Eric Besson, le dernier mitterrandien

Ou comment le débat sur l'identité nationale, s'il semble répéter à l'identique la campagne électorale de 2007, réveille aussi des échos plus anciens par sa manière de polariser l'opinion jusqu'à favoriser la renaissance du Front national. Par Michel Feher et Mathieu Potte-Bonneville.

Ou comment le débat sur l'identité nationale, s'il semble répéter à l'identique la campagne électorale de 2007, réveille aussi des échos plus anciens par sa manière de polariser l'opinion jusqu'à favoriser la renaissance du Front national. Par Michel Feher et Mathieu Potte-Bonneville.

Pour la plupart des observateurs, c’est la tournure prise par le débat sur l’identité nationale qui explique la spectaculaire remontée du Front national dans les sondages les plus récents. Une telle explication a pourtant de quoi surprendre : d’abord parce que Nicolas Sarkozy espérait au contraire qu’en fidélisant les électeurs d’extrême droite, ce grand débat relancerait la dynamique d’une majorité présidentielle en panne de résultats et éprouvée par d’embarrassantes affaires, mais aussi en raison du succès rencontré par cette même thématique lors de la campagne de 2007, où la mise en avant des rapports entre identité nationale et immigration, via la promesse de leur consacrer un ministère conjoint, avait permis au candidat Sarkozy d’assécher la base électorale du parti de Jean-Marie Le Pen. La lassitude qu’engendrent parfois les reprises suffirait-elle à expliquer qu’à deux ans de distance, une même opération produise des effets inverses ? On suggèrera plutôt qu’une répétition peut parfois en cacher une autre.

 

À l’heure où point la menace d’une résurgence du FN, il convient en effet de se souvenir des conditions de son essor, au début des années 1980, et en particulier du rôle attribué à François Mitterrand dans l’entretien de la menace frontiste. Au cours de ses deux mandats, l’unique président socialiste de la cinquième république fut maintes fois accusé d’instrumentaliser le thème de l’immigration pour mieux renforcer les positions de Le Pen au détriment de celles de ses adversaires de droite, acculés par le jeu des triangulaires à choisir entre défaite électorale et alliance infâmante.

 

Le reproche n’était pas infondé. Alors que, sur sa gauche, un important mouvement militant et associatif réclamait l’octroi du droit de vote aux étrangers résidant en France, François Mitterrand ne lui prêtait l’oreille que selon un agenda minutieusement calculé. Ses déclarations en faveur d’une pareille réforme intervenaient toujours à la veille des échéances électorales : de la sorte, elles exaspéraient la partie de l’opinion radicalement hostile à toute séparation entre citoyenneté et nationalité tout en arrivant trop tard pour pouvoir se traduire en propositions effectives.

 

Décevante pour les sympathisants de la cause des migrants, la traduction pré-électorale de leurs revendications en hypothèses sans frais permettait surtout au président de reconduire, d’une échéance à l’autre, l’affrontement dans les mêmes termes, renforçant par le jeu de la répétition les réactions xénophobes conviées à s’exercer à l’identique tous les deux ou trois ans. Là où une avancée effective des droits des étrangers eût contribué à modifier les termes du débat, François Mitterrand s’efforça au contraire, avec beaucoup de constance, d’imprimer à ses propos une oscillation permanente entre l’engagement et le retrait : ainsi, en 1988, se déclara-t-il « personnellement favorable » à l’élargissement du droit de vote aux étrangers lors des élections locales, mais tout en s’empressant de regretter que « l’état des moeurs » ne le permette pas.

 

Ce balancement avait, dans la stratégie mitterrandienne, le mérite de polariser à l’extrême l’opinion, entre ceux qui désespéraient de voir un jour la « faveur » personnelle du président s’incarner dans les institutions, et ceux qui s’indignaient de l’insulte faite, par cette même faveur, à « l’état des moeurs » auquel le propos de Mitterrand donnait pourtant une forme de caution. Il s’ensuivit une réduction méthodique de l’espace intermédiaire jusque là dévolu à la droite traditionnelle : cette manière de paraître prendre en compte la thématique de gauche sur l’immigration sans lui donner de prolongements effectifs fut, pour François Mitterrand, un efficace moyen de décalquer la fameuse formule gaulliste (« entre les communistes et moi, il n’y a rien ») : une décennie durant, entre Mitterrand et le FN, la part de l’opposition républicaine demeura assez congrue pour permettre à la gauche de se maintenir au pouvoir.

 

Comparée à cet exemple fameux, la mobilisation de la thématique de l’identité nationale par Eric Besson présente plusieurs analogies frappantes – à l’inversion de signe près, puisque la défiance envers les étrangers joue désormais le rôle autrefois dévolu à la promotion de leurs droits. Rejouant en 2009 la partition exacte qui fut celle de 2007, le ministre de l’identité nationale témoigne moins du manque d’imagination du gouvernement en place qu’il ne fait l’aveu d’une forme d’impuissance (malgré une politique migratoire extrêmement brutale) à faire droit dans les faits depuis deux ans à cette « demande d’identité » dont il postule pourtant l’extraordinaire urgence. Ce sur-place d’une question dont on ne voit pas la traduction institutionnelle concrète est alors propre à exacerber les divisions de l’opinion : face à ceux qui rejettent le principe même d’un débat dont les termes apparaissent aussi cyniquement électoralistes qu’idéologiquement inacceptables, se manifeste bruyamment la partie de l’électorat qui, au contraire, voudrait voir cette orientation identitaire prendre une forme enfin législative – d’où, la multiplication des initiatives proposant, par exemple, d’interdire la présence de drapeaux étrangers lors des mariages ou de mieux tenir compte des contraintes urbanistiques avant d’autoriser la construction de minarets.

 

De là qu’une thématique qui avait fait, lors de l’élection de Nicolas Sarkozy, l’échec du Front National puisse contribuer aujourd’hui à sa convalescence : la reprise de la thématique de l’identité nationale réintroduit en effet l’écart entre l’intention réaffirmée et la réalisation manquante, écart générateur comme sous la présidence de François Mitterrand d’exaspération et de désespoir. Qu’au contraire de ce qui se passait il y a vingt ans, cette politique, aujourd’hui exaspère les militants de gauche et désespère l’extrême droite, cela ne change rien au résultat : l’espace d’une droite républicaine et rassembleuse se restreint comme peau de chagrin, au profit du Front National.

 

Depuis qu’Éric Besson est devenu un personnage médiatiquement très exposé, les commentateurs s’accordent pour souligner la relation mimétique qu’il entretient avec Nicolas Sarkozy. Comment alors ne pas envisager son débat sur l’identité nationale comme une copie conforme de la campagne présidentielle ? Reste que la teneur d’une opération politique se mesure à son incidence et qu’à cette aune, le vrai modèle d’Éric Besson n’est pas l’homme dont il est le ministre mais bien celui qui a si longtemps dirigé son ancien parti.

 

S’agit-il de sa part d’une entreprise délibérée (comme le soutenait l'un de nous dans un article récent) ou seulement d’une fatale et involontaire imprégnation due à son séjour au Parti Socialiste ? Autrement dit, l’homme par qui Nicolas Sarkozy aime tant être imité est-il retors au point de ne jouer les émules du président actuel que pour mieux cacher que François Mitterrand est son véritable modèle ? Ou faut-il plutôt penser que l’influence de celui que l’on surnommait le Florentin s’exerce même sur ceux qui pensent avoir abjuré son camp ? S’il est sans doute trop tôt pour se prononcer, on peut déjà gager qu’en cas d’échec aux régionales, le chef de l’État, tel la Reine de Blanche Neige, s’empressera de châtier son infidèle miroir.

 

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