Le soir, il est rare que je rentre chez moi en tremblant. C'est pourtant arrivé mercredi soir. Je ne revenais pas d'un terrain de guerre. Je n'avais pas passé ma journée à parler à des rescapés de la tuerie de vendredi. Ce soir-là, je rentrais juste de l'Assemblée nationale.

J'avais assisté pendant près de cinq heures aux débats en commission des lois lois, assis au fond de la salle, entre deux collaborateurs parlementaires. Les députés y avaient discuté de la loi sur l'état d'urgence. Pas la peine de vous refaire tout le film, les déclarations martiales, l'état de « guerre » dans les têtes des élus, je l'ai raconté ici.

Rentré chez moi, je tremblais parce que j'ai vu nos élus, des gens que je connais bien, qu'il m'arrive pour certains de tutoyer à force de les croiser à l'Assemblée depuis toutes ces années, partir en « guerre » sans état d'âme. Je tremblais aussi parce que je les ai vus à deux doigts de réinstaurer le contrôle de la presse. Pendant cette séance, j'ai frissonné à plusieurs reprises. Une fois même, j'ai poussé un cri d'étonnement, vite étouffé – c'est interdit, et c'est normal. J'étais le seul journaliste présent et pour la première fois dans cette enceinte, j'ai ressenti physiquement, brutalement, ce qu'est la violence de l'Etat. J'ai vu des élus, et des élus de gauche, prêts à réactiver la censure. Je les ai vus vaciller, c'est assez terrifiant à voir de si près.

La loi sur l'état d'urgence de 1955 prévoyait à l'origine un contrôle de la presse. En la réactivant après la tragédie de vendredi, François Hollande a été très clair: cette disposition est surannée, il faut la supprimer. Mais ce n'était pas du goût de certains députés. A l'initiative de Sandrine Mazetier, vice-présidente de l'Assemblée nationale, une dizaine de députés socialistes ont donc déposé un amendement pour le réactiver.



« J'ai un amendement qui n'est pas très politiquement correct », me dit Sandrine Mazetier au début de la séance. « Ah oui?» « Oui, je souhaite rétablir le contrôle de la presse ». Je lui fait répéter, pour être sûr d'avoir bien entendu. Puis je lui demande pourquoi. « Je suis très choquée par ce qui s'est passé en janvier à l'Hyper Cacher, l'attitude de BFM-TV à l'époque, tout ça pour faire du pognon. Ou le site web de l'Express qui a publié la photo d'un policier armé place de la République dimanche soir, indiquant ainsi sa position. On voyait très bien où il était! Je sais que ce n'est pas très tendance. Le problème ce n'est pas la liberté d'informer. Le problème, c'est que la liberté d'informer n'est pas le droit de mettre en danger. » J'accuse le coup, franchement étonné. Son amendement concerne aussi la possibilité d'interdire des pièces de théâtre — elle pense à celles de Dieudonné, mais cela concernerait potentiellement toutes les pièces de théâtre. Elle revient s'asseoir. Je regarde vite fait la liste des amendements déposés. Une partie du groupe LR (ex-UMP) a déposé une proposition similaire, mais elle se concentre sur les seuls sites djihadistes et exclut explicitement « les représentations théâtrales et cinématographiques »..

Quelques heures plus tard, arrive donc la discussion du fameux amendement des députés PS. Le socialiste Sébastien Denaja, trouve que c'est un « amendement de sagesse ». L'ancienne ministre socialiste Delphine Batho salue bien sûr « le travail des journalistes », mais, dit-elle, « il y a un problème qu'il faut résoudre, ces grands médias qui donnent les positions des forces de l'ordre, qui indiquent que des snipers sont sur les toits ou rendent compte d'informations sur l'enquête qui posent un problème dans la gestion des forces de l'ordre. » « Je suis très réservé sur quel texte que ce soit qui laisse à penser qu'il y a un problème avec la presse », rétorque son collègue Patrick Mennucci. Le radical de gauche Roger-Gérard Schwartzenberg rappelle que le gouvernement Pfimlin formé en mai 1958 « avait pratiqué la censure, et ce fut aussi le cas sous la Guerre d'Algérie, ce qui s'est passé peut donc se reproduire ». L'écologiste François de Rugy est atterré. « Ce n'est pas possible! Il s'agit de problèmes déontologiques, ce n'est pas à nous de les traiter. Cela relève de l'autorégulation ».

La secrétaire d'Etat Clotilde Valter, qui représente le ministre de l'intérieur Bernard Cazeneuve, est assez gênée. « Le gouvernement n'a jamais souhaité le contrôle de la presse. Il n'a jamais été dans nos intentions de le faire. » Mais elle donne quand même raison à Delphine Batho. « On a un trou dans la raquette, c'est un point qui n'est pas réglé ». Elle dit qu'elle se prononce pour la « sagesse » de l'Assemblée. En gros, le gouvernement laisse les députés décider. Heureusement, l'influent président de la commission des lois, le socialiste Jean-Jacques Urvoas, affirme qu'« on touche là à quelque chose que le législateur n'a pas à encadrer ». Puis un SMS du conseiller élysée Vincent Feltesse, rappelle aux députés PS que le président est tout à fait opposé au contrôle de la presse. Les députés PS retirent leur amendement. Il n'y aura pas de vote.

Qu'on me comprenne bien. Je n'excuse pas les comportements de certains médias. Je n'ai pas d'estime particulière pour la course à l'audience, et c'est bien pour cela que je travaille avec fierté dans un média qui tire ses revenus, tous ses revenus, de ses abonnés fidèles et pas de la publicité. Le corporatisme journalistique ne m'intéresse pas. Je pense juste que la loi, et surtout pas une loi d'exception, n'a pas à encadrer le contenu des médias. Qu'il y a des instances de régulation comme le CSA. Que la liberté d'informer est sacrée. Et je n'en reviens toujours pas d'avoir vu des élus de la République, des élus socialistes de la République, proposer en toute bonne foi de rétablir la censure.

CORRECTION: la commission des lois a bien eu lieu mercredi soir, et pas jeudi comme indiqué au départ. 

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