Qu'est-ce qu'un « style présidentiel » ?

 Assagi, effacé depuis quelques courtes semaines, Nicolas Sarkozy n’aura pourtant pu empêcher les commentateurs d’imputer une part au moins de la défaite subie par la droite lors des élections municipales au rejet par les français de son « style ».

oh_les_beaux_jours.jpg

 

Assagi, effacé depuis quelques courtes semaines, Nicolas Sarkozy n’aura pourtant pu empêcher les commentateurs d’imputer une part au moins de la défaite subie par la droite lors des élections municipales au rejet par les français de son « style ».

Ce, après un campagne où les uns créditaient le locataire de l’Elysée de la volonté d’imprimer un nouveau style à sa présidence, et les autres dénonçaient son incapacité à adopter le style présidentiel. Or qu’est-ce, au juste, qu’un « style présidentiel » ? Pourquoi s’y arrêter, et à quelle aune en juge-t-on ? Examen de quelques outils qui permettraient, conceptuellement, d’éclairer cette irruption du style en politique.
A quoi bon, d’abord, s’arrêter à cette affaire de style ? Longtemps attachés à en promouvoir la nouveauté et l’intérêt, les défenseurs du président cherchent plutôt désormais à imposer l’idée qu’une telle notion serait sans objet, et font valoir un triple soupçon : 1/ ce prétendu « style » recouvrirait une réalité inconsistante, construite par agrégation d’éléments à charge et témoignant d’une dictature de l’opinion (car quoi de commun, au vrai, entre la nuit au Fouquet’s, la polémique sur la mémoire de la Shoah, les noces avec une chanteuse et l’incident du Salon de l’agriculture ?) ; 2/ il constituerait une fiction malveillante, la focalisation sur l’image et l’anecdote détournant l’attention du bien-fondé des réformes entreprises ; 3/ il témoignerait enfin d’un conservatisme méprisant, préférant les codes traditionnels de l’entre-soi politicien à la modernité d’une présidence active et décontractée. Malgré leur caractère stratégique, ces soupçons ne peuvent laisser la gauche totalement insensible : après tout, ni la fascination pour les moindres faits et gestes du locataire de l’Elysée, ni l’attention permanente à l’apparence présidentielle plutôt qu’aux actions gouvernementales, ni la dénonciation de la « vulgarité » et des signes ostensibles d’un style « nouveau riche » (comme si la vieille richesse était plus honorable !) ne semblent témoigner d’une particulière bonne santé de la critique de gauche. Critiquer le style présidentiel, ce serait alors se trouver pris dans l’orbe de la stratégie d’agitation et d’occupation du terrain déployée par le président lui-même, inquiétude dont l’appel à « une journée sans Sarkozy » constituait tantôt la traduction ironique.

 

Faut-il alors abandonner toute critique « stylistique » du pouvoir en place ? Pas forcément, à condition de remarquer que sous les critiques adressées au style sarkozien percent quatre questions sérieuses, quatre exigences paradoxales qui traversent en un sens toute l’histoire du concept de style, de son apparition en rhétorique chez Cicéron et Quintilien à son introduction en esthétique et en histoire de l’art à la fin du XVIIIe siècle, à sa généralisation par exemple à l’épistémologie (chez Gilles-Gaston Granger) : la question de l’identité d’une différence, celle de l’éloquence d’une écriture, celle des effets d’une figure, celle de la profondeur d’un goût. Toutes questions loin d’être indifférentes en politique : précisons.

 

Le genre et la signature

 

 

Premier point : en un sens, le style tend vers la signature ; il est ce qui distingue et permet de se distinguer, par les variations et les écarts que l’on introduit dans le maniement de la langue commune, dans la mise en œuvre des codes sociaux ou esthétiques, par la façon en bref dont on investit l’espace intermédiaire entre les règles du jeu valables pour tous et les coups effectivement joués - à ce titre, « chacun son style », parce qu’un même corps de règles laisse toujours la place à une variété d’actions. Mais en un autre sens, le style tend vers le genre ; il est ce qui identifie, réunit, met de l’ordre et permet de s’y reconnaître : en introduisant une cohérence ou une continuité dans les actions les plus diverses d’un individu (« c’est bien son style »), en conférant aux productions d’une époque, d’une école ou d’une culture leurs caractéristiques communes (ainsi, le 7 mars dernier, Patrick Devedjian convoquait-il l’histoire de l’art en déclarant solennellement que Sarkozy était passé « du baroque au classique » ). Du même coup, reconnaissons que l’exigence de style tient du « double bind », ces injonctions auxquelles on ne peut obéir qu’en leur désobéissant : la nécessité d’avoir « son » style doit compter avec cette exigence, inverse, de se conformer « au style » attendu et reconnaissable, de garder un œil sur les canons en vigueur. C’est contre cette double exigence que la mise en scène de l’activité présidentielle s’est heurtée depuis quelques mois, à mesure que la recherche d’un style absolument personnel s’émancipait des règles du genre, s’exposant du coup à ne plus compter que sur les actions accomplies par l’homme de l’Elysée pour fabriquer une reconnaissance et une continuité - comme le rêve d’un texte qui serait à lui-même sa propre grammaire. L’attention, aux limites de l’obsession, pour les faits et gestes de Sarkozy, n’est pas d’abord le fait d’une opinion acharnée à brûler ce qu’elle a adoré, mais la conséquence d’une stratégie de communication où le style, devenu signature absolument singulière, ne se soutenait plus que de son propre tracé, s’exposant du même coup sans recours au risque des pâtés et des taches d’encre - comme on sait, ce type de signature est la plupart du temps plutôt illisible.
Cette tension stylistique entre la signature et les lois du genre n’est pas seulement une affaire de médias ou de com’ ; elle porte avec elle un enjeu directement politique. Qu’il faille tenir ensemble la conduite d’une action singulière et le respect des règles communes, c’est en un sens la définition même du gouvernement en République, où gouverner c’est très exactement reconduire de l’universalité des lois à la singularité des circonstances. On le sait depuis Rousseau : parce que les lois, du fait de leur nécessaire généralité, ne peuvent elles-même se prolonger jusqu’au détail des actions particulières, l’exécutif a la charge, inconfortable certes, d’inventer un prolongement aux règles de droit qui soit en même temps fidèle à leur lettre comme à leur esprit. C’est cette double exigence dont Nicolas Sarkozy, durant les premiers mois de sa mandature, n’a rien voulu savoir, ni politiquement, ni esthétiquement, confondant l’obligation « d’habiter la fonction » avec la possibilité de prendre des vacances et le cadre républicain avec son espace privé. En ce sens, il y a un lien intime entre la tentative pour passer outre un arrêt du Conseil Constitutionnel, et le souci d’imposer son style comme « le » style. Après tout, qu’un style ait un nom propre, en matière d’architecture ou de mobilier, est très précisément la marque des rois et des empereurs, Henri II, Louis XV ou Napoléon III.

Si loin, si proche

 

L’histoire de la notion de style atteste des rapports curieux que cette notion entretient avec l’oral et l’écrit. D’un côté, « style » vient de stilus, la pointe dont les Romains se servaient pour écrire sur des tablettes de cire, ce dont témoigne aussi la parenté entre le « style » et le « stylo » avec lequel on signe, par exemple, les traités en Roumanie (mais passons). Cette origine est importante : le style, c’est d’abord ce par quoi, se dégageant de la spontanéité de l’oral, on entre dans le travail de l’écriture, dans le contrôle que celle-ci permet et les choix qu’elle autorise. Mais d’un autre côté, la rhétorique classique situe le style du côté de l’elocutio, c’est-à-dire de cette « mise en mots » qui, habillant le squelette de l’argumentation, prépare la « mise en bouche », d’où « l’élocution » moderne. Autant dire que le style est à la fois le propre d’une pensée qui se retire dans la distance de l’écriture, et qui se traduit ou s’incarne en paroles, au plus proche du corps : ce pourquoi Roland Barthes le définissait comme « l’équation entre l’intention littéraire et la structure charnelle de l’auteur » (Le Degré zéro de l’écriture).


On comprend alors que la question du style occupe une place discrètement essentielle, dans l’espace politique contemporain - place que l’échec sarkozyien vient révéler au grand jour. En effet, la manière dont le style conjoint la froideur calculée de l’écrit et la chaleur d’une parole incarnée communique avec l’ambiguïté qui hante toute démocratie représentative. Que nos régimes soient « représentatifs » s’entend d’abord au sens d’une distance - contre la présence directe du peuple, la représentation est censée introduire un indispensable écart qui, non seulement préserve l’action des gouvernants des passions irrationnelles des gouvernés, mais institue véritablement la multitude en Peuple, le corps politique trouvant son unité par l’entremise de sa représentation dans l’Etat souverain. Toutefois, parce que cette distance semble ramener la démocratie au seul droit de choisir ses maîtres, s’impose aussi l’idée que ceux-ci doivent être « représentatifs » en un autre sens : au sens où ils doivent ressembler et s’identifier, autant que possible, à ceux qui les ont portés au pouvoir. Ainsi la représentativité est-elle censée contrebalancer la représentation, nous consoler de sa distance, cependant que la représentation doit perpétuellement nous rappeler à cette distance même, éviter toute confusion entre l’acteur politique et ses modèles populaires, faisant de la scène politique un théâtre qui doit perpétuellement s’annoncer et se dénoncer comme tel. D’où l’importance du « style présidentiel » : à travers lui, il s’agit pour chaque président de traduire ce balancement dans sa propre conduite, de se situer d’un même trait au plus près et au plus loin du peuple.

 

Force est de reconnaître qu’à cette aune, rares sont les Présidents de la Ve République qui n’aient sombré d’une manière ou d’une autre dans un profond désastre stylistique - et ce, qu’ils soient hommes de plume ou beaux parleurs. Se souvenir de Mitterrand en 1981 s’élevant, au nom d’une légitimité populaire acquise, vers le marbre et les colonnades du Panthéon, dans une mise en scène monumentale et kitsch où le Représentant, quittant la foule qui l’attend anxieusement au dehors, s’enfonce seul dans les couloirs déserts de l’Histoire (relire à cet égard l’article mordant que Serge Daney consacrre à la cérémonie, dans son Ciné-journal). Se souvenir, à l’inverse, de Giscard d’Estaing, s’abaissant et la jouant peuple, accordéon, petit déjeuner des éboueurs à l’Elysée, devine qui vient dîner ce soir, interview torse nu à l’issue d’un match de foot, toutes scènes tout de même difficilement soutenables. De ce point de vue, le style de Nicolas Sarkozy constitue assurément une version inédite. Cette fois, en effet, les valeurs de proximité et de distance s’échangent et se croisent : l’affichage de la plus extrême distance (distance de fortune, de puissance, d’amour-gloire-et-beauté) est présenté comme la réalisation des fantasmes les plus intimes qui animeraient tout un chacun ; de manière symétrique et inverse, le Président est censé n’être jamais si proche du peuple que lorsqu’il manifeste à son égard répulsion et mépris - cf la fascinante justification du noli me tangere du Salon de l’Agriculture par Brice Hortefeux : « Nicolas Sarkozy s'est exprimé de manière à ce que son interlocuteur le comprenne, eh bien moi je trouve ça très bien que le président de la République s'exprime comme chaque Français ». La formule tentée par Nicolas Sarkozy pourrait être résumée ainsi : inaccessible comme nous souhaiterions tous l’être, proche de nous tant il éprouve à notre égard un mépris si commun. Formule qui n’a évidemment de sens qu’à la condition de considérer le peuple comme constitué, pour l'essentiel, de spectateurs de télénovelas et d’automobilistes en colère, portrait dans lequel les électeurs ont semble-t-il eu peine à se reconnaître.

 

Ce n’est peut-être pas par hasard, d’ailleurs, si l’incident qui devait manifester les limites de ce style s’est produit au Salon de l’Agriculture, c’est-à-dire là précisément où le prédécesseur de Nicolas Sarkozy avait déployé, avec un effrayant génie, un style propre à concilier les exigences contradictoires de la représentation. Chirac au Salon restera comme la synthèse absolue de la Chair et du Cérémonial, de la familiarité pure et de la figure vide, s’emplissant de saucisses et de bières comme un Palais avale le peuple qui se presse à ses portes et n’en ressort jamais. Il faut lire, sur ce point, l’extraordinaire roman de François Rosset, A ma décharge (Michallon) texte passé trop inaperçu lors de la dernière rentrée littéraire. Rosset, comme logé dans la tête de Chirac, y explorait de l’intérieur les méandres de ce vide incarné et pour cette raison même, ne vivant que de la ferveur populaire qu'il absorbe sur son passage. A ce compte, disons-le : que le plus grand styliste de la Ve République, absolument physique et radicalement théâtral, ait été Jacques Chirac devrait porter, non moins que les errements de son successeur, à s’inquiéter d’une démocratie réduite aux labyrinthes de la représentation.

 

 

(à suivre…)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.