à l’Association des évangélistes haïtiens (AEH), dénonçant l’homosexualité. Ce défilé, fortement marqué par un argumentaire fondé sur les écrits de la Bible, montre le poids de la sphère religieuse. En Haïti, cette question suscite fantasmes et croyances populaires extrêmement ancrés dans l’imaginaire collectif. "Si vous êtes un homme et que vous avez le malheur de choisir une boisson considérée comme réservée à la gente féminine, on peut d’emblée soupçonner que vous êtes gay", raconte Ernest Junior Gaubert durant l’Europride, afin d’illustrer le quotidien des LGBT en Haïti. Le vice-président de Kouraj, qui lutte contre les discriminations et tente de faire de la prévention du VIH/sida auprès des gays, a pu décrire l’enfer vécu par les homos dans l’arc caribéen, très loin des standards européens. "Quand en France la communauté LGBT se bat pour que les personnes puissent se marier et adopter, nous essayons seulement de survivre dans un climat de haine", a-t-il pointé. Les associations LGBT comme Kouraj ou SEROvie se situent bien en amont de cette question du mariage. Pour Charlot Jeudy, président de l’association Kouraj, "une telle loi ne tombe pas du ciel" et suppose bien d’autres avancées préalables. Lui et son association souhaitent en premier lieu que les homosexuels puissent vivre librement et en sécurité en Haïti. On est alors bien loin de la supposée menace "d’institutionnalisation de l’homosexualité" que brandissent les protestants fondamentalistes. Cette levée de bouclier quasi-paranoïaque illustre l’immense chemin à parcourir en matière de protection des libertés individuelles et de lutte contre les crimes homophobes. "Cette marche n’aura pour conséquences que d’augmenter les violences contre les homos, d’alimenter la haine et d’endeuiller les familles", s’est ému Charlot Jeudy.

La valse hésitation des politiques


A la suite de ces actes barbares, le bureau de la ministre déléguée chargée des Droits humains et de la lutte contre l’extrême pauvreté s’est fendu d’un communiqué, plus de 48 heures après les faits ! Au nom de l’administration de Michel Martelly (actuel président de la République d’Haïti, ndlr) et du gouvernement, ce bureau a présenté ses condoléances aux familles des deux victimes et promet une enquête "pour avoir des précisions sur les circonstances de la mort." Le ministère invite la population à faire preuve de plus de "sagesse et de tolérance", suite à ces "incidents malheureux". Il profite de cet appel au calme pour glisser en filigrane que cette violence est contre-productive, au moment où le pays a besoin de "l’énergie de tous ses citoyens pour mener de grandes et vraies batailles." En effet, le pays le plus pauvre du monde peine toujours à se relever du séisme de 2010 et à trouver une stabilité démocratique pérenne pour mener à bien les immenses chantiers sociaux qui se présentent.    

Car la question dérange les politiques, qui se gardent bien de choisir un pied sur lequel danser. Malgré ce communiqué plutôt soutenant à l’égard des LGBT, aucune politique de lutte contre les discriminations n’est conduite dans le pays. Récemment, le Parlement a voté l’abrogation de la reconnaissance officielle du vaudou, seule obédience plutôt favorable à l’homosexualité. "En inscrivant dorénavant la pratique vaudou comme sectaire, l’Etat prive les gays et lesbiennes de l’un des rares soutiens existant en Haïti", déplore Ernest Gaubert Junior. Car ici, aucune personnalité politique ou artistique ne veut prendre le risque de s’afficher en faveur des droits humains. Peu après la manifestation, un député a affirmé que c’est l’artiste (par ailleurs député) Gracia Delva qui aurait poussé, en catimini, un tel projet. Devant l’effervescence médiatique, ce dernier a dû très vite faire savoir à "ses fans" qu’il ne "tolérait pas le mariage entre hommes ou entre femmes." Beaucoup de parlementaires sont croyants, voire pasteurs eux-mêmes et refusent l’idée même d’un débat. L’homophobie s’affiche fièrement parmi les 99 membres du Parlement. Homosexualité "à bannir" pour l’un, refus de "légaliser une telle dérive" pour un autre, il est de bon ton de réfuter une pratique "de culture non-haïtienne". La vision de l’homosexualité comme apport du colonialisme blanc reste puissante. Bien seul, Pierre Espérance estime lui que "la violence homophobe ne doit pas être tolérée". Le directeur du réseau national de défense des droits humains (RNDDH) ajoute que "les gens doivent cultiver la tolérance vis-à-vis de ceux qui n’ont pas la même orientation sexuelle".

De la difficulté de mobiliser


La chape de plomb est solide, et la sensibilisation sur ce sujet reste délicate. Pourtant, les organisations de défense des droits LGBT existent en Haïti. "Nous sommes seuls, sans moyen ni argent pour aborder les questions de sexualité et de prévention auprès de la population", regrette Ernest Gaubert Junior. Housing Works, une association américaine basée à Port-au-Prince, estime à 3,8 % la proportion de personnes séropositives en Haïti, soit une situation d’épidémie généralisée. Mobilisée sur la question du sida dans l’île, elle a dénoncé la "haine irresponsable de l’Eglise protestante haïtienne". Dans ce climat délétère, il est encore plus difficile de parler de sida. Pourtant, la prévalence du VIH, notamment chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes est très élevée. Ernest Gaubert Junior avance un taux de 18 %. Et il le dit lui-même : "Si on lutte contre l’homophobie et la stigmatisation des homosexuels, alors il sera possible de faire parler les gens de leur sexualité et pouvoir avoir un impact sur l’épidémie de VIH ". Dans ces conditions, l’ouverture du mariage aux homosexuels à laquelle prétendaient s’opposer les manifestants du 19 juillet dernier n’est pas la priorité. Et à Housing Works, qui collecte des fonds pour améliorer l’accès aux services médicaux sur l’île, d’appeler la CHO à, elle aussi, utiliser les deniers du culte pour "soulager la misère du peuple", et non pour "apporter la mort et détruire des êtres humains."

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