Comment s'écrit un reportage

Je crois utile de revenir, à la suite de certains commentaires, sur l'article «Au pays des mamans-poule et des mères-corbeaux», paru dans Mediapart il y a quelques jours, un article sur la situation des femmes en Allemagne. Ce papier est le premier d'une série sur l'Allemagne d'aujourd'hui, les autres suivront au cours de la prochaine semaine.

Je crois utile de revenir, à la suite de certains commentaires, sur l'article «Au pays des mamans-poule et des mères-corbeaux», paru dans Mediapart il y a quelques jours, un article sur la situation des femmes en Allemagne. Ce papier est le premier d'une série sur l'Allemagne d'aujourd'hui, les autres suivront au cours de la prochaine semaine.

 

Certains ont exprimé des jugements de valeur négatifs, c'est leur droit. D'autres commentaires m'ont paru intéressants. Je les ai pris comme une demande de précision sur la façon dont j'ai travaillé au cours de ces quinze jours passés en Allemagne. En clair, comme une volonté de savoir comment s'écrit un reportage. Et ce qui le distingue d'un simple voyage touristique.

 

Je pars de moi, une fois n'est pas coutume. Je connais l'Allemagne pour y avoir vécu (un an). J'y ai passé des vacances, j'ai fait allemand première langue, j'ai écrit un mémoire de maîtrise à l'université Humboldt de Berlin. J'ai avec ce pays un rapport étroit. J'ai été élevé (ma maman est prof d'allemand) dans cette idée que s'intéresser à l'Allemagne, c'est une évidence, comme en parler la langue. J'ai fait des jumelages, usé plusieurs correspondants. Ce lien avec l'Allemagne a fait de moi un Européen convaincu, militant, aujourd'hui atterré par l'état de l'Europe et le désintérêt qu'elle suscite.

 

Nous avons décidé de faire une série de reportages sur l'Allemagne. Parce que cette année est une année importante : élections européennes en période de crise alors que l'Allemagne est la première économie européenne, 20 ans de la chute du mur de Berlin, élections législatives en septembre. Nous sommes partis d'un constat simple : les Français connaissent peu ce pays alors que c'est notre premier partenaire économique, avec lequel les relations institutionnelles, politiques et culturelles sont étroites. L'objectif était donc de montrer cette Allemagne que nous ne connaissons pas et à laquelle la presse française s'intéresse peu. Peu de journalistes parlent allemand. Dans la moitié des journaux, prononcez le mot Allemagne et vous verrez le directeur de la rédaction lever les yeux au ciel. Ou alors bailler. Ou alors écouter poliment, d'un air de dire «bien sûr, bien sûr c'est important mais franchement coco : on s'en fout»

 

En Allemagne, je suis parti le 17 mai pour deux semaines. Je ne suis pas parti comme ça, le nez au vent, en espérant rencontrer dans la rues mes interlocuteurs. Pendant plusieurs semaines, ces sujets ont été minutieusement préparés. J'ai contacté des chercheurs, appelé des intellectuels, me suis plongé dans les livres et les revues qui parlent de l'Allemagne d'aujourd'hui. De ce travail d'exploration, dans la foule des sujets possibles, j'en ai retenu cinq. Comme la place des femmes, la situation des pauvres ou celle des banlieues. Les critères de ce choix ont été rigoureux : tous ces sujets devaient parler d'un aspect de la société allemande très peu connu de ce coté-là de la frontière.

 

J'aurais pu les écrire de Paris : après tout tous les gens que j'ai interrogés ont un téléphone. Mais je ne l'ai pas fait. Pourquoi? C'est là que j'en arrive à la singularité, voire à la magie du reportage. J'ai vécu en un en Allemagne, mais en quinze jours, en parlant à mes interlocuteurs, j'en ai découvert plus sur ce pays qu'en un an. Je n'étais pas un touriste en ballade, ni un Français installé en Allemagne. J'étais en reportage.

 

Ce que ça change? Tout. Avant chaque reportage, j'avais contacté quatre ou cinq interlocuteurs qui me paraissaient essentiels. J'avais calé des rendez-vous. Je suis donc allé à ces entretiens, en général une heure, parfois beaucoup plus. Ce genre d'entretiens n'a rien à voir avec une conversation par téléphone. Rien à voir, non plus, entre une conversation entre amis, voire entre intimes. Un entretien est un tête-à-tête, un face à face, une lutte autant qu'un jeu de séduction réciproque. A chaque fois, mon but était le même : tirer le meilleur de la personne que j'avais en face de moi. La pousser non pas à lui faire dire ce qu'elle ne pense pas, mais ce qu'elle pense sans forcément le dire.

 

Deux-trois fois, ça n'a rien donné de spécial, à part des banalités. La sauce ne prenait pas, mon allemand me lâchait (ça arrive, ce n'est pas ma langue maternelle), j'étais fatigué ou bien mon interlocuteur avait la tête ailleurs. Souvent, nous sommes pourtant allés très loin. Et la voilà, la magie du reportage : en une heure, des gens que je ne connaissais pas me parlaient comme si nous nous connaissions depuis toujours. Au bout d'une heure, je faisais atterrir, je rangeais mon sac, je prenais congé. Empathie extrême, connivence magique et puis une poignée de main et la porte qui claque. Je disais «Auf Wiedersehn» mais ça voulait dire «Adieu».

 

Le reportage, c'est aussi des moments inattendus. Des choses imprévues, des hasards, des gens qui vous ouvrent leur carnet d'adresses. «Vous devriez l'appeler, elle/il pourra vous aider». Nouvel échange, et dans la tête là encore une seule idée : entrer en symbiose avec l'autre, tenter de le saisir, aller le plus loin possible. Ce sont aussi des heures passées à marcher, à visiter, à pousser les portes, à parler avec les gens qui sont là. Souvent, ça ne donne rien. Mais parfois, on récolte des joyaux.

 

En Allemagne, écrire un reportage n'est pas si facile que l'on pourrait le croire. Ce n'est pas parce que l'Allemagne est un pays proche que nous sommes proches des Allemands. D'abord, parce que comme le rappelle fort justement Oliv92, les Allemands n'existent pas : il y a 16 Etats fédéraux, et autant (voire plus) de mentalités et de cultures. Rien à voir avec un Etat centralisé comme le nôtre. Et puis il y a autre chose: en général (je le dis avec précaution, il est absurde de généraliser), les Allemands sont des cachottiers. Ils ne se livrent pas tout de suite, ils se méfient, ils se protègent. Entrer dans leur intimité est difficile. Je ne sais pas à quoi ça tient. C'est comme ça. A la fin de l'entretien, il n'était pas rare que l'on me dise : «Mais au fait, pourquoi parlons-nous de tout ça»? Dans ces cas-là, j'étais content. Mon interlocuteur avait dit (un peu de) sa vérité.

 

Je comprends parfaitement que dans le portrait de la situation des femmes allemandes que j'ai dressé, certains (pas tous!) des abonnés de Mediapart qui vivent en Allemagne ne se reconnaissent pas toujours. Car au fond, ils ne reconnaissent pas exactement, voire pas du tout leur propre expérience. Ce qu'ils vivent, eux, tous les jours. Ce qu'ils savent de l'Allemagne.

 

Mais de ce reportage, je ne retire pas une ligne, pas une. Parce qu'il a été précédé d'un travail rigoureux. Toutes les femmes, tous les chercheurs, tous les politiques que j'ai interrogés avant et pendant ce reportage à Cologne, et aussi tous les chiffres, je dis bien tous, prouvent que la situation des femmes en Allemagne pose toujours un problème. Bien sûr, nous ne sommes plus en 1950, les femmes allemandes ne sont plus cantonnées au foyer et condamner à changer les couches — du reste, l'article apporte cette nuance.

 

Une dernière anecdote : Jutta Hoffritz, la journaliste que je cite dans l'article, auteur d'un livre corrosif sur la situation des femmes en Allemagne, m'a envoyé un mail peut avant la parution de cet article. Elle s'excusait de n'avoir répondu plus vite à mes questions envoyées par mail.

 

Sans que je ne lui demande rien, Hoffritz la femme libérée, la journaliste à la carrière déjà réussie, l'écrivain reconnue, a invoqué comme raison de ce retard... la grève des jardins d'enfants à Hambourg. Qu'elle doive s'occuper de son enfant qui se retrouvait sans garde avait bouleversé tout son agenda...

 

> L'article «Au pays des mamans-poule et des mères-corbeaux», et les commentaires qui vont avec.

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