"T'es séropo ?"

Cette question que l’on me pose, c’est mon marronnier de l’été. Rares sont les fois où j’ai échappé, au détour d’une conversation avec un-e inconnu-e, au lien de causalité militant sida = séropositif. Autant qu’il m’emmerde profondément et oblige à une auto-justification dont je peine parfois à voir le bout, je trouve qu’il met en exergue la vision profondément rigide de certains à l’engagement pour une cause. Et ca me rend fou.

J’ai commencé à militer dans une association de lutte contre le sida à 20 ans. Parce que je me sentais concerné certes, mais aussi parce que je pense que cet enjeu permet de questionner le regard de la société bien au-delà de la santé. Cette conviction, lorsqu’on en vient au "small talk" entre deux bières avec mes camarades de bar, j’en parle facilement. Et souvent, de but en blanc, à interrogation sur ma vie en vient une autre, presque automatique : "Ah, t’es séropositif ?", voire le plus gênant "t’as le sida ? " Je suis séronégatif, alors je réponds non et je pourrais m’arrêter là et passer à autre chose. Mais non, je peux pas.

L’intention n’est pas toujours mauvaise, mais l’idée qu’il faut être directement concerné par une cause pour pouvoir la défendre me paraît profondément stupide. Certes, on n’est jamais autant sensibilisé à une discrimination que lorsqu’on peut la vivre au quotidien. Et le fait est que parmi les premiers activistes contre cette épidémie, nombreux vivaient ou vivent encore avec le VIH. Mais doit-on être forcément noir pour combattre le racisme, une femme pour être pro-féministe ou migrant pour défendre le droit des étrangers ? Je refuse cette logique qui voudrait que nos convictions doivent s’arrêter à qui l’on est, à ce qui nous est propre. Et puis ça veut dire quoi concerné ? Seulement moi, mes proches, mes amis, mes amants ? J’ai l’envie de croire que les batailles ne se cloisonnent pas, qu’il ne faut attendre d’être "légitime" pour s’indigner et que l’on puisse détester toute les stigmatisations et pas seulement une, dans cette belle notion de convergence des luttes.

Mais le pire, c’est que j’ai presque l’impression d’être soulagé de répondre par la négative, devant l’œil circonspect de mon interlocuteur. Comme un dégueulasse "ouf" de soulagement. Séropositif ou non, et alors !? Car c’est précisément pour cela que je me bats. Pour qu’un jour ou l’autre, la question ne se pose plus. Pas seulement pour en finir avec le sida, mais aussi qu’on puisse imaginer qu’un investissement militant dépasse sa propre histoire. Une conscience de ce qui nous entoure, bien au-delà de notre environnement direct. Un bel espoir hein. D’ici là, cette question me sera encore posée. Et j’y répondrai, encore. Jusqu’à quand ?

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