CRA (Centre de rétention administrative) - 115 propos d’hommes séquestrés 2/3

«Le gars qui dort avec moi – il y a un lit superposé, j’étais en haut et lui en bas – il avait cramé la cellule et il s’était pendu». Arrestations, séquestrations, suicides, auto-mutilations, grèves de la faim, passages à tabac, torture psychologique, déportations. 2e volet d’une série en 3 épisodes, extraits d’un livre qui donne la parole à des hommes ne répondant pas aux critères administratifs («sans-papiers»), séquestrés en centre de rétention, victimes d’un État français criminel et raciste. 

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SÉQUESTRATION 

 

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le premier jour où je suis arrivé ils m’ont traité comme un chien – alors que je viens de sortir de trois ans et demi de prison. Pour me rendre fou.


Ils ont voulu me montrer c’est nous qu’on commande.

D’accord je sais que c’est vous qui commandez il n’y a pas de problème.


Ils m’ont mis dans ce parloir où on est assis, j’avais rien à faire, moi je connais des rappeurs qui chantent,

alors je chante.


Ils venaient, ils me regardaient de travers et ils cherchaient la merde, derrière la vitre.


J’ai un problème au dos, hier, au tribunal – il y a deux témoins – un policier m’a enlevé les menottes, il m’a dit « moi et toi on va se frapper » et il m’a mis comme ça la tête,


je lui dis « t’es policier ou... ?! »


J’ai rien compris.


Et à la fin, il fait quoi, il prend son téléphone et il me filme avec son téléphone,


tu sais pourquoi ? Parce que j’étais en colère. Je commençais à l’insulter, à le traiter comme il m’a traité. Alors il a sorti son téléphone pour filmer, comme ça lui il peut avoir raison,


mais ça c’est pas bon,


moi je peux te pardonner mais là ce que tu es en train de me faire ça se fait pas.


Moi c’est pas grave, je dis c’est rien,


mais j’ai pas envie que ça arrive à quelqu’un d’autre,

imagine-toi, quelqu’un d’autre, il tombe sur un taré. L’autre il me dit « jette-le par les escaliers ». Pourquoi ? Moi je te touche pas, si je t’ai insulté et que j’étais en colère c’est parce que tu m’as frappé.

En revenant du tribunal, ils m’ont mis à l’amende, ils m’ont mis dans la chambre d’isolement, pourquoi ? je t’ai fait quoi ?


je viens du tribunal, je suis victime de ces mecs et encore tu me mets en cellule d’isolement. Le policier il dit

« toi on va pas tarder à te faire quelque chose ».


Le policier d’hier il m’aime pas,


je lui ai dit « tu es raciste », c’est là où il s’est énervé,


il a dit « ouais il aime pas les blancs »,


comment ça j’aime pas les blancs ?


moi j’ai grandi avec les blancs au foyer, j’ai rien contre personne, pourquoi tu me rends encore plus que fou comme ça? moi j’ai déjà des problèmes, ma famille, onze ans que j’ai pas vu ma mère et mon père.


Je vous dis la vérité, je réfléchis des trucs bizarres dans ma tête !


Je vous dis je vais devenir fou ! Je vais devenir un mec qui est pas gentil ! Je vous jure, je deviens fou, je deviens fou !


Mais j’ai pas envie d’en venir là. J’ai envie de m’en sortir dans la vie, que ma mère elle voie que je suis heureux, que mon enfant zarma il soit trop bien.


Moi je veux travailler, je veux faire des choses bien

 

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à neuf heures du matin, un jeune de dix-neuf ans, un policier l’a étranglé :


les policiers l’ont forcé pour prendre un médicament, le jeune il s’est engueulé et le policier l’a étranglé,

heureusement ils ont été séparés

 

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je travaille pas forcément, juste je vis, ça devrait suffire pour pas être enfermé

 

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nous sommes des humains comme tout le monde, pas des animaux.


Nous voulons être libres et pas enfermés.


Nous avons notre vie ici.

Seule solution pour ne pas être expulsé c’est de faire la grève de la faim.


Et on va jusqu’à la fin.


Aujourd’hui, on est fatigués, on a mal partout.

Nos familles s’inquiètent, ça bouleverse tout le monde

 

 

 Extraits de CRA - 115 propos d'hommes séquestrés, de Mathieu GabardÉditions des Lisières (2019)

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