Jeudi, Emmanuel Macron m'a sermonné. Publiquement, devant des centaines de journalistes et tous ses soutiens réunis. Il m’a donné du « Cher ami », cette expression qui suggère la condescendance avec politesse. M’a reproché de « faire le lit du Front national ».

C’est un peu désagréable, et faux, mais je n’écris pas ce billet pour pleurnicher. Simplement pour raconter un peu les ficelles de tels évènements médiatiques et les sinuosités de la communication politique.

Qu'ai-je fait? J’ai posé une question. La question, là voilà: « Nous sommes à très peu de temps de la présidentielle, dans la situation politique que vous avez décrite au début, qui est assez troublante. (…) Ce projet, notamment en cas de second tour face à Marine Le Pen, est-ce qu'il vous permet de répondre aux attentes des classes populaires, aux attentes des classes moyennes dont vous avez beaucoup parlé, dont vous commencez à beaucoup parler. Le risque est d'être vu comme le candidat du « mondialisme », mot de Marine Le Pen, de l'UMPS, mot de Marine Le Pen aussi, finalement du cercle de la raison, des « technos » et de ce que par votre parcours vous pouvez incarner, que vous le vouliez ou non. Comment répondez-vous avec ce projet à ces questions-là? »

Emmanuel Macron présente son projet, à Paris, jeudi 2 mars Emmanuel Macron présente son projet, à Paris, jeudi 2 mars

L’interpellation n’était pas incroyable d’originalité. Elle était un petit peu piquante, tout au plus, et posait la question du soutien populaire pour Emmanuel Macron, une préoccupation légitime à 50 jours de la présidentielle. Je l’ai assortie d’une petite question bonus sur les paradis fiscaux. Macron l’a vite évacuée. Ce qui l’intéressait, c’était la première partie de la question.

Macron choisit alors de transformer la conférence de presse en meeting. « Pour le deuxième point que vous évoquez, aussi longtemps que la presse qui prétend le combattre, propagera, les arguments du Front national, elle aidera en effet ce débat. Aussi longtemps que vous passerez plus d'énergie à expliquer que je suis le candidat de l'oligarchie financière, un ancien banquier uniquement, et rien d'autre, et que je ne vaux pas mieux que quatre années de ma vie professionnelle, à vos yeux, parce que moi j'en suis très fier de ces années, en effet vous continuerez à faire le lit du Front national cher ami. »

Assis aux premiers rangs, les soutiens de Macron (pas les journalistes) applaudissent. Plutôt rare dans une conférence de presse. Un peu gênant du reste: à l'image c'est très étrange.

Macron part alors dans une longue tirade. C’est parti pour très précisément quatre minutes vingt secondes de communication pure. Non, il n’est pas « l’affreux banquier » que l’on croit! Il vante ses réformes, manie l'anaphore, se lance dans un long plaidoyer pro-domo. « J'ai le droit de demander de ne pas être assigné à résidence. Je ne suis pas né dans l'oligarchie financière ou la banque d'affaires! » Il répète: « Je suis le candidat des classes moyennes et des classes populaires. » Il ne répond pas à ma question. Cette tirade avait un autre but: construire une belle tirade pour les réseaux sociaux, tenter de casser l'image de relais des patrons qui lui colle à la peau, jouer le Macron-intelligent-tellement-brillant face à Mediapart-ces-gauchos-tellement-prévisibles.

J’ai essayé de protester. De répondre. Puisque je t’étais pris à partie, d’apporter mes arguments. J’ai lancé un truc du genre « ce sont les questions que tout le monde se pose! » (ce dont tous ses proches conviennent!) et « m'assimiler au FN, franchement, faut pas déconner ». Sauf que je n’avais plus le micro. Bêtement, je l’avais rendu une fois la question posée, sans même m'en rendre compte. Conseil crucial dans ce genre de grande messe médiatique: il ne faut jamais rendre le micro. A un moment où je devais prendre ma voisine à témoin, Macron a cru que je ne l'écoutais plus. Il en remis une louche avec un ton de maître d’école. « Mais je réponds à votre question de fond! Vous pouvez ne pas écouter ma réponse, c'est un choix… non mais… vous en êtes souvent le porte-voix, donc je vous réponds ».

Quel succès! Les macronolâtres ont a-do-ré la séquence. Ils m’ont sur Twitter qualifié de gogo, de « poire », ou de porte-parole du FN , comme le boss. Macron lui-même semblait très content de son coup: trop belle occasion de se payer un journaliste, de Mediapart en plus — c’est comme au Scrabble, ça compte triple —, et au passage de se dépeindre en laborieux de la République arrivé là par ses propres mérites, loin de l’image qui lui colle à la peau.

Et puis ça lui a permis de réveiller une conférence de presse qui devenait assez soporifique, tellement technique, tellement « techno ».

Tellement lui.

Il était tellement content que son équipe web en a fait un clip viral posté quelques heures plus tard sur le compte Facebook de Macron:



Un million de vues en vingt-quatre heures.

Sur Facebook,  il y a petit « teaser » qui accompagne la vidéo: « Question cash, réponse cash, saison 2 »

cash
La « saison » 1, c’était en novembre: sur le plateau de Mediapart, Emmanuel Macron avait fait exactement le même coup à ma consœure de Mediapart, Rachida-El-Azzouzi. C’était au sujet des chauffeurs Uber.

L’équipe de Macron avait alors isolé la vidéo et l’avait, déjà, fait abondamment buzzer sur les réseaux sociaux.

Visiblement, l'équipe d'Emmanuel Macron considère qu'il n'y a que Mediapart qui lui pose des « questions cash ». C'est donc une excellente nouvelle. D'ailleurs on va continuer de poser les questions qui fâchent.

A l’époque toutefois, Rachida El Azzouzi jouait à domicile et avait pu lui répondre. Cette fois, ça m’était impossible.

« Cher ami », ce n’était vraiment, vraiment pas élégant.

Surtout qu’en fait, vous savez quoi ? je ne suis pas plus avancé après votre tirade. Vous n’avez toujours pas répondu à ma question.

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