Mathieu Brichard
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Billet de blog 29 mai 2022

NUPES : LE NUCLÉAIRE NE DÉGAGE PAS DE CARBONE MAIS LES PRO-NUCLÉAIRE SONT CARBONISÉS

Alors que le nucléaire est présenté comme une solution pour décarboner la production d'électricité en France, cette vision limitée du problème écologique, restreinte au bilan carbone, ne permettra pas de répondre aux enjeux réels de l'avenir. Dans ce billet, j'examinerai la position de la NUPES sur ce sujet clivant.

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LE NUCLÉAIRE NE DÉGAGE PAS DE CARBONE MAIS LES PRO-NCULÉAIRE SONT CARBONISÉS

AVERTISSEMENT : ce billet de blog est le produit radical (pas tant que ça en fait) et un peu énervé comme toujours de la camarade Violette Vénère aka @VioletteVenere sur Twitter dont j’accueille ici la prose ni virile ni correcte et les tacles façon Cantona sur spectateur. Même si je lève parfois les yeux au ciel en voyant s’énerver Violette, qui me rappelle un peu John McEnroe, il va de soi que je souscris pleinement aux propos ici livrés, et que j’en assume bien évidemment la responsabilité puisque c’est mon blog.

Voilà Violette, t’as la parole.

Violette saute de joie : Youpi !

ON VA DONC PARLER NUCLÉAIRE et NUPES !

Après une polémique assez ennuyeuse sur Twitter avec un pro-nucléaire (évidemment), probablement de droite mais qui se dit « de gauche », on les connaît, rien de nouveau, et comme c’est devenu franchement sale, le bougre étant particulièrement obtus et insistant (il n’aime pas qu’on ne se plie pas à sa volonté, et franchement, je n’aimerais pas le croiser en soirée, il lâchera jamais l’affaire) j’ai décidé de suivre le conseil de la collègue qui a gentiment pris le relais pour lui parler : on se calme et on se pose. Et c’est là que j’ai eu l’idée de faire ce billet de blog. Au début je pensais faire un thread twitter mais c’est rapidement devenu ingérable et j’ai laissé tomber. Le format long me convient mieux, c’est comme ça. Au-delà de la satisfaction un peu puérile de remettre le bonhomme à sa place, je me suis dit que ce serait surtout utile pour clarifier la position de la NUPES, qui est à :on avis la meilleure chose qui soit arrivées à la gauche de gouvermement depuis 25 ans (et même sans doute bien davantage)

Je tiens à préciser que de la même manière que mes tweets n’engagent que moi, je ne fais pas partie de l’organisation de la NUPES à quelque échelon de responsabilité que ce soit, ni d’ailleurs d’aucune formation politique, bien que j’aie fait un passage à Alternatiba ou que j’adhère aujourd’hui à Attac. J’ai surtout lutté dans des collectifs sans structure permanente, ça a ses limites mais c’est ce qui me convient le mieux. Je suis avant tout militante autonome, anti-nucléaire entre autres, et je ne représente que moi-même. Je distribue des tracts NUPES en vue des législatives, parce que je crois à ce programme et aux jeunes député-e-s qui ont brillé dans l’opposition depuis cinq ans, mais ça ne va pas beaucoup plus loin. Quant à Mélenchon, c’est Mélenchon, il m'agace, il est capable du pire comme du meilleur à mon avis, mais il est bien entouré, donc il ne me fait pas peur. Il a la rage comme moi, il l’assume, et tant mieux.

Maintenant que j’ai posé ce qui me lie à la NUPES, on peut commencer l’histoire, donc asseyez-vous confortablement, on est là pour un petit temps.

LE NUCLEAIRE ÇA DÉGAGE DU CARBONE OU PAS ?

Tout est parti d’une question de @MisterGrosSabots aka Grosse Pastèque (c’est pas le vrai pseudonyme cherchez pas, il se reconnaîtra et ça me suffit) sur Twitter : est-ce que l’énergie nucléaire permet de décarboner ? C’est un peu comme demander si la pluie mouille, on est d’accord ? Bon, donc comme il est pas complètement idiot (j'avais vaguement suivi l'échange avant d'intervenir), ça se voyait grave que la question servait en réalité à faire dire « oui » à l’interlocuteur : on ne peut répondre que oui, puisqu’évidemment la réponse est oui, que tout le monde le sait, et c’est d’ailleurs bien à ça que l’on repère la baleine sous le gravier et l’intention foncièrement malveillante de la question : il n'y avait pas d'intention d'échange, juste celle d'imposer un point de vue. Toutes ses questions étaient formulées comme ça : des questions fermées, enchaînées de manière à enfermer l’interlocuteur ou l’interlocutrice et à donner l’impression, de l’extérieur, parce que c’est la théâtralité de la chose qui compte pour lui, que tu es d’accord avec tout ce qu’il dit, et qu’il a donc absolument raison. Donc après la première question, « est-ce que l’énergie nucléaire permet de décarboner », une fois que tu réponds oui, Mister GrosSabots peut conclure triomphalement « Donc il faut développer le nucléaire » et s’exclamer « Je suis très intelligent ». Je caricature, mais dans les grandes lignes son projet c’est pas d’avoir un échange constructif, c’est d’humilier les gens, d’ailleurs il commente ses conversations dans d’autres conversations avec ses abonnés, pour se faire mousser : une fois qu’on a compris le phénomène, on sait que ça ne va pas aller très loin en termes d’arguments, et surtout tout échange est faussé par la malhonnêteté des intentions du bougre. Bon. Tout ça est assez anecdotique, mais symptomatique du niveau de dogmatisme qui se manifeste dès qu’on parle de nucléaire, dès lors que les questions sont mal posées, et mal posées exprès par des pro-nucléaires en l’occurrence. Evidemment c'est encore pire quand c'est sur les réseaux sociaux.

Pour ce qui nous intéresse plus sérieusement, la réponse à la question posée par Mister Gros Sabots ne trouve pas de réponse explicite dans le livret de l'Avenir En Commun consacré à l’énergie , tellement il est universellement admis que le nucléaire ne produit pas ou très peu de carbone. Mais bon, il y a quand même ceci, dès la page 6 du livret (qu’il prétendait avoir lu): https://avenirencommun.fr/livrets-thematiques/le-livret-energie/ 

La crise écologique que nous traversons aujourd’hui est double. La crise climatique due à une consommation effrénée d’énergies émettrices de gaz à effet de serre pour satisfaire les besoins des pays les plus riches au détriment des autres s’accompagne d’une crise énergétique due à l’épuisement inéluctable des ressources non renouvelables que sont le charbon, le pétrole, le gaz, mais aussi l’uranium.

La consommation d’énergie croît de façon exponentielle : elle a plus que doublé depuis 1973 et son évolution suit celle des produits intérieurs bruts. Cette situation ne pourra pas durer : plus de 80 % de l’énergie consommée vient de sources non renouvelables (charbon : 20 % ; pétrole : 41 % ; gaz naturel : 20 % ; nucléaire : 2 %). (il s'agit des chiffres mondiaux, le mix français est très différent)

Au rythme actuel, les réserves mondiales pour ces énergies seront quasiment épuisées d’ici un siècle. En outre, pour espérer ne serait-ce que contenir le changement climatique, l’essentiel de ces réserves devra rester dans le sous-sol. L’utilisation de ces énergies non renouvelables est également responsable de la pollution atmosphérique aux particules fines qui provoque chaque année des centaines de milliers de décès prématurés dans le monde. À cela s’ajoutent les dangers reconnus de l’énergie nucléaire : le risque d’accident majeur, devenu incontestable depuis les accidents de Three Miles Island, de Tchernobyl et de Fukushima, ainsi que l’accumulation de déchets nucléaires pour lesquels aucune solution n’existe à ce jour.

Enfin, la plupart des conflits de l’époque moderne (Afghanistan, Proche-Orient, Afrique sub-saharienne) ont à leur source des problèmes d’approvisionnement énergétique, à la base des intérêts géopolitiques d’un monde multipolaire. La raréfaction des ressources ne fera qu’accroître dramatiquement l’intensité de ces conflits si l’énergie continue à être produite à partir de ressources non renouvelables et dont les sources sont concentrées dans certaines régions du monde.

Ce diagnostic est partagé et certains engagements ont été pris par les États dans le cadre des négociations internationales sur le climat (protocole de Kyoto de 1997, COP 21...). Mais la mise en œuvre de mesures concrètes ne suit pas. Et surtout, ces engagements concernent principalement la limitation des émissions de CO2, alors que c’est l’ensemble de notre rapport à l’énergie qui doit changer si nous voulons surmonter la crise actuelle.

C’est dans la dernière phrase que notre twittos désobligeant aurait trouvé un début de réponse : « ces engagements concernent principalement la limitation des émissions de CO2, alors que c’est l’ensemble de notre rapport à l’énergie qui doit changer si nous voulons surmonter la crise actuelle » C’est bien pour cela que demander avec une fausse naïveté si l’énergie nucléaire est décarbonée est une manière partiale, étroite et dépassée de poser la question. Ben oui, faut pas prendre les Insoumis pour des imbéciles, ils savent très bien que le bilan carbone du nucléaire est très très inférieur à celui du pétrole ou du gaz. C’est à des trucs comme ça qu’on voit que les questions sont malveillantes.

Maintenant que c’est dit et que le bougre a joui, on y va, et on va enfoncer quelques portes ouvertes pour commencer, mais la pédagogie c’est aussi ça, repartir des bases. Tout d’abord le nucléaire est un sujet qui fait clivage pour des raisons largement idéologiques : histoire des luttes, prestige lié à l'arme atomique, non-prolifération conçue comme la loi des vainqueurs…

Le nucléaire est une puissance magique pour les uns, un épouvantail pour les autres (dont moi). Le débat se situe à des niveaux différents, entre gens qui de ce fait ne s’entendent pas toujours sur ce dont ils parlent. Si on grossit le trait, les ingénieurs nucléaires vont parler de ce qui est techniquement possible, rarement de ce qui est souhaitable. Les conséquences morales ou environnementales de leur travail ne rentrent pas en ligne de compte, elles sont prises en charge par d’autres ingénieurs (c’est venu plus tard comme préoccupation, au début on balançait des bombes atomiques dans le Pacifique sans trop se poser de questions et c’est comme ça que Godzilla… passons). Le problème c’est que parmi cette foule d’ingénieurs, les premiers semblent ne pas communiquer avec les seconds. Sinon, je lance le pari que beaucoup feraient comme ces jeunes diplômés d’AgroParisTech qui se barrent, bifurquent. Si les ingénieurs nucléaires savaient ce qui se passe avant et après leur périmètre de compétence, mon avis est qu’ils se feraient ermites dans les Cévennes. C’est bien pour ça qu’ils ne veulent surtout pas savoir. Le déni est une nécessité absolue pour le fonctionnement de l’industrie nucléaire. C’est comme les abattoirs pour la viande. Si tu visites un abattoir, soit tu fais tout ce que tu peux pour oublier ce que t’as vu et entendu soit tu deviens végétarien.

Sans déni des réalités du nucléaire, le nucléaire est impossible.

De l’autre côté, les militants anti-nucléaires travaillent dans deux directions : la première c’est de surveiller les risques, de les documenter, d’informer le grand public si possible, et mobiliser pour stopper le nucléaire. Greenpeace par exemple, démontre régulièrement les failles de sécurité des installations nucléaires en s’y introduisant de diverses manières, avec un succès qui ne se dément pas et leur vaut de nombreuses condamnations. C’est un peu le principe du hacker qui rentre dans votre système pour prouver sa vulnérabilité : c’est illégal mais ça rend service. Dans le cas de Greenpeace c’est aussi très spectaculaire.

La répression des militants antinucléaire est quant à elle aussi disproportionnée que légalement douteuse. L’exemple de Bure est celui qui m'est le plus familier, puisque je me suis rendue sur place plusieurs fois :

https://www.revue-ballast.fr/bure-laboratoire-de-la-repression/ ou encore

https://reporterre.net/Apres-une-enquete-demesuree-sept-antinucleaires-en-proces-a-Bar-le-Duc

JANCO VENIT VIDIT VICIT ?

Tout ça pour rappeler (oui je sais c’est un peu long, deal with it), qu’on est là devant un des clivages les plus à vif de la société française. Au milieu, Jancovici, très médiatique ingénieur (mais ni ingénieur nucléaire, ni ingénieur environnementaliste  ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marc_Jancovici ) défend l’idée qu’il faut décarboner la production d’électricité française, et qu’il faut le faire par le développement du nucléaire civil. On pourrait le classer parmi les pro-nucléaire et il l'est à bien des égards, mais c’est pas si simple. Jancovici, c’est l’écologie vue par un ingénieur. On ne peut pas nier qu’il soit écologiste, du moins à la manière dont un ingénieur peut être écologiste. Sa déclaration récente pourrait très bien figurer dans l’introduction d’un livre d’écologie radicale : « Une bonne partie des gens ne réalise pas à quel point ne pas prendre le problème à bras-le-corps va nous faire amèrement regretter de ne pas l'avoir fait. Mais on ne fera l'expérience qu'une fois, et à ce moment-là, il sera trop tard. Au moment où on constate qu'on a eu raison de dire que le problème était un vrai problème, vous ne pouvez plus rien y faire. C'est comme le cancer du poumon. Si on arrête de fumer après avoir attrapé le cancer, cela ne va pas l'arrêter. Là, c'est exactement pareil. Il n'y a pas de réversibilité dans le changement climatique. » https://www.centre-presse.fr/article-851926-jean-marc-jancovici-la-sobriete-n-est-pas-une-option.html Comme il reste un ingénieur, il va pas étudier les plantes et les animaux ou admirer les merveilles de la biodiversité de tel ou tel milieu, mais il propose des trucs. Des trucs qui à mon avis sont des leurres, et dont je ne sais pas à quel degré il les croit efficaces, mais enfin, c’est toujours des trucs et c’est mieux que pas de trucs du tout. Wikipedia nous apprend ainsi sur Jancovici qu’ « il est le créateur du bilan carbone qu'il a développé au sein de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME). Il a cofondé en 2007 avec Alain Grandjean Carbone 4, un cabinet de conseil qui vend des bilans carbone aux entreprises, ainsi que l'association The Shift Project en 2010. Depuis 2008, il est enseignant vacataire à l’École nationale supérieure des mines de Paris. Connu pour ses conférences de sensibilisation et de vulgarisation sur les thèmes du réchauffement climatique et de l'énergie, il bénéficie d'une notoriété croissante à partir des années 2010. Depuis 2018, il est membre du Haut Conseil pour le climat auprès du Premier ministre.

Engagé en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique, en particulier dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre, il milite notamment pour la taxe carbone et la production d’énergie nucléaire civile, positions qui lui attirent des critiques. Selon lui, le modèle des sociétés occidentales est voué à la décroissance, car leur système économique dépendant d’énergie provenant essentiellement des combustibles fossiles n’est pas pérenne. » Voilà ce que nous dit Wikipédia. Néanmoins, il est ingénieur avant d’être écologiste, et c’est bien cette hiérarchie qui pose problème, on va le voir : il voit tout à travers le bilan carbone, ce qui est un biais que le mouvement climat lui-même entretient, d’ailleurs (coucou Alternatiba, je vous aime quand même).

Toujours de la même interview :  « Si je reviens sur l'arbitrage entre énergie nucléaire et énergies renouvelables, on remarque qu'elles sont des énergies décarbonées. Si l'urgence, c'est de se débarrasser des combustibles fossiles, ce n'est sûrement pas celle de diminuer le nucléaire. » et plus loin : « « Un monde avec 100% d'énergies renouvelables, c'était celui de l'Antiquité, du Moyen Âge et de la Renaissance, avant la découverte des énergies fossiles. Est-ce qu'on saurait faire un monde comme on a aujourd'hui, avec des voitures pour tout le monde, avec 100% d'énergies renouvelables? Malheureusement, pas une seconde. La part de civilisation industrielle qu'on pourra sauver à l'avenir sera essentiellement dépendante de la part de nucléaire qu'on arrivera à préserver. Avec une exception, qui est celle de l'hydroélectricité, qui nous permet d'avoir de l'électricité en grande quantité et pilotable. Un monde 100% renouvelable sera très différent du monde actuel. Il sera plus sobre. Plus on refuse le nucléaire, plus il sera un monde de peu. » Au moins c’est très clair : le nucléaire est envisagé comme le moyen de maintenir un maximum de production et de consommation, donc d’avoir la sobriété la moins sobre possible.

Mais ça s’arrête pas là : le mec vendait des bilans carbone. Or pour bien se greenwasher, une entreprise a intérêt à avoir un blian carbone le plus bas possible. Un moyen d’avoir un bilan carbone très bas sur le papier, c’est de payer Jancovici pour qu’il revoie ses calculs à la baisse. Attention, je ne dis pas que c’est arrivé : je dis simplement que le potentiel de conflit d’intérêt est énorme et que tout repose sur la morale individuelle du gars. Ça devrait être obligatoire et ça devrait être fait par un organisme indépendant, rémunéré par l’État. Et même comme ça il y aurait des risques de falsification. Surtout, moi ce qui me gênait profondément c’est que Jancovici m’avait l’air d’être tout simplement un lobbyiste du nucléaire déguisé en écologiste. Zéro confiance, donc. Pour les anti-nucléaires, Jancovici c’est le camp de l’ennemi. En tout cas ça l’était. Ça va peut-être changer.

Pourquoi ? Malgré ces réticences de ma part sur le personnage, qui font que je ne l’écoute pas beaucoup, j’ai eu la surprise de découvrir en faisant mes recherches pour ce post qu’il portait un jugement très favorable sur le programme de la France Insoumise : https://www.reddit.com/r/france/comments/trataj/jeanmarc_jancovici_affirme_que_le_programme_le/ (mars 2022)

Grand étonnement. Le supposé lobbyiste du nucléaire qui valide un programme de sortie du nucléaire avec un mix 100 % renouvelable ? J’attends de voir comment tout ça va évoluer.

AU-DELÀ NUCLEAIRE : LA NUPES ET LES VIEILLES CRISPATIONS

En tout cas son intervention, même si j’ai choisi un extrait très bref, semble montrer qu’il a élargi son point de vue. Et c’est précisément là où il le dit que la #NUPES surpasse toutes les attentes que je pouvais avoir d’un parti politique de gouvernement.

À force de n’envisager l’écologie que sous l’angle du dérèglement climatique, on passe à côté de beaucoup de choses. Voilà en gros le cadre dans lequel je vais essayer de voir le problème qui se pose à la NUPES vis-à-vis du nucléaire. Et je dis à la NUPES parce que c’est la seule organisation politique de gouvernement en France aujourd’hui qui ait pris la mesure des enjeux (avec EELV dans une moindre mesure). Il y a évidemment des organisations autres qui en ont pris la mesure mais elles n’ont pas pour ambition d’exercer le pouvoir législatif ou exécutif.

Au milieu de tout cela, il y a eu le rapport RTE qui a fait débat, avec ses différents scénarios (les souverainistes n’en ont pas du tout la même lecture que les Insoumis, évidemment : https://frontpopulaire.fr/o/Content/co693774/nucleaire-les-contre-verites-de-jadot-et-melenchon-mises-a-nu-par-rte ) Le scénario « sobriété » n’intéresse pas non plus Macron : de ce point de vue, il se joue certainement quelque chose qui n’a rien à voir avec l’écologie ou une rationalité quelconque Même pas une rationalité financière puisque le coût de la sortie du nucléaire n’est pas supérieur à celui de son maintien d’après Alternatives économiques https://www.alternatives-economiques.fr/relancer-nucleaire-ne-coute-cher-den-sortir/00101081 Non, le nucléaire c’est, au-delà d’une affaire de pognon, une certaine conception de la grandeur française, envisagée comme indissociable du nucléaire : c’est vrai qu’un réacteur dans l’imaginaire c’est plus impressionnant qu’une éolienne. Abandonner le nucléaire ce serait aussi s’obliger à regarder en arrière et vers l’océan Pacifique ou le Sahara, vers les anciennes colonies qui ont payé le prix fort pour le programme nucléaire français. Pourtant RTE propose cette sobriété et on ne peut pas vraiment soupçonner l’entreprise d’être aux mains d’islamo-gauchistes, de zadistes, de partisans du totalitarisme vert. Bon.

RTE a publié d’abord quatre scénarios plutôt pro-nucléaire : https://reporterre.net/L-air-de-rien-RTE-defend-une-France-nucleaire qui évidemment n’ont pas plus aux écologistes. La publication des autres scénarios, elle, s’est faite plus tardivement. Et Macron n’en a pas voulu, il a opté pour le scénario de réindustrialisation profonde, le plus gourmand en énergie. Course effrénée droit vers le mur, donc. https://reporterre.net/Energie-RTE-presente-son-scenario-de-sobriete-Macron-n-est-pas-interesse Jancovici lui a pourtant parlé, à Emmanuel Macron, mais apparemment, Macron n’a pas écouté : « La sobriété n'est pas une option. On va y avoir droit. Mais dans quelles conditions? Est-ce qu'on la pilote ou est-ce qu'on la subit? Si on la subit, ce sera plus douloureux et plus inéquitable que si on la pilote. » déclare Jancovici.

https://www.centre-presse.fr/article-851926-jean-marc-jancovici-la-sobriete-n-est-pas-une-option.html 

Macron pilote, et il pilote avec le pied collé à l’accélérateur. Parce que les inégalités il s'en tape, il pense doit penser qu'au moment ou la Terre sera invivable, il aura déménagé dans l'espace grâce à Elon Musk, comme dans Elysium.  Le président n’en a rien à faire de réduire production et consommation, rien à faire de l’impact des activités industrielles sur la biosphère : vision étroite de la mentalité capitaliste, croissance infinie sur une planète finie, qui ne tient pas compte des limites de la planète, ignore le jour du dépassement, etc. https://www.wwf.fr/jour-du-depassement

Le président est comme ces vieux actionnaires de Total qui disent aux jeunes « crevez et faites pas chier ».

La NUPES forcément, va au contraire tenter de se positionner plutôt par rapport au scénario sobriété et de mix 100 % renouvelable (donc la plus basse consommation par rapport au modèle de référence, avec arrêt complet du nucléaire). Je vais essayer de mon côté d'exposer ici quelques pistes de réflexion forcément succinctes sur un sujet qui a fait couler des tonnes d'encre et qui a valu à des militants espionnage, harcèlement, prison... et de montrer en quoi la position e la France Insoumise est révolutionnaire (pas réformiste, à ma grande surprise). La position de la NUPES quant à elle, n’est n'est en réalité pas tranchée puisque la France Insoumise a dû composer avec les perspectives des autres partis de cette alliance : https://www.huffingtonpost.fr/entry/programme-nupes-solution-solder-desaccords_fr_62861d52e4b07828fd8bfba1

Ma première remarque (je reviens encore aux bases) c’est que le nucléaire n’a jamais été un choix des français. Le développement presque exclusif du nucléaire comme source d’électricité a fait l’objet de décisions qui n’ont jamais été soumises à référendum, et c’est justement ce que propose de faire la #NUPES En soi, c’est énorme comme changement de pratique. Rupture avec 70 ans d’opacité. Pourquoi n’y a-t-il eu jusqu’ici aucune consultation ? Sans doute parce que si les français auraient, dans les années soixante, accepté le principe d’un développement massif du nucléaire, réputé (à tort) énergie propre, ils n’auraient sans doute pas accepté facilement l’installation du nucléaire à côté de chez eux comme on l’a vu dans les années 70. Les luttes ont été violentes, et des projets abandonnés comme à Landivisiau, ou au Carnet pour ne citer que deux exemples dans l’Ouest de la France.

On a donc, en France, construit des centrales. Beaucoup de centrales. À tel point qu’on est arrivé à la surproduction. De façon amusante, c’est à cause de la dépendance aux hydrocarbures que la France est devenue dépendante au nucléaire : « Dans les années 1970, confortée par les chocs pétroliers, la France fait le choix du « tout nucléaire » pour sa production électrique. Durant le quart de siècle suivant, un parc de 58 réacteurs nucléaires électrogènes standardisés va être construit dans le pays. Si la technologie nationale est abandonnée, les industriels français ont tôt fait d’intégrer la technologie américaine retenue et de l'exporter à leur tour, en Afrique du Sud, en Corée du Sud puis en Chine. Simultanément, la France développe des compétences dans la maîtrise du cycle du combustible nucléaire et construit la plus grande usine civile de retraitement du monde à La Hague ainsi que des surgénérateurs expérimentaux. »

Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_programme_nucl%C3%A9aire_civil_de_la_France )

Et le nucléaire s’est ainsi imposé par des méthodes plus ou moins mafieuses depuis les années 70 : à Bure, où s’installe le projet CIGEO, c’est entre autres la conquête financière par exemple, qui va permettre de fabriquer le consentement dans une zone où il n’ya guère d’emploi et somme toute peu de gens à convaincre : 6 habitants au kilomètre carré. Idéal sur le papier pour installer un site d’enfouissement dont la viabilité technique pour dix mille ans est établie par le laboratoire de l’ANDRA, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs qui pilote CIGEO en… six ans de recherches. La méthode n’est pas nouvelle : on installe d’abord un laboratoire qui ne suscitera que peu d’opposition, car la recherche c’est bien ; personne ne peut être contre la recherche parce qu’elle se présente comme neutre, donc si on est contre la recherche on est anti-science, obscurantiste, et ça c’est pas bien. En réalité on a déjà décidé des résultats que ce laboratoire va délivrer et il n’a pour rôle que d’être un cheval de Troie. D’ailleurs le rapporteur du projet de loi sur CIGEO est le président de l’ANDRA lui-même, comme ça on est certain que son avis sera impartial. https://www.amisdelaterre.org/scandale-le-president-de-l-andra-nomme-rapporteur-de-la-proposition-de-loi-pour/

Le nuclaéaire, c'est donc, en France, un symbole de l'arbitraire étatique, et de la collusion entre l'Etat et les industriels : c'est l'anti-démocratie en action.

Enfin, au-delà des questions de la faisabilité technique de cet enfouissement, qui est largement contestée après un accident survenu sur un site du même type aux Etats-Unis, le nucléaire produit des déchets qui seront légués à des dizaines de futures générations : le premier problème qui se pose, pour moi, est moral. Avons-nous la légitimité de laisser notre descendance régler nos problèmes à notre place. Je pense que non.

Mais à court-terme, on peut opposer comme Mister Gros Sabots l’argument que le nucléaire permettrait de décarboner l’énergie française rapidement, donc revenons à cela. Rapidement, cela se discute, parce qu’à l’heure actuelle, la France ne parvient même pas à faire fonctionner un seul nouveau réacteur. L’EPR de Flamanville a dix ans de retard et son coût a été multiplié par trois https://www.lefigaro.fr/conjoncture/flamanville-anatomie-d-un-echec-industriel-20200709

https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/nucleaire-le-diagnostic-sans-concession-de-l-echec-de-la-filiere-epr-dedf-1143732

En Angleterre, la France ne fait pas mieux : https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/edf-la-facture-des-reacteurs-epr-anglais-explose-a-plus-de-25-milliards-de-livres-1408337

Apparemment la France ou plutôt EDF mais en réalité c’est la même chose, n’a plus les compétences pour construire de nouveaux réacteurs dans les temps. C’est Bruno Lemaire lui-même qui le reconnaît https://www.ouest-france.fr/environnement/nucleaire/epr-de-flamanville-le-projet-est-un-echec-pour-toute-la-filiere-electro-nucleaire-francaise-pour-6585847

Mais la France n’a pas non plus apparemment les compétences pour entretenir les réacteurs existants : ils ont vieilli, ils sont fragilisés.À l'heure où j'écris, ils sont très nombreux à être à l'arrêt pour des raisons diverses.

Quant aux conditions environnementales, elles ne sont pas favorables : Ils dépendent d’un refroidissement qui ne sera plus possible avec la sécheresse et la hausse des températures provoquées par le dérèglement climatique. https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/biodiversite/secheresse-la-production-nucleaire-ralentie_5132512.html et ça ne va pas aller en s’arrangeant. A ce propos, l’hydrologue Emma Haziza déclare dans un entretien accordé à Alternatives Economiques https://www.alternatives-economiques.fr/emma-haziza-france-soriente-vers-une-secheresse-historique/00103413 : « Le nucléaire utilise lui aussi beaucoup d’eau, pour ses circuits aérofrigérés par exemple. Ils transforment l’eau en vapeur et génèrent dans l’atmosphère des nuages permanents dont les conséquences au niveau local sont minimisées, à mon sens. L’énergie nucléaire a l’avantage d’être décarbonée, mais elle comporte aussi de nombreux risques. Le soleil n’a jamais frappé aussi fort sur la France, je crois que si l’on ne développe pas l’énergie solaire massivement, c’est qu’on ne comprend rien à ce qu’il se passe sur la planète. »

Par ailleurs, dépendre d’une seule source d’énergie et d’un uranium importé, c’est accroître la dépendance si on a simplement l’oeil d’un économiste prudent, mais c’est aussi s’enfoncer encore un peu plus dans l’extractivisme qui réduit des populations entières au semi-esclavage dans certains pays d’où est extrait l’uranium (le livret de l’Avenir En Commun dit pudiquement : « la totalité de l’uranium est importée et extraite dans des conditions contestables » )

https://www.cnrs.fr/cw/dossiers/dosnucleaire/darkcartes/2_production-mondiale-d-uranium.php

Kazakhstan, Australie, Canada, USA, Russie, Brésil, Niger, Namibie, Malawi, Afrique du Sud… Pas de production en Europe occidentale. Il n’y a donc pas de sécurité d’approvisionnement, mais bien une dépendance, et dans certains cas, une forme de néocolonialisme dénoncé depuis longtemps par le réseau Sortir du nucléaire https://www.sortirdunucleaire.org/A-qui-profite-l-uranium-nigerien-p puis par Oxfam https://www.oxfam.org/fr/communiques-presse/areva-au-niger-qui-profite-luranium ou plus récemment ici : https://www.geopoliticalmonitor.com/uranium-in-niger-when-a-blessing-becomes-a-curse/

En l’occurrence c’est bien Aréva qui est en cause. Donc la France.

On peut donc décider de décarboner à tout prix le mix énergétique français, en racontant à la population que le nucléaire c’est propre. Dans un sens restreint, si on ne regarde que le bilan carbone, c’est juste. Mais si on prend un peu de hauteur de vue et que l’on ne limite pas l’environnement au climat, c’est évidemment faux : le nucléaire est une énergie très sale. En amont, du sang, en aval des déchets. Au milieu : l’eau, sans laquelle il n’y a pas de vie. Le nucléaire s’approprie tout, salit tout.

Poser la question de savoir si le nucléaire permettra de décarboner l’électricité française, c’est donc très mal poser la question, c'est poser la question en ayant déjà décidé de la réponse sur une ligne pro-nucléaire dogmatique, puisque c’est faire abstraction de tout ce qui se passe avant, pendant et après la production d’électricité. La question est bien plutôt : comment décarboner de la manière la plus écologique possible la production d'énergie française. Question ouverte et non biaisée. 

Le militant écologiste, lui, posera ses questions encore différemment parce qu'il a des réponses en tête : le nucléaire est est-il souhaitable et intelligent de tout miser sur le nucléaire pour décarboner la production électrique française ? La réponse attendue est : non. C'est ce que répond d'ailleurs la NUPES.

Décarboner l’électricité française avec le nucléaire, c’est selon moi une idée séduisante mais qui ne fonctionne qu’à l’intérieur d’un récit mythologique, en occultant les réalités qui gênent. Le bilan ne tient pas compte, comme bien souvent, des fameuses externalités négatives, qui permettent au capitalisme, qui ne les comptabilise pas, de faire croire qu’il produit indéfiniment des richesses. Que sont ces externalités négatives ? Définition ici :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-pourquoi-du-comment-economie-et-social/qu-entend-on-par-externalites-negatives-8485974

Le nucléaire propose un bilan carbone nul mais qui occulte d'autres problèmes : il semble condamné à court terme par l’impossibilité de refroidir les réacteurs, à moyen terme par la dépendance à un combustible importé et en quantité finie, à long terme par la toxicité de ses déchets.

Autrement dit, affirmer que le nucléaire permettra de décarboner la production d’électricité française, c’est techniquement exact mais il faudrait plutôt écrire « Le nucléaire permettrait de décarboner la production d’électricité française SI on était capables de refroidir les réacteurs (on ne l’est plus), et SI on était capables de construire des réacteurs rapidement (on ne l’est pas). Cela fait de grosses restrictions. En élargissant la question, c’est encore pire : le nucléaire n’est pas compatible avec une croissance durable à cause de son modèle extractiviste et de ses déchets.

Et c'est pareil pour l'hydroélectricité pour les mêmes raisons que celles évoquées plus haut : sécheresse.

Le livret de l’Avenir En Commun, au contraire, avance, certes prudemment, l’idée d’une décroissance énergétique : « la loi LTECV n’acte pas – loin s’en faut – la sortie du diesel et le développement des véhicules électriques ou au biocarburant. Certes, elle fixe des objectifs relatifs aux travaux d’isolation nécessaires à la réduction de la consommation liée au chauffage. Mais là encore, elle ne donne pas de moyens de mise en œuvre et continue à viser un objectif de croissance en tant que tel. Même habillée de vert, cette croissance est incompatible avec la réduction annoncée, et nécessaire, de la consommation énergétique.

La position de la France Insoumise est donc claire : s’appuyer sur des scénarios scientifiques indépendants, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient infaillibles ou ne procèdent pas d’une idéologie (la volonté de sortir du nucléaire) mais en tout pas suspects d’être soumis au conflit d’intérêt que connaît l’industrie nucléaire quand elle examine sa propre existence : quel industriel décréterait que sa filière tout entière doit disparaître ? Pourtant, c’est bien ce qu’exige l’intérêt général, qui doit l’emporter sur les logiques financières dans une démocratie saine.

On trouve donc p. 11 du livert de l’Avenir En Commun une formulation plus nette du projet de décroissance énergétique : « en s’orientant vers un mix électrique 100 % renouvelable à l’horizon 2050, sur la base d’une planification donnant la priorité aux mesures de réduction de la consommation d’énergie – remettant en cause notre modèle productiviste – et au développement des filières d’énergie renouvelable ».

Evidemment, une telle idée fait absolument bugger tous les cerveaux de droite et la plupart des cerveaux tout court. La civilisation industrielle est tout entière fondée sur l’idée d’une croissance infinie, et d’ailleurs le capitalisme ne peut qu’aller croissant puisque son principe même est l’accumulation infinie.

À ce stade, vous l’aurez compris, et c’est ce que dit le programme de l’Avenir En Commun, la conséquence de la décroissance énergétique, c’est tout simplement la fin du capitalisme. La fin de l’accumulation infinie des richesses, la fin de la production infinie, de la consommation infinie.

Ce n’est pas écrit noir sur blanc, ce n’est pas explicite, mais quand on a un peu de culture écologiste, on sent l’influence sous-jacente d’une perspective anticapitaliste.

D’ailleurs les esprits brumeux de la droite n’ont rien compris, parce qu’ils n’ont rien lu. Ils parlent de bolchévisme, d’islamo-gauchisme, la liste des insultes se rallonge presque chaque jour., ils parlent de rupture avec le modèle républicain. Alors que la rupture la plus radicale, elle est dans ces petites phrases. Personne n’en parle. La droite parle de burkini et de Taha Bouhafs (qui a été écarté à raison, mais qui a subi avant ça une campagne de haine d’une rare violence, et qui durait déjà depuis plusieurs années comme en témoignent les visuels nauséabonds du syndicat de police Alliance qui le représentent en chien enragé). Tout ça trouble largement le débat.

Si les orateurs de droite s’intéressaient aux programmes, ils mettraient plutôt sur la table des discussions les 6 mesures phares de la NUPES et en particulier la mesure 3 (sur les 650 que compte le programme)

https://www.rtl.fr/actu/politique/legislatives-2022-les-6-mesures-phares-du-programme-de-la-nupes-7900155930

1) Retraite à 60 ans

2) Référendum d’initiative citoyenne (le fameux RIC) et passage à la Vième république (qu’on espère plus démocratique que la Ve taillée pour de Gaulle

4) Augmenter les moyens de la justice et abroger la loi de sécurité globale

5) Revenu minimum à 1063 euros pour les jeunes

6) Désobéissance aux traités européens pour atteindre les objectifs sociaux et écologiques

7) Lutter contre les violences faites aux femmes. Mais vraiment, pas comme Macron, en donnant le milliard d’euros réclamé par les associations.

C’est évidemment le point 3 qui nous intéresse et que j’ai gardé pour la fin :

3). Réduire à 65% les gaz à effet de serre d'ici à 2030 et instaurer un ISF climatique

L'alliance de la gauche réclame également d'inscrire dans la Constitution la règle verte au sein de la Constitution. Cette règle consiste à "ne pas prélever sur la nature davantage que ce qu’elle peut reconstituer". C’est la prise en compte du jour du dépassement. Et ensuite la Nupes prévoit aussi de passer à 100% d'énergies renouvelables et de sortir du nucléaire.

Ne pas prélever sur la nature davantage que ce qu’elle peut reconstituer, alors qu’à l’heure actuelle la France consomme 1,8 fois les ressources renouvelables par la planète et entame donc les « stocks » naturels, cela veut dire, si on veut bien comprendre les implications, une sorte de division par deux de la production et de la consommation. Donc une décroissance, et une décroissance assez massive.

On se doute qu’une partie de l’objectif pourra être atteint en contraignant les entreprises à renoncer à l’obsolescence programmée, en recyclant, en réparant au lieu de jeter, mais tout de même, ce qui se profile, c’est une récession volontaire et assumée. L’inverse des plans quinquennaux staliniens : planifier non pas pour produire toujours plus mais planifier pour produire moins. Une autre révolution.

Ce mot de planification fait toujours transpirer les libéraux et la droite en général, parce qu’elle y voit le spectre du communisme. Et quand on pense aux planifications russes ou chinoises il y a de quoi paniquer en effet : ce furent des catastrophes économiques mais surtout humaines. La France a pourtant connu une période d’économie planifiée après la Seconde Guerre Mondiale, quand il fallait reconstruire les infrastructures du pays avec les capitaux américains du Plan Marshall mais avec les compétences et les logiques propres à l’économie française. Les Communistes étaient au gouvernement (5 ministres en 1945), et le PCF est alors le premier parti de France avec près de 30 % des suffrages. La CGT compte 5 millions d’adhérents. La France pour autant n’invitera pas les chars soviétiques, pas plus qu’elle ne le fera en 1981. Mais elle va planifier son économie, officiellement jusqu’en 1992 avec la fin du 10ème plan. Evidemment, l’impact de cette planification évolue fortement avec le temps. Mais elle existe néanmoins.

Si la planification n’est donc pas inconnue, il faut prendre la mesure de ce qu’elle représente dans le programme de l’Avenir en Commun. La France sait en effet planifier pour produire plus. Mais elle ne sait pas, et aucun pays ne l’a jamais expérimenté à l’échelle d’une économie entière, planifier pour produire moins. La France n’a jamais vraiment su gérer la surproduction, que ce soit d’électricité (les convecteurs électriques totalement inefficaces installés partout pour absorber le surplus du nucléaire) ou de lait (dans les années 80). Il faut avoir beaucoup d’imagination pour se représenter des ingénieurs occupés non pas à produire toujours davantage à moindre coût mais à trouver des moyens pour produire deux fois moins sans mettre la moitié de la main d’oeuvre au chômage, y compris eux-mêmes. C’est d’ailleurs ce qui, selon Jancovici, effraie le plus les français : « La planification qu'on a imaginée avec The Shift project est une planification physique: tout ce qui se mesure en tonne, en mètre carré, en kilowatt, etc. On s'est posé des questions de limites physiques. On va réfléchir à, par exemple, combien on s'autorise à construire de mètres carrés, à faire circuler des voitures, à manger de kilos de viande par an, produites comment, avec combien d'hectares… La vitesse à laquelle on peut déformer un système productif et un système de consommation dépend notamment de la vitesse à laquelle on peut donner un nouveau rôle aux gens qui travaillent dans cette affaire. On s'est rendu compte que ce qui faisait peur aux Français, c'est de perdre leur emploi au nom de la transition. Les gens ont peur de la transition parce qu'ils ne savent pas quel est leur rôle dans cette affaire. Donc, on a creusé cette thématique de l'emploi car il nous a semblé que c'était quelque chose d'extrêmement important. » https://www.centre-presse.fr/article-851926-jean-marc-jancovici-la-sobriete-n-est-pas-une-option.html Pourtant, selon lui, qu’on ne peut pas exactement qualifier d’extrémiste hors-système, la sobriété n’est pas une option, elle est inéluctable. Toute la question est de savoir à quelle vitesse notre civilisation va percuter le mur des limites physiques de la planète : à 130 km/h en suivant Macron ? Ou à une vitesse moindre, comme le souhaitent les décroissants ?

Moi-même je ne pense pas que je prenne la pleine mesure de ce que tout cela implique. Il y a certainement des gens dans le groupe thématique du programme qui sont à la pointe de ces questions, mais rien que ce que je pose là c’est déjà vertigineux. C’est un changement de culture complet, une révolution, qui ne se fera peut-être pas sans casse. Pourtant le moyen d’éviter les fiascos du capitalisme d’état russe ou chinois, nous le connaissons, c’est la démocratie, autrement dit un exercice le plus horizontal possible du pouvoir, sinon sa disparition : pour que cette planification décroissante réussisse, il ne faudra pas la coopération du peuple, que Lénine n’a jamais vraiment obtenue, il faudra que le peuple participe activement à cette planification.

Jancovici, encore une fois, à ma grande surprise, ne dit pas autre chose : « L'avenir va être beaucoup plus souvent fait de crises et la notion de "retour à la normale" n'existe pas. Il faut se sortir de l'idée qu'après une crise, comme après celles de Lehman Brothers ou du Covid, il y aura un retour à la normale. Je ne suis pas sûr que nos gouvernants aient ça dans la tête. Il faut planifier pour un monde de crise. C'est ce que j'ai dit à Emmanuel Macron. Son métier va s'exercer dans un cadre qui est de gérer plus d'emmerdements avec moins de moyens. C'est aussi ça qui attend l'ensemble de la population. Donc, la réponse doit être collective, organisée et construite. » On es très loin de la toute-puissance invoquée par le pouvoir

La cinquième République ne prévoit pas une telle implication dans la vie politique et économique : elle fait dialoguer un peuple et un homme providentiel, dans une verticalité totalement contraire au sens véritable de la démocratie. On peut en juger quand on voit la facilité avec laquelle les institutions françaises peuvent se dévoyer en régime autoritaire : le cadre légal existe. L’organisation d’une démocratie vivante, à plusieurs niveaux, du plus local jusqu’à l’État-Nation, n’est tout simplement pas prévue. C’est pour cela que la réorientation de la politique énergétique est indissociable, en tout cas c’est ainsi que je comprends l’esprit du programme de l,’Avenir en Commun, d’une refonte du contrat social qui redonne aux citoyens le contrôle de leurs institutions et de leurs territoires. Il s’agit bien sûr, d’une lecture très libertaire du programme, et j’y vois peut-être ce que j’ai envie d’y voir, mais il me semble tout de même que les cadres de la France Insoumise ont dû lire Murray Bookchin, eux aussi, ou que les idées de Bookchin circulent dans les rangs de la FI et désormais dans ceux de la NUPES.

Si le nucléaire (et le secteur de l’énergie dans sa forme actuelle) nécessite, par l’ampleur de ses infrastructures, par les risques et la complexité du traitement des déchets, une gestion en partie étatique, il est fortement souhaitable que son démantèlement progressif soit l’objet d’un processus véritablement collectif.

C’est sans doute avec à l’esprit les luttes parfois violentes que les rédacteurs du programme ont prévu (p. 11) de procéder « en garantissant le débat démocratique sur les choix énergétiques, en particulier par la création d’un pôle public de l’énergie basé sur la renationalisation des compagnies énergétiques (électricité, gaz, pétrole) en lien avec des coopératives locales de production et de consommation d’énergies renouvelables »

L’Avenir en Commun lie de manière très claire transition énergétique et pratique démocratique. Il ne s’agira plus de fabriquer le consentement du peuple comme l’a fait et continue de le faire la filière nucléaire, mais bien de remettre l’énergie dans les mains de celles et ceux qui la produisent et la consomment. Ce n’est pas l’autogestion, ce n’est pas l’anarchisme, mais c’est suffisant pour qu’en tant que militante anti-nucléaire et militante autonome anarcho-communiste, je me laisse aller à un certain enthousiasme.

Sans illusion toutefois : la résistance risque d’être féroce. Même si la NUPES devenait majoritaire à l’Assemblée Nationale, cela ne suffirait pas pour renverser des décennies de préjugés productivistes.

En 1945 Ambroise Croizat, ministre du travail, Communiste, à l’origine de la Sécurité sociale, déclairait  dès le soir de sa nomination : « Il n’y a pas de politique efficace sans l’accompagnement d’un peuple vigilant. Rien ne pourra se faire sans vous. Le changement n’est pas qu’une affaire de lois. Il réclame votre participation dans la rue, la cité, l’entrperise. Il demande vos mains. »

La NUPES ne dit pas autre chose

That’s all folks

Violette pas si Vénère que ça finalement

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