CRA (Centre de rétention administrative) - 115 propos d’hommes séquestrés 1/3

«Ils traitent des animaux mieux que nous. [...] On est pas des humains ici». Arrestations, séquestrations, suicides, auto-mutilations, grèves de la faim, passages à tabac, torture psychologique, déportations. Premier volet d’une série en 3 épisodes, extraits d’un livre qui donne la parole à des hommes ne répondant pas aux critères administratifs («sans-papiers»), séquestrés en centre de rétention, victimes d’un État français criminel et raciste.

Il y a urgence. Urgence à parler. De la violence et du racisme de l’État français. Dire ce qu’il provoque de souffrance. Urgence à mettre au jour ses crimes et d’entendre les victimes. Nous avons ouvert l’espace d’un livre à des hommes séquestrés par l’Etat français, au seuil de la déportation, afin qu’ils nous donnent à voir de l’intérieur ces lieux de torture psychologique, de souffrance physique, ces Zones de Séquestration et de Tri d’Humains que l’État nomme Centres de Rétention Administrative (C.R.A.). Urgence de dire, urgence d’agir, et malgré les tentatives vaines jusqu’à présent (la durée de la rétention administrative a doublé en janvier 2019), il faut redoubler d’inventivité et de détermination pour trouver une manière de mettre un terme aux pratiques criminelles et racistes de l’État français (tolérées, couvertes et légitimées par ses complices judiciaires), et qui durent (officiellement) depuis vingt-huit ans. Trouver des voies pour arriver à l’abolition des C.R.A., établir une justice indépendante et une liberté de circulation réelle, pour tou.te.s.

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Les Centres de Rétention Administrative (C.R.A) ont été officiellement mis en place par l’État Français à partir de 1981. Il y en a vingt-quatre sur le territoire français. Des femmes, des hommes et des enfants ne répondant pas aux critères administratifs y sont séquestrés pour une durée maximale de trois mois depuis janvier 2019 (en 2011 elle avait été fixée à un mois et demi, en 1981, elle était de sept jours). Durant cette période, si la préfecture obtient un laissez-passer consulaire de la part d’un autre pays, ils sont déportés. Dans le cas contraire, à l’issue de la durée maximale de séquestration, parfois avant, ils sont relâchés.

Les textes qui vont être publiés en trois parties (arrestattion, séquestration, déportation) au fil de la semaine sont extraits du livre sorti le 25 octobre 2019 aux éditions des Lisières : CRA - 115 propos d’hommes séquestrésRésultat d'entretiens avec des hommes séquestrés dans les Centres de Rétention Administrative de Vincennes et Sète (uniquement destinés aux hommes) entre 2016 et 2019 et sur des entretiens téléphoniques avec leur compagne ou famille proche réalisés (et traduits de l’anglais pour certains) par Mathieu Gabard, le travail s’est fait à partir d’enregistrements audios, de notes prises pendant les entretiens ou écrites de mémoire, après.

 

ARRESTATION

 

1

À six heures du matin, chez moi, je me réveillais pour aller au lycée, je demande « c’est qui ? »


Ils disent « c’est moi, c’est les éducateurs »,


j’ouvre la porte,

c’était la police avec eux.


Ils m’ont dit que c’était parce que j’étais dans une situation irrégulière, que j’étais pas mineur –


je suis mineur.


J’ai fait trois mois de prison et je suis arrivé là

 

2

j’avais rendez-vous à la préfecture de Montpellier, à neuf heures, pour renouveler un récépissé.


Ils m’ont pris mon récépissé, m’ont dit « repassez à quatorze heures ».

À quatorze heures, je suis repassé,

des policiers m’attendaient

 

6

à Toulouse, je bossais pour La Française des Déménagements,


à minuit – le jour de mon anniversaire – la police m’a bloqué au bout de la rue où je travaillais puis m’a enfermé au CRA

 

10

ça fait quatre ans que je suis là et je travaille continu,


j’ai jamais arrêté le travail,


j’ai plus de quarante fiches de paye et j’étais déclaré, contrat de travail, CDI


après ils m’ont ramené ici.


Moi je suis jamais rentré en prison comme ça, j’ai jamais eu des menottes sur les mains. J’étais en train de travailler au chantier – je suis un maçon, qualifié – il y a quatre policiers qui sont venus,


ils m’ont demandé les papiers,


je leur dis « j’ai pas »,


ils m’ont ramené ici

 

12

j’étais dans la rue avec quelqu’un qui avait un vélo,


les policiers sont arrivés, c’était un vélo volé.


Au poste ils ont compris que c’était pas moi mais ils m’ont mis au CRA

 

13

à Melilla, j’ai dit que j’avais vingt-et-un ans. Parce que si tu dis que tu es mineur, ils te gardent là-bas.


Arrivé ici j’ai dit que j’avais dix-sept ans – mon vrai âge.


Ils m’ont mis dans un foyer pour jeunes à Montpellier. Ils m’ont fait un test osseux, m’ont dit que j’avais dix-huit ans, que j’étais majeur,

j’ai été condamné pour faux et usage de faux. Ils m’ont mis six mois de prison à Villeneuve,


j’ai fait que quatre mois.


Je suis arrivé samedi aprèm ici, direct de la prison

 

Extraits de CRA - 115 propos d'hommes séquestrés, de Mathieu GabardÉditions des Lisières (2019)

 

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