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Billet de blog 2 avr. 2008

Parler dans sa barbe

Mathieu Potte-Bonneville
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© Harrietamy

Barbe postiche apposée sur la statue de la République, militantes barbues interpellant par leur prénom les dirigeants masculins de grandes entreprises, pour les féliciter de leur résistance courageuse à la féminisation : comiques, sérieuses, malaisantes, transportantes, les interventions du groupe La BARBE ressuscitent en politique une vieille question : « D’où parlez-vous ? »
1. Une barbe hante l’Europe
Il y a quelques mois déjà, le manifeste qui circulait sur internet impressionnait - on eût dit qu’Olympe de Gouges avait volé la barbe de Victor Hugo :
« Pour exprimer leur raz le bol haut et fort, ces femmes ont décidé d’investir barbues tous les hémicycles, toutes les antichambres, tous les lieux du pouvoir des hommes. Comme ces lieux sont partout, il faut
Qu’elles soient nombreuses, qu’une épidémie de barbes se propage !
Que la Barbe des femmes soit le signe de leur volonté de résister à l’hégémonie masculine et de rendre visible et ridicules toutes les situations d’inégalité entre hommes et femmes.
Que les barbes surgissent partout où les femmes se sentiront écrasées par la domination, par l’exploitation, par le sexisme des hommes.
Que partout où les hommes se croient en terrain conquis, les barbes disent que les femmes aussi veulent en être, quitte à jouer le jeu de la masculinité, quitte à arborer les attributs du pouvoir »

Quelques semaines plus tard, c’était la République (la place, la statue, le symbole) qui se trouvaient saisies de pilosité politique :


Le 27 mars, un pas a été franchi : à l’hotel Hyatt de Paris, le groupe La BARBE a investit l’Assemblée Générale Ordinaire du CNCC, Conseil National des Centre Commerciaux, réunissant des géants de l’immobilier commercial et de la grande distribution - tous secteurs où la représentation des femmes est notoirement très faible, et tombe à des niveaux  homéopathiques à mesure qu’on s’élève vers les postes dirigeants (le communiqué de presse de La BARBE précise : « Selon une étude d’Egon Zehnder International, dans les CA des 200 plus grandes entreprises industrielles, des 20 plus grandes banques, des 20 plus grandes compagnies d’assurance et dans des firmes plus modestes de 14 petits pays européens, la représentation moyenne des femmes est de 8 %2. Par ailleurs, si l’on considère la proportion de femmes occupant un poste dirigeant les chiffres sont encore inférieurs : elle est de 5 % en moyenne. Dans 62 % des sociétés passées en revue, une seule femme siège au conseil d’administration. »). Sur la vidéo de l’intervention de La BARBE, l’intensité physique du moment est saisissante : l’équilibre précaire de la militante, la sidération des professionnels en costume trois-pièces interpellés par leur prénom (« Nous félicitons Eric, le Président, Raoul, Marc, Maurice, Jean-Christophe, Jean-Louis, Eric… ») signalent que quelque chose bouge, en-deçà même des paroles échangées. L’habituelle surdité opposée aux dénonciations du sexisme ne peut pas s’exercer avec sa tranquillité ordinaire : parce que le lieu depuis lequel la dénonciation s’opère échappe aux catégories et aux classements attendus, parce qu’un flageolant postiche suffit à destabiliser la distribution des rôles et des voix.

2. Une vieille question

« D'où parlez-vous ? » La question, paraît-il, faisait florès en 1968. Son souvenir suscite régulièrement une ironie facile : il y aurait là, suggère-t-on, un signe de dogmatisme gauchiste, voire un déni de démocratie n'autorisant de parole qu'authentique et prolétarienne. Or, la question "d'où parlez-vous ?" mérite encore d'être posée. Elle pointe vers l'un des ressorts essentiels à toute domination sociale : s’assurer que ceux que l’on domine occupent un lieu d’où ils ne risquent pas d‘être entendus. Pas de domination, en effet, qui n'organise sa propre impunité en distribuant secrètement des positions inégales dans l'espace de la parole, de sorte qu'à l’injuste répartition des statuts, des salaires, des pouvoirs ou des places, réponde un ordre du discours barricadé d’avance, puisque celui qui voudrait y faire valoir le tort qu’il subit est mis d'emblée hors-jeu - disqualifié, ou relégué au rang de témoin exotique, ou cantonné au rôle de conscience scandalisée. A ce titre il, ou elle, confirmera chaque fois qu’il ouvrira la bouche par son timbre, son accent, sa véhémence ou sa voix de fausset, le bien-fondé de cette mise à l'écart que ses paroles voudraient contester. Prenez, au hasard, les inégalités hommes-femmes dans le monde professionnel : qu'une femme s'en inquiète et cette indignation sera reçue, au mieux, d'un air grave (si l'inquiétude est formulée du dedans des normes qui la rendent audible, mais inoffensive), au pire, avec l'ironie et les airs entendus que suscite encore et toujours, en pareil cas, de telles manifestations « d'hystérie ». De là les paradoxes et dilemmes qui scandent l’histoire du féminisme, et qu’analyse notamment Joan W. Scott dans son ouvrage La citoyenne paradoxale : qu’une femme gomme ses particularités pour se faire entendre dans le lexique de l’universalisme et elle risque faire disparaître, au foyer de son propre discours, l’objet même du litige (car que pourrait-elle reprocher à cet espace de parole qui l’accueille si obligeamment ?). Qu’une femme exhibe, au contraire, sa différence sexuelle, qu’elle brandisse sa position minoritaire pour exiger l’égalité, et elle risque de se voir à la fois soupçonnée de « différentialisme », reléguée à son genre comme on assigne à résidence, voire accusée de faire le jeu de l’éternel féminin.

3. Une bonne nouvelle

« D’où parlez-vous ? » n’est donc pas d’abord la question que poseraient quelques gauchistes attardés ; c’est d’abord la question du pouvoir, sa manière de désamorcer toute contestation en traçant autour de lui un cercle de codes, de signes et de normes implicites : à l’intérieur du cercle, la critique sera sans objet (« de quoi vous plaignez-vous ? ») ; à l’extérieur, elle sera sans prise (« on vous entend mal »). C’est pourquoi il faut applaudir à chaque fois que s’invente une façon de desserrer les mâchoires de ce piège, de jouer à saute-frontière, de faire tourner le cercle jusqu’à donner le vertige à ceux qui s’y trouvent inscrits. L’initiative du groupe La BARBE a à ce titre quelque chose de merveilleux (le genre d’initiatives dont la nouvelle peut sauver votre lundi matin, vous arracher un instant à la mélancolie ambiante, vous faire croire à l’alliance retrouvée du comique, de la justesse et du courage). C’est qu’à la question « d’où parlez-vous »,  cette épidémie de barbes invente une réponse oblique : ni universalisme neutralisant les différences de sexe, ni différentialisme excipant d’une identité féminine minorisée, mais appropriation ironique des signes qui donnent à l‘adversaire le droit exclusif de parler, de manière à montrer leur caractère absolument vide (il suffit d’une barbe, postiche circulant, clin d’œil aux remarques de Freud sur l’angoisse masculine de voir le phallus s’envoler). De manière, encore, à inquiéter toutes les formes de l’entre-soi masculin. De manière, enfin, à devenir lorsqu’on se plaint du sort des femmes, inassignable au rôle de la femme qui se plaint.
Dans le Parménide de Platon, le jeune Socrate s’inquiète auprès de son vieux maître : « maître, si à toute chose sensible correspond une Idée, cela veut-il dire qu’il y aurait aussi une Idée de la crasse, ou du poil ? » Inquiétude masculine sans doute : que le poil soit, non un attribut de nature, mais une Idée, il n’y a peut-être rien de plus effrayant pour l’ordre sexuel et politique régnant. En attendant : la BARBE !

Leur site internet.

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