La barrière et l'octroi

C’est une histoire minuscule - je vous aurai prévenus.


C’est une histoire minuscule - je vous aurai prévenus.

Cette semaine, la classe préparatoire dans laquelle j’enseigne la philosophie organise un voyage de fin d’année en Grande-Bretagne, manière tout à la fois de permettre aux élèves de changer de paysage, après une année d’hypokhagne forcément éprouvante (se retourner vers le mois de juin dernier suffit à leur donner le vertige), et de marquer une rupture à l’issue de laquelle, logique des prépas oblige, il faudra commencer à ruminer le programme de l’an prochain. Bref. Parmi les étudiants concernés par ce voyage et désireux d‘y participer, trois ont rejoint Montreuil cette année depuis le Maroc, intéressés par une classe qui (seule avec celle d’Henri IV) a décidé de proposer une préparation à la spécialité « langue et littérature arabes » du concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure, attirant ainsi étudiants français et étrangers.

 

 

Il fallut s’enquérir des visas. La chose s’avéra vite compliquée, et l’occasion de vérifier que la Grande-Bretagne multiplie les obstacles à l’entrée sur son territoire de tous ceux qui n’appartiennent pas à l’espace Schengen : délais, rendez-vous repoussés (cours manqués, du même coup), questionnaire d’une dizaine de pages à remplir sur le net, et dont la rédaction en anglais sollicita toutes les compétences de notre collègue de langue. Surtout, nous apprîmes que toute demande de visa supposait d’en passer par une officine privée, Worldbridge Services Ltd, travaillant en partenariat avec l’Ambassade de Grande-Bretagne et la UK Borders Agency. La fonction de cette officine n’est,  à première vue, pas très claire : elle fournit certaines informations générales sur son site et par mail, propose un service d’information téléphonique payant (14 US $ par communication), mais indique dès sa page d’accueil qu’elle ni aider à la rédaction de la demande de visa, ni indiquer quel type de visa demander. Son rôle est donc celui d’un pur intermédiaire, rôle qui, comme de juste, est facturé : pour chaque visa étudiant de 6 mois, tel que celui que demandaient nos élèves, le tarif s’élève à 93 euros TTC.

 

 

Nos trois élèves s’acquittèrent de ces frais, plutôt élevés pour des jeunes de 19 ans. Ils ont pourtant appris, trois jours avant le départ, que le visa leur était refusé - mais que les frais, eux, n’étaient pas remboursables, puisque ne correspondant pas à l’émission d’un document administratif, mais à la rémunération de l’intermédiaire ayant présenté la demande. Ainsi le service des frontières de Grande-Bretagne applique-t-il, à une échelle d‘autant plus étendue qu‘elle est plus ordinaire, la politique dont rêvent certains pays lorsqu’ils imaginent de facturer aux migrants les frais d’hôtellerie correspondant à leur séjour en centre de rétention : concilier fermeture et intérêt bien compris, externaliser les coûts de son intransigeance en les faisant peser sur ceux que l’on refoule, articuler, à même la gestion des frontières, la logique de la souveraineté et celle du profit, tenir close la barrière sans se priver pour autant de l’octroi.

 

 

Outre qu'elle permet de vérifier à quel point l'Europe ressemble chaque jour davantage à feue la RDA, les divers services des frontières empêchant quiconque d'entrer avec la même stupidité méticuleuse que les fonctionnaires de Honecker mettaient à empêcher de sortir, cette histoire minuscule me paraît, par sa minceur même, intéressante, au moment même où se négocie entre Etats européens une directive particulièrement sévère relative aux politiques d’immigration. 1/ Parce que dans cette extorsion sans conséquence, il est peut-être plus facile de se projeter que dans ces drames terribles, dont la douleur même nous tient à distance (et cette douleur est une stratégie : le pouvoir compte sur l’intensité de la sanction infligée aux migrants, pour nous convaincre à bas bruit de la gravité de leur crime). 2/ Parce qu’on aura du mal à faire jouer, en l'espèce, l’argument du bon sens et du donnant-donnant, qui sert aujourd’hui à justifier la sévérité des mesures au nom de leur effet supposé, et du que-voulez-vous-il-faut-bien-être-ferme- pour-être-compris : de la lutte contre l’immigration clandestine à la vigilance des Etats, l’opération n’est pas sans reste, quatre-vingt-treize euros : je me demande si c’est ce type de prélévement que Michel Rocard avait en tête lorsqu’il concédait que, de la misère du monde, l’Europe devait « prendre sa part ». 3/ Parce que cette histoire me rappelle une belle nouvelle, presque un petit roman, écrit voici un siècle par Kleist et intitulé Michaël Koolhaas : on y voyait un aimable marchand mettre l’Europe à feu et à sang, parce que des garde-frontières avaient volé, puis épuisé jusqu’à la mort deux de ses chevaux, et qu’il voyait dans cette mince malhonnêteté une injustice si inexpiable qu’elle justifiait de brûler l’un après l’autre tous les châteaux du prince, et de tenir tête à Luther lui-même. Ainsi Kleist ressuscitait-il ce que pouvait avoir d’intolérable la logique même de l’octroi, cette part d’arbitraire et de cupidité que les frontières dressent sur les routes des hommes.

 

 

C’est un beau livre, Michaël Koolhaas. Je vais le conseiller à mes élèves.

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