CRA (Centre de rétention administrative) - 115 propos d’hommes séquestrés 3/3

«Ils sont techniciens, ils savent où frapper pour te faire mal et que t’arrêtes de crier». Arrestations, séquestrations, suicides, auto-mutilations, grèves de la faim, torture psychologique, déportations. Dernier volet d’une série en 3 épisodes, extraits d’un livre qui donne la parole à des hommes ne répondant pas aux critères administratifs («sans-papiers»), séquestrés en centre de rétention, victimes d’un État français criminel et raciste.

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DÉPORTATION

 

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il a refusé le premier vol, et le deuxième vol il sera pas affiché, ils viennent d’un coup vers six heures du matin, huit-neuf policiers, ils l’emmènent.


Il y a un très grand problème : quand on refuse la première fois, la deuxième fois, ils nous emmènent d’ici jusqu’à l’aéroport, à l’aéroport ils nous scotchent complètement et ils nous mettent un masque.

On n’est pas des terroristes pour nous faire ça, on est juste des gens qui n’ont pas leur chance. Ils ont tenté leur chance chez eux, ils l’ont pas eue.


Ils sont venus ici pour améliorer leur situation, pour aider leur famille là-bas et ils se retrouvent dans un avion scotchés et rentrés vers leur famille, c’est un peu dégoûtant,

c’est même beaucoup dégoûtant parce que, imagine comme par hasard ce jour-là, un mec de son quartier rentre avec lui dans l’avion et il le voit comme ça.


Nous on voudrait qu’ils arrêtent de renvoyer les gens de cette manière.

Certains, qui ont beaucoup de force ont réussi à refuser la deuxième fois,


en hurlant,


et quand le pilote entend un passager qui crie, il décolle pas, ils sont obligés de le faire sortir.

La troisième fois, il sera raccompagné, avec d’autres policiers.

Quand il est accompagné, il est renvoyé c’est sûr, c’est cent pour cent, parce que quand tu cries, ils te frappent.


Ils sont techniciens,

ils savent où frapper pour te faire mal


et que t’arrêtes de crier

 

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j’ai déposé plainte pour violences policières et ils me renvoient,

c’est du cinéma tout ça,


que du cinéma,


même là-bas, au Maroc, je vais pas lâcher l’affaire et continuer pour la plainte,

ils disent « liberté, égalité, fraternité », rien du tout !


L’avion va direct à Casablanca, après je vais aller à Fès,


je sais même pas ce qu’il se passe dans le pays depuis dix-huit ans, quand je vais arriver là-bas on dirait je vais tomber de l’échelle.

 

Je suis avec un Roumain,


ils vont le renvoyer en Roumanie

 

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pour certains il y a la loi, pour certains il y a pas de loi,


ils m’ont pas dit hier que j’allais partir,


juste ce matin,


même pas je me suis rasé la barbe, rien du tout,


même pas de douche. Ce matin ils me disent « tu vas à Montpellier », je leur dis « pourquoi ? J’ai pas de tribunal, rien »,

ils me disent « à l’aéroport ».


Hier soir il y avait les deux fascistes qui travaillaient, eux ils disent pas, rien du tout,


ils sont contre la réalité.


Les policiers, ils m’ont volé mon porte-monnaie –


moi je collectionne les pièces étrangères –


quand ils m’ont rendu mon sac, j’ai rien trouvé, c’est la catastrophe –

en plus il était en cuir le porte-monnaie.


La police ils volent, ils ont pas honte, ils gardent leur paye et en plus ils volent les autres,


je suis dégoûté, ça fait longtemps que je collectionne l’argent. En plus j’en ai parlé avec un policier avant le match, comme par hasard, aujourd’hui je l’ai pas trouvé,


je vais le lancer à l’internet, je vais dire tout ça sur les réseaux, chaque fois que je vais passer devant l’ambassade je vais laisser un message,


faut pas fermer nos gueules pour ça, c’est des fascistes.


Mais il n’y a pas que des mauvais, le gars en face de moi c’est un bon homme, un bon policier sympa, il discute, il fait des blagues et tout, bien.


Normalement il me restait quatre jours pour l’appel,


pour masquer le jeu, ils ont pris le billet

 

 

Extraits de CRA - 115 propos d'hommes séquestrés, de Mathieu GabardÉditions des Lisières (2019)

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