"Natürlich", Christine Lagarde serre parfois les dents

Cicero est un excellent magazine allemand, une sorte de New Yorker germanique, que j'ai la joie de recevoir chaque mois dans ma boîte aux lettres. Dans l'édition de novembre, qui affiche sur sa couverture la très dark Prix nobel de littérature Herta Müller, on croise p.86 une interview de notre ministre de l'économie Christine Lagarde.

Cicero est un excellent magazine allemand, une sorte de New Yorker germanique, que j'ai la joie de recevoir chaque mois dans ma boîte aux lettres. Dans l'édition de novembre, qui affiche sur sa couverture la très dark Prix nobel de littérature Herta Müller, on croise p.86 une interview de notre ministre de l'économie Christine Lagarde.

 

Jolie photo, assez kitsch quand même, de la patronne de Bercy, un éventail à la main, devant un bouquet de roses vigoureuses et éclatantes. La plupart des réponses aux questions du journaliste Stefan Brändle, correspondant à Paris pour plusieurs journaux germanophones, sont assez attendues : crise, récession, bonus... au passage, Christine Lagarde confirme que l'année 2010 sera très dure sur le front de l'emploi. «Pour créer de nouveaux emplois, nous avons besoin d'une croissance d'au moins 1,5%. La France et l'Europe y arriveront à peine en 2010.»

 

Rien de très neuf sur le fond des dossiers, donc. En revanche, Madame Lagarde se livre un peu. On l'interroge sur Angela Merkel, la chancelière allemande qu'elle côtoie régulièrement, et elle dresse le portrait d'une «femme forte, toujours en première ligne, elle sait saisir la balle au bond. Elle est très solide et en même temps capable de mouvements très rapides» — il faut sans doute y voir, en creux, le portrait de la ministre elle-même, sportive accomplie. On apprend même que les deux femmes partagent une certaine «complicité», avoue Christine Lagarde en jouant les modestes: «Même si, comparée à la chancelière, je ne suis qu'une petite ministre, il s'installe souvent entre nous dans les sommets européens, de femme à femme, une complicité silencieuse, qui s'exprime dans un regard, dans un geste.»

 

On apprend surtout, et c'est presque une nouveauté tant Christine Lagarde se montre loyale envers le chef de l'Etat (n'appartient-elle pas au cercle des locataires potentiels de Matignon?), que la ministre a parfois quelques états d'âme. «Comment arrivez-vous à rester toujours détendue et souriante, tandis que votre chef Sarkozy vibrionne et ne lâche pas ses ministres? demande le journaliste, visiblement inspiré par l'art de l'interview d'un Michel Drucker. Ne serrez-vous pas les dents plus qu'on ne l'imagine?» C'est l'instant de l'aveu : «Evidemment» («Natürlich», en allemand dans le texte). Dommage, la confession n'ira pas plus loin. Voilà Christine Lagarde qui esquive soudain, par une drôle de digression, sur cette formidable sérénité intérieure qu'apporte «le soutien affectueux» d'un «partenaire» ou «des enfants», la «certitude qu'il n'y a rien de plus important dans la vie que la vie et la douceur».

 

Tout cela est très touchant, mais on aurait tout de même rêvé de reposer la question, pour voir ce que la dame aux roses et à l'éventail pense vraiment de son «chef».

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